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Samedi 12 mai 2012, aux environs de midi, Birama Fall, le directeur de la publication de Le Prétoire, a été convoqué par la direction générale de la Sécurité d’Etat, plus connue sous le nom de la S.E. Il sera gardé et interrogé pendant plusieurs heures par des barbouzes qui voulaient connaître la source d’un message électronique reçu par le journaliste. De fait, ces agents, qui étaient sous la coupe du nouveau maître du pays, le capitaine Amadou Haya Sanogo, chef des putschistes du 22 mars, étaient inquiets et aux abois.

Il y avait de quoi car le message, qui ne leur était pas destiné mais qu’ils avaient intercepté en violation de toutes lois, mentionnait l’existence d’un charnier à Diago, une localité située près de Kati, le quartier-général des putschistes.

Mais ce qu’ils ne savaient pas encore, c’est qu’ils n’avaient aucune raison ni de s’inquiéter ni d’être aux abois. Le dirpub, en effet, conformément à l’éthique et à la déontologie de sa profession, mais aussi conformément à la ligne éditoriale du journal, avait décidé de ne pas publier une information qu’il lui était difficile voire impossible de vérifier, même s’il était archi-sûr de sa source.

En outre, à l’époque, le pays traversait une zone de turbulences marquée par des arrestations arbitraires, des séquestrations, des abus de pouvoir de tous genres. Le Mali, en cette période, était une poudrière que la moindre étincelle pouvait faire exploser. Et l’existence d’un charnier de plusieurs dizaines de bérets rouges exécutés sauvagement et de manière extrajudiciaire était plus qu’une étincelle.

Car ce charnier consacrait la division effective des forces armées et de sécurité en deux camps d’ennemis mortels : les bérets verts et leurs alliés circonstanciels, nouveaux maîtres du pays, d’une part, les bérets rouges, soumis à une violente et souvent fatale répression suite à leur présumée tentative ratée de coup d’Etat du 30 avril 2012. Répression au cours de laquelle des dizaines de bérets rouges ont disparu après avoir été exhibés à la télévision nationale et passés pour des mercenaires.

Dans son souci de contribuer au retour à la normale, Birama Fall avait donc décidé de passer sous silence une information aussi explosive. En attendant le moment le plus propice qui ne manquera certainement pas d’arriver un jour.
L’histoire vient de lui donner raison, plus d’un an et demi après les faits. En effet, le charnier en question vient d’être découvert par les autorités judiciaires, au même endroit, Diago, indiqué à votre journal Le Prétoire.

Selon certaines indiscrétions, il contiendrait vingt-et-un corps. Sans aucun doute, les expertises médico-légales et scientifiques renseigneront bientôt les enquêteurs sur les conditions dans lesquelles ces présumés bérets rouges ont été tués. Mais il s’agit surtout de savoir qui les a exécutés et enterrés ainsi dans une fosse commune.

Pour rappel, cette macabre découverte intervient dans un contexte assez particulier, marqué par l’ouverture d’une information judiciaire sur l’enlèvement et la disparition d’agents des forces armées et de sécurité, et la mise en examen d’Amadou Haya Sanogo et de certains de ses camarades pour complicité d’enlèvements. La justice va-t-elle s’en tenir à ces chefs d’inculpation? Peu probable après la découverte de ce charnier grâce aux «confidences» d’un des prévenus. Désormais, l’information judiciaire portera forcément sur des crimes d’assassinats, de meurtres et d’exécutions extrajudiciaires.

Demeurent toutefois quelques zones d’ombre. En effet, après sa libération, le journaliste a dû expliquer à de nombreux confrères les raisons de son interpellation peu cavalière et de sa «garde-à-vue» dans les locaux de la SE. Ces explications ont été relayées à plusieurs niveaux, et les barbouzes ont certainement fait des rapports à leur hiérarchie.

Pourquoi, dans ce cas, malgré les plaintes des familles des disparus, malgré les sorties des organisations de défense des droits de l’Homme, malgré de nombreuses critiques de votre journal Le Prétoire à l’encontre de la junte, des autorités de la transition et du gouvernement actuel, la justice a donc attendu tout ce temps avant de vérifier l’existence d’un charnier dont votre journal avait signalé l’emplacement exact ? Pourquoi, malgré de nombreux cas de morts suspectes signalées par votre journal à Bamako et à Kati, la justice n’a ouvert une information judiciaire que pour enlèvement ?

Il revient au juge Karembé, réputé pour son intégrité morale et ses compétences professionnelles d’apporter des réponses précises également à ces questions. Mais aussi de découvrir qui, dans la classe politique, la justice et l’armée, a volontairement négligé de creuser la fosse de Diago pour savoir ce qu’elle cache, de faire examiner ces morts suspectes pour savoir pourquoi, comment et de quoi ils sont morts.

En ce qui concerne votre journal Le Prétoire, il continuera à jouer sa participation dans le strict respect de l’éthique et de la déontologie de la profession, de la loi, conformément à sa ligne éditoriale, pour la quiétude et la cohésion sociale.

La Rédaction

05 Décembre 2013