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Demba Diallo et Sofiana Dramé, deux jeunes commerçants de la place et autour desquels tourne notre histoire du jour, ne sont pas parmi les plus avertis et l’ont payé cher. Tout a commencé en novembre dernier.

Sofiana Dramé a rencontré apparemment par le plus grand hasard un vieil homme, Amadou Boré, originaire du village de Wobi dans le cercle de Djenné. En s’adressant à lui avec une très grande assurance, l’inconnu lui fit savoir qu’il était un marabout de la ville jumelle de Tombouctou. Il indiqua à Sofiana qu’il savait que ce dernier était commerçant au marché de Bamako.

Surpris par les informations très précises données par un inconnu qu’il n’avait jamais rencontré auparavant, Sofiana demanda au vieil homme de l’éclairer sur la marche future de ses affaires et surtout de lui faire des bénédictions pour que lesdites affaires tournent à sa convenance.

Amadou Boré s’empressa de donner son accord pour rendre les services demandés et fixa rendez-vous au jeune homme chez lui à Kalabancoura ACI pour une consultation plus poussée. Inutile de dire que Sofiana fut exact à l’heure indiquée par le marabout de Wobi. Amadou Boré, après avoir longuement invoqué les oracles, prédit au commerçant un enrichissement exceptionnel.

DES DJINNS TRES DANGEREUX :

Mais pour y arriver, Sofiana se devait d’exécuter certains sacrifices. Le coût des ingrédients à réunir fut évalué à 680.000 francs. Le commerçant qui ne possédait pas cette somme en liquidité entreprit de la réunir. Ce qu’il réussit à faire au bout de trois jours. Il apporta les fonds au marabout qui se lança d’abord dans de longues psalmodies.

Puis Boré entra en transes de manière spectaculaire et lorsqu’il reprit ses sens, il annonça à son client que les esprits étaient d’accord pour l’appuyer dans son ascension vers la réussite. Mais pour que ce mouvement s’accélère, il fallait d’autres sacrifices pour un coût de 2.400.000 F.

Pour Sofiana, cette somme était astronomique. Comme il ne voyait pas comment la rassembler, le jeune homme se tourna vers Demba Diallo qu’il connaissait depuis leur enfance au village et lui demanda un prêt du montant exigé par Boré. Son « compatriote » accepta sans hésiter de lui avancer la somme demandée.

Cette générosité spontanée incita Sofiana à faire un geste qu’il n’avait pas prévu au départ. Il tira son ami de côté et lui dit qu’en raison de la longue amitié qui les liait il se devait de lui expliquer l’usage qu’il comptait faire de l’argent qu’il venait de lui emprunter. Quand il eut fini de tout relater, Sofiana proposa à son ami d’avoir lui aussi recours au saint homme de Djenné.

Demba, qui appartient au type de jeunes gens qui veulent forcer le destin pour vite réussir, sauta sur cette offre. Mais sa richesse, il la voulait acquise dans la plus grande discrétion. Il donna donc son accord à Sofiana pour rencontrer le marabout, mais en même temps exprima le souhait que cette affaire reste entre eux.

Les deux jeunes commerçants se transportèrent chez Boré qui les accueillit à bras ouverts. Sofiana, sans présenter Demba, expliqua ce que son ami voulait. Le marabout marqua un nouveau coup en appelant le nouveau venu par son nom et en indiquant qu’il savait que le jeune commerçant habitait une maison à deux pièces.

Boré expliqua que le travail demandé exigeait d’être fait dans la discrétion. Par conséquent, il souhaitait que Demba mette à sa disposition la deuxième pièce de son domicile afin que cet endroit lui serve de lieu de rencontre avec les djinns qui apporteront l’argent. Diallo donna séance tenante la clé de sa deuxième chambre au marabout qui y installa une peau de prière et quelques ouvrages rédigés en arabe.

Le lendemain, sur demande de Amadou Boré, les deux amis se rendirent au marché pour acquérir six grands cartons vides. Ces cartons étaient destinés à contenir la somme de 15 milliards de Fcfa que les djinns apporteraient lorsque tous les sacrifices seraient faits. Le marabout disposa les cartons dans sa chambre et les couvrit d’un tissu blanc.

Puis il donna aux deux amis l’instruction de ne pas accéder à la chambre sous quelque prétexte que ce soit. Si quelqu’un s’avisait de contrevenir à cette interdiction, prévint Boré, tous trois risquaient de perdre la vie, car les diables avec lesquels il travaillait étaient des plus dangereux.

A BOUT DE SOUFFLE :

Depuis cette date, Amadou ponctionnait régulièrement le jeune Demba Diallo. Dans un premier temps, il exigea 1,5 million Fcfa pour acheter des parfums. Puis d’autres demandes d’un montant variable affluèrent. 60.000 francs furent soutirés pour acheter deux moutons à sacrifier.

Une somme de 3.000.000 de francs connut une destination bizarre, puisqu’elle était destinée à « faire plaisir aux diables« . 310.000 francs furent investis dans l’achat de bœufs à immoler un jeudi, au milieu de la nuit pour que « le sang et la bonne volonté » de Demba Diallo soient vus par l’esprit, propriétaire des milliards.

La succession des dépenses fit débourser au jeune commerçant plus de 9 millions Fcfa. Mais la victime n’osait ni se plaindre, ni partager avec quelqu’un ses doutes sur les pouvoirs du marabout. Boré, lui, exploitait sans vergogne et sans retenue les faiblesses de son client.
Il y a une semaine de cela, le marabout exigea de celui qui était devenu sa marionnette 300.000 francs.

Pour encourager le jeune homme qu’il sentait à bout de souffle et de patience, Boré jura que ce serait l’ultime dépense avant que les 15 milliards ne lui soient apportés. N’ayant plus le moindre sou vaillant, le commerçant s’adressa à un de ses amis à qui il promit de rembourser la somme empruntée dans un délai de trois jours. Engagement qu’il ne put tenir. L’ami interpella Demba à plusieurs reprises sur cette dette et finit par le faire convoquer au 11è Arrondissement.

Avant que la victime n’ait achevé son pathétique récit, le commissaire Siriman Ba Tangara, nouvellement mis à la tête de la P.J. comprit les ressorts de l’opération d’escroquerie. Il fit convoquer le marabout qui ne se présenta pas. Le commissaire lança donc aux trousses de Boré les éléments de la brigade de recherche. L’équipe dirigée par l’inspecteur Achérif Ag Akly trouva avant-hier soir Amadou Boré tranquillement installé au milieu des siens et savourant un plat de poisson.

L’escroc ne se troubla pas trop puisqu’il invita les policiers venus le cueillir à partager son repas. Les enquêteurs déclinèrent cette proposition, mais donnèrent à l’homme le temps de terminer son plat, car il n’était pas sûr qu’il en ait un aussi succulent avant longtemps. Puis ils le conduisirent au commissariat où le marabout reconnut tous les faits qui lui étaient reprochés.

Au passage de notre équipe hier, l’audition de Boré était en cours. L’homme sera déféré aujourd’hui au parquet de la Commune V. Ce sera alors sur son propre sort qu’il aura à invoquer l’attention des djinns. Si ces derniers figurent toujours parmi ses fréquentations.

G. A. DICKO

L’Essor du 20 février 2008.