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Le Mali ne contrôle plus, depuis le 1er avril 2012, la partie nord de son territoire. Un front combiné d’indépendantistes du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) et d’islamistes d’Ansar Eddine et du Mouvement pour l’Unicité le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) a obligé l’armée nationale à se replier vers le sud. Mais comment veut-elle reprendre la main ?

Enjeux et défis d’une crise au relent internationale ! Pour un activiste politique malien, député de son État, l’honorable Konimba Sidibé, qui nous a accordé un entretien en septembre 2012, «la sécurité du monde est en cause dans le nord du Mali». Ce cri d’alarme partagé par de nombreux concitoyens avait un but bien précis : «Le Mali a besoin de la solidarité internationale», a-t-il plaidé.
En fait, la crise sécuritaire que traverse le pays depuis le 17 janvier 2012, aggravée par une crise institutionnelle à l’issue du coup d’Etat du 22 mars, a eu raison sur l’unité nationale, la cohésion sociale et le processus démocratique malien. Du moins pour le temps d’une réorganisation de l’Etat qui compte aujourd’hui parmi les plus fragiles au monde.

Des groupes armés extrémistes liés à Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI) contrôlent le nord du pays, procédant à des exactions sur la population au nom d’une application de la charia (loi islamique) qu’ils comptent «généraliser» sur l’ensemble du territoire national. Ces islamistes sont parvenus à évincer, en fin juin, les indépendantistes pour se rendre maîtres de près des deux tiers du pays. Mais l’opinion nationale tient à la préservation d’une République laïque et invisible. Pour y arriver, le Mali semble n’avoir d’autre choix que la guerre.

La paix par la guerre ?

«On ne va pas brader la laïcité contre une charia qui n’a aucune signification pour nous. Ce n’est pas aujourd’hui que le Mali a emprunté la religion musulmane, surtout dans le septentrion. On n’a rien à apprendre de ces islamistes sur le plan religieux. Les revendications de ces rebelles sont absolument inacceptables. En clair, on n’a pratiquement pas d’autre choix que de faire la guerre», a souligné le colonel à la retraite Youssouf Traoré dans une interview qu’il nous a accordé en octobre. La sauvegarde de la paix va-t-elle passer par la guerre ?

jpg_dioncounda-armee.jpgLes autorités maliennes proposent aux groupes armés la résolution de cette crise dans le cadre d’un dialogue politique sans être vraiment convaincu que ces derniers saisiront l’opportunité. Les «brutalités anti républicaines [Ndlr : des islamistes] devraient édifier la communauté internationale sur la nature réelle de ces groupes terroristes qui ne comprennent que l’usage de la violence», pouvait-on lire dans plusieurs communiqués du gouvernement en juin. La logique est restée inchangée : le président de la République par intérim, le Pr. Dioncounda Traoré, et le premier ministre, le Dr. Cheick Modibo Diarra, promettent une «guerre totale» si les négociations entamées par des médiateurs n’aboutissent pas.

Depuis des semaines, des experts de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) de l’Union Africaine (UA) et de pays occidentaux se penchent sur un plan d’intervention d’une force armée internationale dont l’appui financier serait sollicité aux Nations Unies. En adoptant la résolution 2071, le 12 octobre 2012, le conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU) a donné un délai de quarante cinq (45) jours pour la formulation d’une stratégie efficace en vue de les bouter, par la force.

Une note de la commission de la défense nationale, de la sécurité et de la protection civile de l’Assemblée nationale, indique cependant qu’il «urge d’équiper nos forces armées nationales» qui doivent jouer un rôle central dans cette opération. «De gros efforts sont en train d’être déployés pour récupérer nos matériels de guerre abandonnés.

Ce sont des engins de capacité de feu énorme qui avaient juste besoin d’un entretien général», a précisé le président de ladite commission, Boureima Dicko dans une conférence de presse le 5 novembre. Celui-ci dit déjà admirer une ingéniosité de l’armée malienne qui aurait pu récupérer «plusieurs de nos chars et BRDM garés volontairement ou n’ayant pas fait l’objet de maintenance depuis plusieurs années».

Suspicions sur fond d’intérêt géostratégique

Que représentent les groupes armés sévissant dans le nord du pays ? Quel est leur puissance de feu ?

C’est à ces questions que l’armée nationale tente certainement d’avoir des réponses avant une opération militaire. Pour autant, la situation n’aurait point surpris: «Lorsque des hommes en arme entrent dans un pays, même si ce sont des nationaux, il y a toujours un risque», s’était inquiété l’Assemblée nationale dès le début de la crise. En novembre 2011, une mission parlementaire d’une dizaine d’élus du nord a parcouru 5.800 kilomètres à la rencontre d’hommes en arme revenants de la Libye ; lourdement armé, dit-on. L’initiative de l’Assemblée nationale visait à manifester sa préoccupation face à la situation d’insécurité qui devenait de plus en plus inquiétante dans cette partie du territoire national.

La délégation parlementaire était en droit d’espérer une «tempête éphémère» lorsque deux groupes sur trois leur avaient annoncé : «Nous avons des armes mais nous ne sommes pas venus les utiliser contre notre pays ; nous sommes à la disposition de notre État pour réintégrer la société malienne. Notre retour est dû aux conséquences de la guerre en Libye où nous avons été traités de pro-Kadhafi ou des mercenaires». Mais c’était sans compter sur la volonté d’un troisième groupe radical, constitué en Mouvement National de l’Azawad (MNA), qui avait décidé de franchir le Rubicon le 16 octobre de la même année, en s’érigeant en MNLA.

Leur intention ? C’était : « Nous avons des armes, nous sommes des révolutionnaires ! » «Lorsque nous sommes arrivés là-bas [dans des montagnes de la région de Kidal] en novembre, leur drapeau flottait partout, y compris sur les véhicules», nous raconte un membre de la délégation parlementaire. La lutte armée qui devait être lancée le 17 janvier couvait à visage découvert. Les députés missionnaires se verront d’ailleurs lancé en face : «Cinquante (50) ans de colonisation de notre territoire par le Mali, ça suffit ! Voilà notre drapeau et nous sommes sur notre territoire !»

La guerre en Libye, il faut le dire, a été l’élément de cristallisation de la crise malienne. Mais les velléités indépendantistes de groupes mafieux n’ont cessé de hanter le Mali depuis l’indépendance du pays en 1960. La dernière tentative de scission est donc parvenue à imposer au pays la plus grave crise de son histoire politique.

Enjeux d’une extrême complexité

Le trafic illicite (drogue et armes notamment) s’est trouvé une zone de prédilection où des gens auraient des intérêts économiques solides. Le nord malien est une zone d’une «extrême complexité des enjeux internationaux», avait admis Mahmoud Dicko, président du Haut Conseil Islamique du Mali, à la faveur d’une rencontre de leaders religieux (musulmans et chrétiens) tenu au Centre International des Conférences de Bamako (CICB) le 10 février 2012. Le chef religieux avait estimé qu’il y a plusieurs zones d’ombres concernant les motifs réels de cette guerre.

Venant de pro-maliens ou d’indépendantistes, l’«incursion armée» des militaires touareg maliens de la Libye avait suscité d’énormes indignations et interrogations. Le Mali n’ayant pas de frontière avec ce pays, comment la troupe d’élites, fut-elle d’origine malienne, a pu rejoindre le pays ? «Il a fallu la complicité d’un pays frontalier !», tranche dans une interview accordée à Afribone le Dr. Naffet Keïta, professeur à l’université de Bamako. L’enseignant-chercheur n’hésitant pas à accuser l’Algérie.

C’est par ce pays, indique-t-il, que les armes libyennes auraient transité à destination du Mali sur une distance de plus de 800 kilomètres. S’agissait-il d’une sanction ? La réponse pour le chercheur est claire : «Le Mali ne suit plus la position algérienne mais la feuille de route des Nations Unies en vue de l’autodétermination de la République Arabe Sahraouie Démocratique. Cause pour laquelle, il s’est mis à dos un allié privilégié de la région qu’est l’Algérie. Par ailleurs, notre pays a accepté de recevoir le fonds souverain marocain à travers la Sotelma, la BDM [Banque de Développement du Mali], la BIM [Banque Internationale pour le Mali devenue Attijariwafa banque] et récemment la Banque of Africa».

Certes, le Maroc et l’Algérie mènent des politiques contradictoires au sujet du Sahara Occidental dont l’un ou l’autre n’hésite pas de revoir ses rapports avec un tiers État au regard de son orientation politique sur la question. Mais selon des observateurs, l’ampleur de la situation ne peut échapper à l’enjeu économique que constituent les énormes richesses minières dont regorgerait cette partie du pays.

AQMI s’est installé facilement dans la région «parce qu’il n’y avait plus de militaires en armes sur toute la longueur de nos frontières, y compris dans les villes principales», selon El Hadj Baba Haïdara, député élu à Tombouctou.
La cause de ce déficit, des accords de paix précédemment signés entre l’Etat et des mouvements armés dans les années 1990 et 2000. Le pacte national, dont s’inspire la politique sécuritaire du pays à l’égard du nord, a exigé à l’Etat de démilitariser la zone du Nord. Si aux yeux des citoyens ordinaires, septentrion malien n’est qu’un vaste désert, il n’en demeure pas moins que les experts y ont découvert ou prédisent d’immenses gisements de ressources naturelles.

Il est quasi certain que la région de Tombouctou dans sa partie nord (Taoudéni) renferme du pétrole. Les recherches en cours promettaient les premiers forages depuis 2008. Jusqu’à nos jours, rien n’y fut. Des prospections ont démontré que la région de Kidal renferme de l’uranium. Et depuis des années, le gouvernement s’attèle à la construction du barrage de Taoussa, un vivier de production agricole en perspective pour deux millions de personnes dans les régions de Tombouctou et de Gao. Des groupes obscurs viseraient à saper ces efforts de développement.

La résolution définitive de la crise passe nécessairement par la prise en compte ces enjeux économiques et politiques dans une politique sécuritaire bien attentionnée aux échos de ce vaste territoire sahelien.

Seydou Coulibaly

08 Novembre 2012

©AFRIBONE