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« J’adhère absolument à ton courroux, contre un système qui pense rapetisser tous les cadres, mais je suis profondément contre ta décision d’abandonner le combat pour plus de justice et dans la défense des droits ».

« Cher collègue,

Je tiens à te présenter mes excuses au cas où les mots qui suivent te sembleront blessants. Mais je me suis convaincu, qu’il est de l’intérêt de la justice, de notre peuple, qu’en aîné, je puisse à travers ces mots, te dire combien j’adhère absolument à ton courroux, contre un système qui pense rapetisser tous les cadres, mais te dire aussi, combien je suis profondément contre ta décision d’abandonner le combat pour plus de justice et dans la défense des droits.

Permets-moi de te rappeler les propos que j’ai eus avec toi, quand j’ai appris la grave décision que tu venais de prendre. Je t’ai dit combien j’étais d’accord avec toi, dans ta protestation contre des injonctions farfelues et qui sont loin des préoccupations relatives à la défense du droit. En effet, même si le parquet se caractérise par des principes comme la hiérarchie, ceux-ci ne sauraient être un blanc-seing pour la caporalisation, et avant toute chose, le parquet ne saurait en aucune façon s’affranchir du respect de la loi.

Je suis en phase avec toi, quand tu parles d’une justice instrumentalisée. Au Mali, elle a perdu son âme. Dieu Seul sait dans quelle anarchie survit la justice malienne. Certes il y a encore, et c’est fort heureux de le constater, des magistrats et d’autres gens de robes honnêtes et soucieux du respect du serment prêté, mais il y a aussi hélas dans le système, une mafia, une véritable organisation criminelle, qui s’identifie à une camarilla qui non seulement a pris en otage la famille judiciaire et qui souille tout ce à quoi elle touche.

La justice n’est plus une vertu, elle est devenue une machine à produire des sous, à n’importe quel prix. Ces personnes, membres de cette secte, restent sourdes au cri des millions de Maliennes et de Maliens, qui dardent leur doigt vers les palais de justice, et qui ne se privent plus de dire : ‘la prochaine révolution, ce sera contre les magistrats’.

Quand un peuple en vient à ce niveau de récrimination, voire de dédain vis-à-vis de la structure qualifiée à faire que la paix sociale soit une évidence de tous les jours, il est fort à parier que la République et le système démocratique ne vacillent déjà dans leurs fondements.

Permets-moi de te rappeler ces mots de Raymond Aron dans son ouvrage, « Paix et guerre entre les nations » : ‘un peuple qui en arrive au mépris de ses lois et de ses maîtres, n’est certes pas un peuple fort’. Crois-tu que le peuple du 22 septembre 1960, de mars 1991, ce peuple résolument prêt à affronter toutes sortes d’adversités ait autant perdu son âme ?

Cher collègue, souviens-toi que dans ce combat pour plus de justice, d’égalité et de transparence dans la gestion des affaires publiques, plusieurs sont en phase avec toi et moi, et que nous serons toujours plus nombreux à mener, au coude à coude, ce combat. Les Maliens ensemble ont voulu de cette démocratie, celle où les masses ‘sont à même d’influencer les décisions du pouvoir politique en usant de leur pouvoir d’intimidation sociale’ pour reprendre les mots d’Ostrogorski.

Tu sais, combien de fois on chante les hauts faits des Soundiata et autres Samory, oubliant que ces héros ont fait du respect de leur dignité un credo. Une nouvelle culture est inoculée, comme un venin d’aspic au Malien, à savoir celle de l’argent à tout prix. On n’ignore superbement ces mots empreints de vie de Césaire, dans ‘Discours sur le colonialisme’ : ‘une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscitent son fonctionnement, est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde’.

Front contre le refus de l’injustice

Nous n’avons pas le droit de laisser notre peuple entre les mains de rapaces sans âme, sans foi et sans loi, qui ont fait de l’argent leur Dieu, de la corruption et de la vénalité leur prière. Les révolutions naissent de l’oppression, dit-on. L’injustice est la fille aînée de l’oppression. ‘Vouloir paraître juste sans l’être en effet, c’est le comble de l’injustice ; et c’est en même temps, le dernier degré de l’illusion. Il est des impostures qui éblouissent d’abord, mais il n’en est point qui réussissent longtemps ; et l’expérience de tous les siècles nous apprend que pour paraître, Homme de bien, il faut l’être véritablement’, ainsi s’exprimait le Chancelier d’Aguesseau devant les magistrats du Parlement de Paris, au cours de la fête de la Saint-Martin en 1708.

De ce discours dense en émotion, qu’il prononça devant ce parterre de gens de robes, l’ont retiendra également ces mots qui paraîtront 80 ans plus tard comme annonciateur de la Révolution de 1789 : ‘Espérez moins encore que le reste des hommes, de surprendre le Jugement du public. Elevés au-dessus des peuples qui environnent votre tribunal, vous n’en êtes que plus exposés à leurs regards. Vous jugez leurs différends, mais ils jugent votre justice. Le public vous voit à découvert au grand jour que votre Dignité semble répandre autour de vous ; et tel est le bonheur ou le malheur de votre condition, que vous ne sauriez cacher ni vos vertus ni vos défauts’.

En pensant à ces mots du Chancelier d’Aguesseau, je me dis qu’il s’agit d’une belle illustration de ce qui fonde normalement toute démocratie véritable, le contrôle démocratique sur le fonctionnement de la Justice. La critique contre la justice et contre le comportement des juges est fondamentale, si on veut espérer une amélioration. Hélas ! La démocratie tropicalisée se moque du contrôle populaire. Elle se moque de l’idéal de justice. Elle se moque de ces mots du fabuliste français dans ‘Les animaux malades de la peste’ : ‘Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir’.

Permets-moi, cher collègue et cadet, de te citer un extrait des résolutions du congrès de Delhi de 1959 : ‘L’indépendance de la magistrature est une condition nécessaire de l’existence d’une société libre vivant sous un régime de légalité fondé sur le principe de la primauté du droit…’

Alors, pour éviter que demain l’arbitraire ne se développe davantage, pour que le peuple sente un rempart contre les injustices, pour que la justice puisse jouer véritablement son rôle de gardienne des libertés fondamentales du citoyen, je te demande encore une fois de plus, de reconsidérer ta position, de rallier avec des magistrats, des avocats, des greffiers, de nombreux citoyens, le front contre le refus de l’injustice, de l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire et de la caporalisation des magistrats.

Crois-moi, le peuple a plus besoin de ta présence, en robe, défendant le droit, que de te voir baisser les bras dès ce coup de semonce, de ces corsaires des temps modernes, qui doivent tout au peuple, mais qui ont un royal mépris pour le citoyen malien. Ces gens-là n’ont aucune pudeur, et toute leur vie professionnelle témoigne qu’ils vendent au plus offrant la décision de justice, qu’ils sont censés rendre ‘au nom du peuple malien’.

Permets-moi enfin de te citer le cas du juge Ceccaldi, ce juge d’instruction qui avait en charge le dossier de l’affaire des ententes illicites entre les pétroliers dans les années 1980. En refusant de céder aux pressions, la Chancellerie de l’époque en France l’a muté à Hazebrouck, comme procureur de la République. De là est né l’expression ‘hazbroucker’ pour désigner une mutation-sanction ou pour reprendre les mots inventifs de l’excellent magistrat, le courageux président Kounta Berthé, ‘un coup de pied ascensionnel’, il n’a pas démissionné et a continué à vivre sa conviction.

Reviens alors sur ta décision, ne fais pas plaisir à cette meute de rapaces en abandonnant un combat légitime, au nom du droit, de la liberté. Tu sais, le peuple malien mérite qu’on se batte pour lui, et dans ce combat-là, nul n’a le droit de faillir ».

Très cordialement, ton collègue et aîné

10 Octobre 2008