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Tout le monde pensait qu’après l’éviction du président Henri Konan Bédié et la relative stabilité politique retrouvée en Côte
d’Ivoire, le nouvel homme fort du pays, le Général-Président
Robert Gueï, allait définitivement mettre un terme aux
déchirements dus au fameux phénomène de l’ivoirité. Mais bernique
: depuis lors, ledit phénomène n’a fait qu’empirer.

Dans le combat de chefs qui s’est engagé après la mort du “Vieux
Bélier
” -Félix Houphouet Boigny- en Décembre 1993, cette arme
fatale de l’ivoirité avait plutôt servi à brimer tous les
Nordistes.

La première victime

Cette ivoirité avait contribué à exclure l’un des héritiers
politiques du premier Président ivoirien, l’ex-Premier ministre
Alassane Dramane Ouattara (ADO, pour ses intimes). Musulman et
originaire du Nord, cet ancien fonctionnaire pour le compte du
Burkina Faso avait été empêché de se présenter aux élections, au
motif de sa “nationalité douteuse”. Et jusqu’à présent, ce concept
inepte d’ivoirité le poursuit comme une teigne têtue.

Contraint, par cet ostracisme ethnique, de partir en exil en
France, ADO ne rentre au pays qu’au cours des premiers jours du
mois de Janvier 2000. C’est alors qu’il entreprend de critiquer
le premier coup d’Etat de l’histoire politique ivoirien” comme
étant l’équivalent de la “révolution des oeillets ” au Portugal.
Mais à l’époque, les réalités du phénomène de l’ivoirité
devenaient de plus en plus intenables.

Allogènes ou autochtones ?

Pays à forte immigration provenant du Sahel ouest-africain, la
Côte d’Ivoire ne parvient pas à se débarrasser de ses problèmes
multi-ethniques. C’est qu’à l’époque coloniale le “miracle
ivoirien
” -c’est-à-dire son boum économique- avait pris le relais
des déplacements forcés de main d’oeuvre vers les zones
forestières du pays. Aussi se demande-t-on ce que serait, de nos
jours, le sort de la Côte d’Ivoire si cette exploitation à
outrance de la main d’oeuvre étrangère n’avait pas existé…

Un quart de la population ivoirienne est d’origine étrangère, dont
2,2 millions de Burkinabés qui, à eux seuls, représentent 15% des
habitants du pays. Ces statistiques datent de Novembre 2002, mais
on peut supposer qu’après la crise, ces évaluations sont
aujourd’hui fortement revues à la baisse.

Il n’en demeure pas moins que la population étrangère établie en
Côte d’Ivoire est encore très importante, en dépit du
rapatriement des milliers de Maliens, Sénégalais, Burkinabés,
Nigériens… vers leurs pays d’origine, juste après le début de
la crise.

Certes, un “étranger” sur deux est né en Côte d’Ivoire. Mais dans
la “boucle du cacao”, c’est-à-dire dans le Sud-Ouest du pays, les
villages ivoiriens burkinabés sont devenus homogènes à part
entière. Aussi, par rapport aux autres villages dits ivoiriens,
ces “étrangers“ burkinabés se sont tellement fondus dans le
paysage qu’il est aujourd’hui difficile d’identifier leur
nationalité. A tel point qu’ils ne sont même plus considérés
comme des allogènes.

Malgré tout, ces villages donnent encore, aux populations
ivoiriennes dites autochtones de l’endroit, le sentiment d’être
colonisées sur leurs propres terres ancestrales”. Du moins, c’est
encore le point de vue des partisans les plus fieffés de
l’ivoirité.

Dans deux départements du pays, les allogènes -entendez, ceux que
les “ivoiritistes” appellent haineusement ou dédaigneusement “les
étrangers
“-, sont même majoritaires. A Abidjan, la métropole
côtière, un habitant sur deux est immigré. Or, parmi ces
étrangers”, la natalité et le pourcentage de musulmans sont non
seulement supérieurs à ceux des Ivoiriens dits “de souche”, mais
leur taux d’activité est de loin plus élevé : 75%, contre 57% pour
les fils dits “authentiques” du pays.

Du vivant de Félix Houphouet Boigny, ces “étrangers” étaient logés
à si bonne enseigne qu’ils disposaient du droit de vote, au même
titre que les “vrais” Ivoiriens. Sur ce point, le premier
Président du pays n’en a jamais fait un problème. C’est du reste
ce qui, selon certains sociologues, a permis à la Côte d’ivoire de
se hisser au rang de pays le plus économiquement développé de
l’Afrique de l’Ouest.

Mais le potentiel de xénophobie qui couvait au sein de la société
ivoirienne n’attendait que la mort du “Vieux Bélier” pour
apparaître au grand jour. Surtout que la majorité des Ivoiriens
n’avaient jamais pardonné à “ces étrangers ” de s’être enrichis “à
leurs dépens
” , et de surcroît, “dans leur propre pays”, et même
d’avoir “usurpé ” les plus gros secteurs de l’informel, même
celeui de l’Administration.

Aussi, bien des hommes politiques “ivoiriens” n’avaient attendu
que cette occasion (la mort Félix HouphouetBoigny) pour se
transformer en apprentis sorciers de la démocratie. Ainsi, sous le
couvert de cette “démocratie“, ils s’étaient livrés à de
véritables campagnes xénophobistes et ethnicistes à l’encontre des
étrangers”. Tout comme d’autres en Afrique, avant et après eux,
toujours avec la “bénédiction” de la démocratie.

Les affidés de Gbagbo

Pour ceux qui, comme Alassane Dramane Ouattara, sont originaires
du Nord, l’été 2000 avait été la fin de la récréation. Car dès le
mois de Juin 2000, Laurent Koudou Gbagbo, désireux de se maintenir
au pouvoir, change son fusil d’épaule.

Six mois après sa prise du pouvoir, et quatre mois avant de se
présenter à l’élection présidentielle, il rejoint le camp de la
majorité dite T.S.O. (Tout Sauf Ouattara). C’est à ce moment qu’il
rompt avec ses “frères d’armes”, jugés trop proches de “l’opposant
en chef
“, Alassane D. Ouattara. Des frères d’armes qui l’avaient
pourtant hissé Gbagbo sur le parvis du pouvoir.

Parmi eux figuraient des Sous-Officiers peu connus, mais dont le
soutien avait été décisif, aux heures les plus chaudes du putsch
contre Robert Gueï. Aussi avaient-ils été récompensés, car les uns
avaient intégré le Groupe de Sécurité Présidentielle (G.P.S),
tandis que les autres avaient été enrôlés qui dans un bataillon
blindé, qui dans une unité d’élite.

Jusque là, ils avaient bénéficié d’une impunité totale, s’étant
parallèlement organisés en bandes armées informelles, telles que
les Brigades Rouges, surnommées “les zins-zins” ou “les Bahéfoué
(les sorciers). Ils avaient racketté et terrorisé les populations,
par centaines et par milliers. Ils avaient fait enrôler, dans
l’Armée, leurs amis, frères, cousins et parents pauvres de leurs
ethnies.

Mais par la suite, ils seront évincés de leurs postes lucratifs,
parfois arrêtés et torturés. Alors, ces ex-prébendiers et nouveaux
demi-solde” n’auront plus qu’une seule idée en tête : prendre
leur revanche, les armes à la main…

Le dindon de la farce

Dès Septembre 2002, une première conjuration aboutit à l’attaque
du domicile de Robert Gueï. Ce dernier, informé, laisse faire, et
tend un piège meurtrier à ses anciens compagnons d’armes. C’est
cette attaque qui fut baptisée “le complot du cheval blanc”, du
nom de la monture de Gueï : il possédait un cheval tout blanc.

Pourtant, bien avant cette date, soit en Octobre 2000, pour
empêcher Alassane Dramane Ouattara de se présenter à l’élection,
Gueï tente de se faire élire Président de la République. Mais son
seul rival resté en lice, et avec lequel il croyait s’être
entendu, le “roule dans la farine”, comme il le dira lui-même plus
tard. L’expression restera populaire, depuis lors…

Pour avoir été l’opposant de longue date de Félix Houphouet
Boigny, Laurent Gbagbo ne tient plus à servir de caution au
plébiscite présidentiel de Robert Gueï, encore moins en échange
d’un poste dans le gouvernement, comme le lui avait promis Gueï.
Car comme on le dit souvent, “les sucreries et autres gâteries
plaisent autant aux enfants qu’aux personnes âgées
”.

Alors, Gbagbo mène âprement campagne et remporte la manche
(l’élection) présidentielle, au nez et à la barbe d’un Robert Gueï
déjà au bord de la disgrâce. Du reste, Gbagbo n’avait, en face de
lui, aucun autre concurent “sérieux”. Pourtant, le disgracié
(Gueï) n’en démord pas…
Il aura donc fallu un soulèvement populaire, le 20 Octobre 2002,
pour chasser Gueï d’une Présidence défendue bec et ongles par ses
miliciens organisés autour du fameux Sergent-Chef, Boka Yapi.

L’affrontement tournera à l’avantage des hommes de Laurent Gbagbo,
mais au prix du sang de nombreuses victimes. En de comptes, c’est
Gueï qui sera le dindon de toute cette farce politique organisée
autour de la prise du pouvoir.

Les jeunes loups de la rébellion

Le plus connu des portes-paroles de la rébellion est le
Sergent-Chef Tuo Fozié. Agé de 38 ans (Novembre 2002) et Sénoufo
de la region de Sikasso, il se définissait pourtant comme un
mandingue d’Odienné, dans l’extrême Nord-Ouest de la Côte
d’Ivoire.

Tuo Fozié prendra part au putsch de Noël 1999 (le 24 Décembre)
fomenté par le Commandant Robert Gueï. Puis il intègrera la Garde
rapprochée de ce dernier. Au cours de l’été 2000 (Juin), lors de la
grande scission entre frères d’armes, il échappe de justesse à la
série d’arrestations instruite par Laurent Gbagbo, et fuit à
l’étranger.

Il ne reviendra au pays que pour participer au coup fomenté
contre… Robert Gueï, un coup dit“ de la Mercedès noire”. Alors
il écope d’une condamnation par coutumace à vingt ans de prison
pour “abandon de poste, violation de consignes, atteinte à la
sûreté de l’Etat, assassinat, tentative d’assassinat
”.

Le 1er Octobre 2002, onze jours après le début du soulèvement des
rebelles, c’est Tuo Fozié qui trouve le nom que finissent par se
donner ceux qu’on a surnommés “les jeunes loups” : le Mouvement
Patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI).
C’est donc au nom du MPCI que Tuo Fozié négocie avec les médiateurs Ouest-Africains
de la CEDEAO, pour un terrain d’entente avec le pouvoir d’Abidjan.

Pourtant, Tuo Fozié n’est qu’un porte-parole parmi tant d’autres
frères d’armes” . Citons, entre autres, son alter ego de Korhogo,
l’Adjudant-Chef Massamba Koné, le Caporal Oumar Diarassouba dit
Zaga-Zaga”, les Sergents-Chefs Iréné Kablan et Souleymane
Diomandé surnommé “La Grenade”…

Ces “jeunes loups aux dents longues ” font partie du cercle
restreint d’Ibrahim Coulibaly dit IB, le Chef de tous ces
Sous-Officiers déserteurs, réunis au sein d’une organisation
clandestine, la Causa Nostra (autre Cause). Une Causa Nostra qui
se veut l’imitatrice de cette autre cause de la Mafia sicilienne
au sein de laquelle règne l’omerta, la loi du silence.

La Causa Nostra

Cette cause de jeunes soldats rebelles, tous issus du Nord, avait
élu Ouagadougou comme leur fief, sinon leur refuge. C’est cette
cause qui nourrit aussi l’insurrection. Grâce à un généreux
bailleur de fonds -on a cité le nom d’Alassane Dramane Ouattara,
sans que cela n’ait jamais été prouvé-, cette cause a recruté des
hommes à tour de bras, non seulement en Côte d’Ivoire, mais aussi
dans les pays voisins.

Cette cause a acheté des uniformes neufs, des pataugas (chaussures
de marche) neufs, des armes en grande quantité, du matériel
militaire… Elle a pourvu les combattants en numéraire (argent
liquide), les payant cash et en s’abstenant de piller le “Trésor de
guerre
” (la Caisse de la Rébellion), pour gagner sa bataille des
coeurs et des esprits.

Il paraît donc évident que toute cette opération de grande
envergure n’a pu se monter à l’insu des autorités burkinabés.
Est-ce pour cette raison qu’aujourd’hui, la réconciliation
ivoirienne a été possible grâce à l’implication du pouvoir de
ouagadougou, à tel point que Guillaume Kigbafori Soro est devenu
Premier ministre ?…

Après les préparatifs des rebelles, seul le Sergent-chef IB est
resté à Ouagadougou. Tous les autres camarades ont quitté leur
domocile de Somgandé (localité sise à quelques encablures de
Ouaga) pour allr faire la guerre en Côte d’ivoire.

Durant toute la première quinzaine d’Octobre 2002, le Sergent-Chef
Tuo Fozié occupait encore, à Somgandé, une villa au portail blanc,
portant le numéro 1023. Lui et les autres “frères d’armes”
formaient l’épine dorsale de la rébellion. Aussi, entre le front
(en Côte d’Ivoire) et l’arrière (Ouagadougou), les ponts n’avaient
jamais été coupés. C’est ainsi que dans le Nord de la Côte
d’Ivoire, un journaliste travaillant pour le compte de l’Agence
France Presse (AFP) avait été soupçonné, par les rebelles, d’être
un espion à la solde de la France et du pouvoir ivoirien.

En effet, Koffi Christophe avait été retenu par la rébellion, puis
ramené, une nuit, dans un véhicule, ficelé sur le plateau d’un
pick-up, jusqu’à la frontière burkinabé. Là, un homme en civil
avait franchi la rivière frontalière (la Lerada) sur une petite
embarcation, pour venir s’entretenir durant des heures avec ses
compagnons d’armes. Cet homme, c’était le Chef suprême des
rebelles, Ibrahim Coulibaly dit IB.

Cette nuit-là, IB a pris une décision sage, car le journaliste
appréhendé avait été libéré le lendemain. Mais lorsque le confrère
français “Le Monde” l’avait sollicité pour un entretien, en vue de
savoir s’il pouvait être cité pour cette mansuétude (la libération
du journaliste), IB n’avait rien voulu entendre, ni rien déclarer.

Peut-être n’avait-il pas tout simplement pas envie de répondre à
cette question de savoir pour qui il se battait. Pour son propre
compte, pour celui d’un homme politique ivoirien, ou pour le
compte de l’Etat ivoirien?

Seul l’avenir pourra un jour éclaicir
à cette question.

Oumar DIAWARA

22 Février 2008.