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Le 22 avril dernier,  le Conseil paix et sécurité (CPS) de l’UA (Union africaine)  se fendait d’un communiqué, à propos de la situation tchadienne, dans lequel il soulignait la nécessité urgente de restaurer l’ordre constitutionnel. Ce qui impliquait que la junte militaire qui s’est emparée du pouvoir après le décès brutal du Maréchal du Tchad, Idriss Déby Itno, devait au plus vite débarrasser le plancher, pour permettre au pays d’organiser la dévolution du pouvoir conformément à la Constitution. Mais près de trois semaines après cette sortie,  le même CPS,  à la faveur d’un rétropédalage dont il est le seul à avoir le secret, décide d’accompagner le processus de Transition à Ndjamena. L’argument principal avancé pour caresser, peut-on dire, la junte des généraux,  dans le sens du poil, est que le Tchad a une position centrale dans le dispositif de lutte contre le terrorisme au Sahel. La position donc de l’UA vis-à-vis des coups de force en Afrique, n’est pas fonction des textes qu’elle a mis en place pour favoriser la promotion de la démocratie, mais elle est fonction de la tête du client. 

L’UA vient d’immoler la démocratie au Tchad, sur l’autel commode de la lutte contre le terrorisme

La junte militaire qui avait renversé Ibrahim Boubakar Keïta (IBK) en août 2020 et qui avait subi l’ire  de l’UA au point qu’elle a sanctionné le Mali, sait désormais pourquoi elle n’a pas été accompagnée par l’UA dans sa prise du pouvoir par la force. Elle n’a pas la compétence guerrière requise pour casser du terroriste au Mali. Cette compétence-là, Déby fils et les autres généraux de la junte l’ont. De ce point de vue,  ils ont droit à un traitement de faveur. Avis donc aux potentiels faiseurs de coups d’Etat en Afrique. Avant de passer à l’acte, ils doivent apporter la garantie à l’UA qu’ils ont le profil pour briser véritablement les reins aux terroristes. La décision de l’UA d’accompagner les putschistes tchadiens peut être ainsi décryptée. Et en cela, elle constitue un précédent gravissime pour la démocratie. C’est pourquoi l’on peut comprendre la colère des Tchadiens épris de démocratie, contre la décision de l’UA. Décidément, cette structure ne cessera jamais d’être ce « machin » aux mains des présidents pour protéger leurs intérêts. Les 15 pays membres du CPS, même si certains d’entre eux, initialement, s’étaient prononcés contre l’accompagnement, ont fini par trouver le consensus qu’il fallait pour ne pas aller dans le sens de la sanction. Par-là, l’UA vient d’immoler la démocratie au Tchad, sur l’autel commode de la lutte contre l’insécurité en général et plus précisément la lutte  contre le terrorisme en particulier. Après tout, cette décision était attendue. Car, le grand chef des Blancs, Emmanuel Macron, pour ne pas le nommer, n’avait été nullement gêné de poser aux côtés du nouvel homme fort de Ndjamena à l’occasion des obsèques de Déby père. Et cela n’est pas politiquement anodin. Le Tchad peut donc tout se permettre sans être mis à l’index. Car,  son armée, contrairement aux autres armées africaines, est constituée de généraux  capables de se porter à la tête des troupes dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. 

Bien des malheurs du continent noir, trouvent leur origine dans le refus pathologique de questionner demain

Du coup, c’est une invite tacite aux autres forces du G5 Sahel, à plier bagage puisqu’en dehors des Tchadiens, il n’y a personne pour sauver le Sahel. En tout cas, au-delà du G5 Sahel,  c’est l’UA, elle même, qui doit s’interroger sur son utilité véritable face aux grands défis qui se posent aujourd’hui au continent.  On peut, en effet, faire le constat que l’UA, face à la montée du terrorisme au Sahel, ne sait plus où donner de la tête, au  point qu’elle a confié le sort de cette partie de l’Afrique, aux bons soins exclusifs de l’omnipotente armée tchadienne. Et au moment où  nous tracions ces lignes, la décision de l’UA n’était pas assortie de conditions à respecter par Déby fils et les autres membres de la junte. De ce fait, l’on peut se poser la question suivante: l’UA, en décidant d’accompagner les putschistes tchadiens, s’est-elle préoccupée de savoir de quoi sera fait demain ? Et si Deby fils refusait de rendre le  pouvoir à la fin de la transition,  que ferait l’UA ? Et si le nouvel homme fort, fort du soutien international de l’UA dont il vient de bénéficier, venait à transformer le Tchad en une satrapie achevée où les opposants sont embastillés au quotidien ou tués comme des mouches à la moindre contestation, l’UA aura-t-elle la possibilité de l’arrêter ?  Autant de questions que l’on peut se poser après la grave décision de l’UA.  Déjà, le nouvel homme fort de Ndjamena n’a pas hésité à réprimer dans le sang les premières manifs contre son pouvoir. Une autre manifestation est prévue pour mercredi prochain contre la junte. Que va-t-il se passer ce jour-là ? La junte va-t-elle aller dans le sens de l’apaisement en laissant faire ou va-t-elle continuer à arrimer le Tchad à une logique fasciste ? Trêve de questions. Car, de toute façon, en Afrique, on se préoccupe peu de quoi sera fait demain,  à commencer par ceux qui nous gouvernent. Et bien des malheurs du continent noir, trouvent leur origine dans ce refus pathologique de questionner demain. C’est cette posture notamment qui explique le manque de perspectives pour la jeunesse en particulier. Que c’est bien triste, l’attitude de certains présidents qui sont convaincus que seul compte aujourd’hui et que Dieu seul sait de quoi sera fait demain.  Cette idéologie perdra, à coup sûr, l’Afrique. 

« Le Pays »