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Chers frères,

Chers compatriotes,

Depuis quelques mois, notre pays, le Mali, essuie des attaques d’une rare violence perpétrées contre tous les symboles de l’Etat, provoquant une grave crise sécuritaire dans la partie septentrionale du territoire national.

Je voudrais saluer l’action courageuse de nos forces armées et de sécurité qui ont, jusqu’à la limite du possible, mené leur mission de protection des populations et de leurs biens et celle de défense de l’unité nationale et l’intégrité du territoire malien.

Je salue aussi l’action héroïque de tous ces fonctionnaires anonymes qui, contre toutes les menaces qui ont pesé sur leur intégrité physique, sont restés à leur poste le plus longtemps possible.

Je suis convaincu que la patrie reconnaissante perpétuera la mémoire de tous ceux qui sont tombés sur le champ de l’honneur pour que le Mali reste un et indivisible.

En tant que Malien de souche, et fier de l’être, de nationalité malienne et seulement malienne, je prends la permission de m’adresser à vous parce que l’enchaînement des événements ne permet plus aux patriotes de se taire, qui derrière l’obligation de réserve, qui derrière des calculs politiciens de positionnement ou seulement tétanisés par le choc du ciel qui leur tombe sur la tête.

Je voudrais condamner, aujourd’hui comme depuis toujours, toute idée d’atteinte à l’intégrité territoriale du Mali et à son unité.

En tant que natif de la région de Kidal, je la condamne parce que je n’ai donné mandat à personne pour me libérer, ni libérer ma communauté.

Je la condamne parce que je suis un homme libre, respectueux de la liberté des autres.

Je condamne aussi, avec la dernière rigueur, toutes les atrocités commises, toutes les privations de liberté extrajudiciaires, toutes les atteintes à l’intégrité physique et morale de mes concitoyens ; quels que soient leurs auteurs et quelle que soit la raison invoquée pour les justifier.

La tragédie actuelle que connaît notre pays résulte de la conjonction de plusieurs facteurs liés à des menaces à la sécurité identifiées depuis des années et pour lesquelles il avait été élaboré une stratégie de lutte.

En effet, des moyens humains et matériels importants avaient été déployés, pour éviter la sanctuarisation d’une partie du territoire national par des groupes appartenant à des organisations du crime organisé commettant des actes terroristes qui y ont conduit à l’arrêt des actions de développement, plongeant les populations dans une précarité accrue.

Si l’on ne peut contester la pertinence des objectifs visés par la stratégie de lutte contre l’insécurité au nord du Mali, il est indéniable que ce qui a le plus manqué c’est le temps pour sa mise en œuvre :

– Le temps de la partager et celui d’agir à hauteur de souhait ;

– Le temps de faire comprendre que l’insécurité dans les régions du Nord de notre pays est toujours une menace majeure pour la stabilité du Mali et celle de l’ensemble de la sous-région sahélo saharienne ;

– Le temps de gérer la naissance simultanée de mouvements radicaux autonomistes et religieux qui vient s’ajouter aux risques sécuritaires liés aux menaces comme le trafic des stupéfiants, le trafic d’êtres humains et la circulation d’armes de guerre accentuée par les évènements survenus en Libye ;

– Le temps de garantir l’exercice de la souveraineté nationale sur l’ensemble du territoire malien ;

– Le temps de rapprocher notre administration de ses administrés ;

– Le temps d’assurer une mobilité accrue et efficace aux Forces armées et de sécurité ;

– Le temps de relancer le processus de développement local.

L’heure n’est plus aux justifications, ni aux récriminations, ni à la délation, ni aux critiques stériles, ni à jouer les Cassandre. C’est celle de la réaction.

Réaction lucide et intelligente à la situation de fait dans laquelle, du jour au lendemain, notre nation a été plongée.

Réaction pour gagner des combats de valeur, pour des valeurs et non des batailles militaires inopportunes.

Réaction pour gagner le combat du Mali uni.

Le combat de la liberté et des libertés pour chaque Malien.

Le combat de l’unité nationale, de la fraternité et de la solidarité, sur un territoire un et indivisible.

Le combat de la préservation de la consanguinité et du brassage séculaire des cultures nationales.

Le combat des pactes sociaux.

Le combat pour la République unitaire.

Je réitère mon appel solennel à tous ceux qui ont pris les armes au nord pour qu’ils se ressaisissent, pour qu’ils arrêtent immédiatement les hostilités afin de faire place au dialogue et à la négociation avec leurs frères du Nord et du Sud du Mali, afin de ne pas détruire l’œuvre d’une si longue Histoire commune.

Je réaffirme que tout est encore possible pour sauver l’unité nationale et l’intégrité territoriale du Mali.

Tout est négociable sauf l’unité nationale et l’intégrité territoriale du Mali.

L’unité nationale et l’intégrité territoriale du Mali sont sacrées.

Elles ont été mises à rude épreuve, mais nous pouvons les sauver.

Des grandes démocraties, européennes et africaines, ont eu ou bien ont encore leur « Azawad ». Elles ont réussi à sauver leur intégrité et leur unité.

Pourquoi pas le Mali ?

Je fonde ma conviction sur des signaux sociaux d’une grande valeur et d’une force incalculable, car ils m’ont personnellement permis de « tenir », comme on dit :

1. Le fils Konaré bravant la foule et l’incendie pour tenter d’en extirper son oncle Ibrahim Ag Youssouf dont la maison brûlait et qu’on voulait lyncher.

2. Le soutien moral de mes frères soninkés, senoufos, songhays, bambaras, peuls, Dogons, bobos et de tous mes autres frères dont j’ignore le nom exact de la communauté malienne dont ils sont issus, tout comme eux aussi ignoraient que je suis Adnou Talkast ou Kel-Ahilwat.

Tous m’appellent « Bédouin » et j’appelle certains « Villageois ».

Et ça suffit pour requinquer notre fraternité et maintenir notre amitié et notre solidarité ardentes.

Je sais qu’il y a beaucoup d’autres « Bédouins » et beaucoup d’autres « Villageois ».

3. La réceptivité de mes frères en rébellion à certains messages de paix qui ont retardé des combats inutiles, levé des embuscades et parfois épargné beaucoup de vies humaines maliennes.

4. La conscience cornélienne établie de mes frères du Nord du Mali d’ »être bourreaux et victimes » pour souffrir stoïquement le spectacle de leur terroir qui brûle de mille maux.

A mon avis, c’est ce qui sauvera le Mali et rien d’autre !

Le Pacte national, signé le 11 Avril 1992, vingt ans après, continue d’avoir en son sein des pistes de solutions à nos problèmes actuels, notamment la libre administration des collectivités territoriales par des collèges élus.

Il est indiscutable qu’après douze ans de décentralisation et de gestion des affaires publiques par des collèges élus, l’insatisfaction des aspirations d’une grande partie des populations demeure.

Tant leurs attentes sont grandes, de Kayes à Kidal, parfois incommensurables avec les moyens dédiés par l’Etat. Un Etat dont les efforts, en matière de financement du développement local et de responsabilisation démocratique des populations dans la gestion des affaires publiques locales, n’ont pas permis d’éviter la situation actuelle.

Malgré tout cela, je demeure convaincu de la pertinence de ces choix opérés par les premières autorités de la IIIe République.

Toutes les politiques sectorielles peuvent connaître des difficultés de tous ordres dans leur application. La réforme malienne de l’Etat et de décentralisation a connu les siennes.

Ces difficultés ont été accentuées par une malgouvernance de la sécurité et du développement local et une crise identitaire religieuse tendant vers la radicalisation de nos pratiques de l’islam.

Mais, jamais on ne saurait fonder les échecs sur l’exclusion ou la marginalisation d’une quelconque partie du territoire national, ni sur une discrimination négative de telle ou telle communauté nationale.

C’est aussi ça le Mali !

Ensemble, nous pouvons encore, en toute sérénité évaluer nos politiques et réformes, et sans complaisance corriger nos erreurs ou nos maladresses, en tenant surtout compte des cinq réalités suivantes :

1. L’étendue des territoires du Nord du Mali et la mobilité des populations exigent une gouvernance particulière et des moyens importants dédiés à la gouvernance de la sécurité ;

2. Le nouveau Code de la famille fait assez de place à la culture des populations locales.

Les imams, les qadi et les ulémas sont parties intégrantes du paysage politique et social du Mali.

Nous ne devons pas avoir peur ou honte d’être des musulmans qui vivent pacifiquement en République et en démocratie, à côté de chrétiens et d’animistes.

Ce que nous devons à tout prix éviter, c’est la radicalisation de nos pratiques cultuelles ou rituelles.

3. Les collectivités, dans une grande partie du Nord du Mali, sont davantage humaines que territoriales et les fondements de la culture locale doivent être préservés dans la mesure où ils ne portent pas préjudice à l’unité nationale et à l’intégrité territoriale du Mali ;

4. La réforme de décentralisation demeure la seule voie de sortie de l’impasse dans laquelle certains se sont fourvoyés et enlisé toute la nation.

Il faut des collectivités territoriales et des compétences réelles, transférées avec les moyens nécessaires à leur exercice, et des services déconcentrés de l’Etat pour apporter une réponse pérenne en matière d’encadrement et d’appui-conseil.

5. Il nous faut bâtir un autre Etat. Responsable. Présent, mais pas étouffant.

Depuis des décennies, le gouvernement de la République du Mali fonde sa stratégie de développement sur la réduction de la pauvreté.

L’économie de notre pays est très vulnérable aux chocs exogènes, qu’ils soient climatiques, économiques, politiques ou humanitaires.

Malgré cette précarité, la solidarité a toujours été un élément fondamental dans la distribution des richesses nationales.

Tous les Maliens sont pauvres. Certains le sont plus que d’autres.

Les régions du Nord du Mali sont plus vulnérables que les autres.

Leur retard, en matière de développement économique et social, est réel.

Mais, ce retard ne justifie

– Ni les moyens utilisés pour revendiquer un mieux-être pour les populations, sans les consulter,

– Ni les pertes humaines occasionnées,

– Ni la haine que l’on a semée,

– Ni les humiliations distribuées,

– Ni l’exil forcé infligé aux populations,

– Ni les désertions par crainte de représailles,

– Ni la compromission d’une unité nationale en construction depuis des siècles.

Parce que des efforts louables sont faits depuis des décennies pour combler ce retard et pour assurer la représentativité des régions du Nord sur l’échiquier national, à tous les niveaux. Parce que des institutions nationales et républicaines étaient en construction, l’Armée nationale en premier.

Aujourd’hui, il est plus que temps de tourner la page

– Des guerres et razzia entre les confédérations humaines du Sahara et du Sahel ;

– Des guerres entre les royaumes et divers empires de la zone soudanienne ;

– De l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS),

– De la rébellion de 1963,

– De la rébellion de 1990 et celle du 23 mai 2006.

Si elles nous permettent de justifier une ascendance guerrière productrice momentanée d’adrénaline, elles doivent rester ludiques et leur souvenir récréatif pour permettre aux inspirés de chanter les louanges de leurs ancêtres qui aujourd’hui ne dorment pas dans leur tombe… ou dans leur fosse commune, car ils ont parfois été massacrés les armes à la main.

Parce que chaque mort, dans ce conflit fratricide, est une perte pour le Mali.

Notre nation, la nation malienne est un héritage multiséculaire commun et cumulé.

Il a été bâti sur des sacrifices ultimes de tous les enfants du Mali.

Du Nord comme du Sud.

Il nous appartient de sauvegarder l’unité et la cohésion de ce patrimoine commun.

Quelle que soit la gravité des actes posés par des individus, ce ne sont ni l’amalgame, ni la stigmatisation qui nous aideront à sauver notre héritage commun.

Je suis conscient de nos immenses capacités nationales à transcender les difficultés du moment, au nom du Mali, au nom de la nation malienne, au nom de la République du Mali, au nom de la démocratie malienne que nous avons tous malmenée par notre silence ou notre apathie.

Je suis persuadé que les immenses ressources internes que constituent les anciens chefs d’Etat ou de gouvernement, les partis politiques, la société civile, les leaders d’opinion, sont encore capables de relever ce défi majeur, pour obtenir un consensus national sur tout ce qui peut unir les Maliens pour qu’ensemble et solidairement, ils œuvrent au rétablissement d’un climat propice au nécessaire dialogue qui mettra fin aux hostilités et aux horreurs actuelles.

Le Mali ne se reconstruira que par ses enfants. En tous les cas, pas par les canons et autres engins de la mort, même portés par la Cédéao, l’Union africaine ou les Nations unies.

Je demeure convaincu que les aspects les plus saillants de la menace sur l’unité nationale du Mali demeurent transnationaux.

Face à ces menaces transnationales, l’implication, en premier lieu, des autres pays du champ (Algérie, Niger, Mauritanie, Burkina Faso) avec qui nous avons déjà des programmes communs d’action, pour circonscrire la crise dans son niveau actuel, me semble indispensable.

Tout comme l’assistance indispensable de la communauté internationale, surtout celle de l’Union européenne à laquelle le Mali est lié dans la mise en œuvre de la Stratégie sécurité Sahel, afin que le triptyque paix-sécurité-développement soit consolidé.

Vive le Mali,

Vive la République,

Vive la paix

12 Avril 2012