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Mon propos concerne la traduction en français par certains chercheurs du mot gnamakala. On note, je cite : «de gnama» : fumier, ordure et kala : «brin».

Sans être erronée, cette traduction ne me semble pas couvrir toute la signification de ce mot, qui exprime un des concepts essentiels de la pensée et de la métaphysique préislamiques bambara.

En effet, le mot «gnamakala» est formé de deux substantifs que nous retrouvons dans d’autres noms tels que «daby gnamato» qui désigne l’engoulevent et «bâ-kala» qui désigne un arbre de la brousse dont les feuilles renferment un poison fatal aux chèvres. C’est-à-dire que l’engoulement oiseau nocturne bien connu est considéré comme porteur de gnama tandis que le «bâkala» l’arbre dont il est question doit son appellation au fait qu’il est «capricide» si je puis dire.

Aussi, bien que d’un usage assez rare, l’articulation d’un radical substantif et du suffixe «kala» pour désigner une chose comme dans «bâkala» sert à indiquer la négation ou suppression de la chose ou l’être posé en premier. «bâ-kala» : se qui tue la chèvre
«gnama kala» : ce qui supprime, annule ou exorcise le gnama.

Mais alors, qu’est ce que le gnama ? Ce mot qui exprime une des notions fondamentales de la métaphysique préislamique bambara est intraduisible en français.

Tout au plus peut-on indiquer que les Bambara croyaient et croient encore que tout être (animal ou végétal) est porteur dès l’origine d’un principe métaphysique immanent, sorte de force maléfique protectrice appelée gnama et qui, si elle n’est au préalable exorcisée, se manifeste dès lors qu’il est porté atteinte de quelque manière que ce soit, à l’existence de l’être, au préjudice plus ou moins grave de l’auteur de cette atteinte.

J’ai dit plus haut que la croyance au gnama et les comportements qui en découlent sont antérieurs à la période de pénétration de l’islam en milieu bambara.

En effet, ce n’est qu’assez récemment que les notions de «hakè» et de «djouroumou» qu’on pourrait traduire approximativement par «péchés» se sont substituées à celle de gnama.

Autant un musulman convaincu redoute le «hâkè» ou le «djouroumou» (péché) autant un bambara animiste redoute le «gnama», le respect de la personne humaine et de la vie, même des bêtes et des végétaux s’explique chez les uns et chez les autres par crainte, à la différence que, pour le bambara, le gnama agit «hic et nunc» en sanction plus ou moins immédiate des actes commis en cette vie terrestre, tandis que, l’imputation du «hâké» ou «djouroumou» relève chez les musulmans de l’eschatologie.

Il semble d’ailleurs que maître Bocar N’diaye ait perçu cette acception du mot «gnama» lorsqu’il écrit les «GROUPES ETHNIQUES AU MALI», page 128 : les bambara estiment en effet que les mânes des ancêtres appelées Dassiri sont des esprits qui ont été libérés par le trépas de leur enveloppe charnelle et que dans tout phénomène de la nature, il existe une puissance spirituelle, ou esprit dynamique ou efficient appelé «gnama».

Notons simplement en passant que cette définition du Dassiri mériterait qu’on s’y arrête, le Dassiri d’un village étant toujours un animal vivant, domestique ou sauvage, quadripède, reptile ou volatile…). Et revenons à ce qui nous préoccupe, à savoir le rapport entre le sens du mot gnamakala tel que suggéré plus haut et les attributions sociales dévolues aux hommes de caste.

Guérisseurs, sacrificateurs, amuseurs, flatteurs et détenteurs des arcanes de toute la cosmologie traditionnelle, les gens de caste sont par définition des exorciseurs de gnama, des gnama-kala ayant le pouvoir et la fonction de conjurer, de rendre le gnama inopérant.

Ceci me parait d’autant plus important que c’est surtout la crainte du gnama qui régissait le comportement de l’individu dans la vie et dans la société préislamique bambara. La maladie, la mort, les querelles, le déveine, l’ennui, voire la mauvaise jalousie, etc.

N’étaient jamais dus à des causes naturelles ; mais l’expliquaient par la manifestation du gnama de quelqu’un ou de quelque chose à l’égard duquel on avait commis une faute. Certains noms de maladies d’ailleurs en témoignent tels que : «dankala-gnama», «torignama», «konognama» etc. (respectivement gnama du serpent python, gnama du crapaud, gnama de l’oiseau).

Bref, dans tous les cas, soit qu’il flatte au sens original du terme, en amusant ou disant les louanges, soit qu’ils interviennent par des pratiques occultes, la parole de l’homme de caste, maître des éléments, détenteur du verbe est chargée de pouvoir. Pouvoir d’apaiser et délivrer certes, mais aussi de lier ou de délier selon le cas.

Mon objet donc, n’est guère de prendre pour la simple forme le contre-pied de l’étymologie que certains ont donnée à ce mot, mais d’attirer l’attention sur cette autre acception du terme, à mon sens capitale.

Cependant, entre la première traduction du mot «gnama» et celle que je viens très maladroitement de proposer, il existe un lien de figuration que nous retrouvons dans ce proverbe bambara : «Ni yé gnama yé fing mina, doyé kala dâ à kan».

Traduction : si une chose a un gnama, c’est quelqu’un y a apposé une tige de paille «kala». En d’autres termes, on peut traduire que si une chose a un gnama, c’est qu’elle est interdite : l’interdiction étant symbolisée par l’apposition d’une tige, tenant lieu de scellés.

Je ne m’étendrais pas sur l’usage de cette pratique même de nos jours encore, un objet (fagot de bois, ustensile, outil) déposé en pleine brousse ou au bord d’un sentier et marqué d’un tel sceau est généralement respecté par les passants, parce que portant un «kala».

Dans la mesure où le «kala» confère ainsi un « gnama » à tout objet qui en est affecté ou marqué, je suis enfin tenté d’enrichir ma traduction du mot «gnama kala» en ajoutant que les gens de caste sont, en raison de leurs attributions sociales et leur pouvoir gouverneurs, incarnation et agents intermédiaires des interdictions dont l’inobservance est sanctionnée par le gnama (ou même par un gnama, étant donné que les effets du gnama varient en gravité selon les êtres offensés à telle enseigne qu’on pourrait croire que toutes les créatures de la terre en ont reçu leur charge particulière).

Je n’ai pas la folle prétention de croire détenir la seule et unique vérité, en encore moins celle de vouloir redresser une quelconque erreur. Ma joie sera grande si, tout simplement, en dépit des longueurs, et autres maladresses, mon article contribuait à rappeler d’autres pistes du reste, déjà aperçues ?


Source : Sukaabè, N°7 juin 1990

Mamadou KONATE, Ministère de l’Informations et des

Télécommunications

Inter de Bamako

07 Juillet 2008