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« Où va le Mali ? Personne ne le sait à l’heure actuelle. Cependant, tous les observateurs restent unanimes : il s’agit de la crise de tous les siècles, pire que celle de 1929, une crise aiguë, plus grave et plus longue que les crises qui ont eu lieu depuis la seconde guerre mondiale 1939-1945» .

C’est ainsi qu’Abdoulaye Sall, docteur en droit du développement et président de CRI-2002 tirait la sonnette d’alarme, samedi dernier, à la Dette publique. La conférence-débat organisée par la Confédération syndicale des travailleurs du Mali (CSTM), avait pour thème : «la crise financière mondiale et ses conséquences éventuelles sur les économies et le développement des pays du sud comme le Mali». Abdoulaye Sall était entouré du secrétaire général de la CSTM, Hammadoun Amion Guindo et du modérateur Cheikh Hamala Dravé.

La centrale syndicale a estimé qu’il fallait apporter des informations pertinentes sur cette crise, car, a-t-elle indiqué : «la CSTM a conscience que nos économies fragiles, à la longue, prendraient certainement un coup de massue et notre processus de développement déjà en crise de croissance permanente en sera plus que jamais compromis. Quels seront dès lors le sort et la finalité de nos différentes politiques de lutte contre la pauvreté et les impacts des instruments de leur mise en œuvre ?».

Pour Abdoulaye Sall, quand on parle de crise, on pense généralement à un changement subit, souvent décisif, favorable ou défavorable, du cours de la maladie.

Aujourd’hui, a-t-il dit, le concept est attribué aux nerfs (crise des nerfs), à la biologie (crise biologique), à l’économie (crise économique) et aux finances (crise financière). Dans tous les cas, a-t-il précisé, «il y a crise lorsque, par suite de l’évolution de rapport de force, le décalage entre la réalité(ancienne ou nouvelle) et les aspirations (respectivement nouvelles ou anciennes) devient trop grand et suppose l’apprentissage de nouvelles règles».

C’est ainsi, a-t-il soutenu, qu’en faisant le choix délibéré de privilégier les finances privées au détriment des finances publiques, les Etats du monde ont créé la situation de crise financière actuelle d’autant plus que les objectifs comme les moyens et les conditions d’action opposent finances privées et publiques.


Il a souligné :
«si les Etats sont enfermés dans un cadre comptable strict, un régime juridique contraignant qui précise la réalisation des opérations de dépenses et de recettes avec le devoir de rendre compte : autorisation préalable, séparation des ordonnateurs et des comptables, multiplicité des contrôles à priori et à posteriori, les personnes et entreprises privées, par essence, sont dans la logique et la recherche effrénée de plus de profits, de toujours plus de profits sans pour autant mesurer toutes les conséquences pour la société globale d’abord, pour elles-mêmes ensuite».


D’où vient la crise ?

Le docteur Sall a fait remonter l’origine de la crise à la mondialisation du capital liée à la croissance exponentielle des multinationales qui contrôlent 70 % du commerce mondial et 75 % des investissements directs à l’étranger. Le facteur politique, aussi, est très déterminant dans cette crise, a-t-il fait remarquer, à cause de l’intervention active des gouvernements Thatcher, Reagan et Bush, puis de l’ensemble des gouvernements qui ont accepté de les suivre.

Cette intervention politique, selon lui, a été menée au nom de la libéralisation, de la privatisation, de la dérégulation et de la compétitivité.

C’est, a-t-il signalé, au nom de ces objectifs que le monde entier assiste médusé et impuissant au procès du laisser-aller, à la folie des hypothèques, aux crédits «subprimes» distribués à des ménages sans aucun plancher de ressources et sans vérifier qu’ils n’étaient pas trop élevés pour leurs revenus, à l’aggravation de la crise via la titrisation, technique consistant à loger dans une société ad hoc toute une série de crédits consentis à des ménages par exemple, puis à vendre les titres de cette société à des investisseurs pour qui cela constitue un placement.

Il a aussi cité, parmi les causes de la crise, l’irresponsabilité des agences de notation, les «swaps» et la distribution des parachutes dorés et des bonus aux grands patrons.

Les Africains pauvres dans une Afrique riche

Le conférencier a indiqué : «l’un des paradoxes dans lequel se trouve enlisée l’Afrique, malgré ses richesses importantes et son apport inestimable à l’enrichissement des autres continents, demeure des Africains pauvres dans une Afrique riche…Les Africains détiennent de la richesse en dehors de l’Afrique estimée à 400 milliards de dollars.

Un tel paradoxe découle de la conjonction de plusieurs facteurs dont le système de gouvernance en cours dans la quasi-totalité des pays africains, un seul géniteur d’Africains inaptes à faire front contre la dépendance financière et monétaire…l’extraversion des systèmes économiques… la désarticulation des économies nationales…la subordination, voire l’aliénation des élites africaines aux intérêts étrangers…».

Abdoulaye Sall a fait observer que, malgré ce contexte fortement défavorable, le bureau sous régional pour l’Afrique de la CEA ( BSR-AO) a la profonde conviction que l’Afrique en général et l’Afrique de l’Ouest en particulier, disposent de suffisamment d’atouts, de ressorts et d’intelligence pour inverser la tendance, et, partant, jeter les fondements d’une économie régionale intégrée, solide, forte et porteuse de savoir et de savoir-faire pour peser sur l’ordre économique et géopolitique mondial.

Encore faut-il, a- t-il ajouté, que les Etats africains soient capables, c’est-à-dire qu’ils aient suffisamment de ressources financières et humaines, la volonté et la légitimité pour mener à bien les activités, qu’ils soient réceptifs aussi, en prenant en compte les besoins des populations et enfin que les Etats soient comptables, en permettant aux populations de demander des comptes aux gouvernants.

Quelles perspectives pour le Mali ?

Le docteur Sall estime que notre pays doit se doter d’un plan d’atténuation, de création et de rétention des richesses pour le développement durable, faire de la bonne gouvernance et de la construction de l’Etat de droit son bréviaire et lutter contre la perte de confiance.


Il a laissé entendre :
«C’est dire que la solution pour contrer les effets négatifs de la crise financière mondiale sur notre pays ne se trouve ni à Washington, ni à Tokyo, ni à Pékin…mais la solution se trouve bel et bien sous nos pieds. Il s’agit seulement de se convaincre que si les Maliens sont pauvres, le Mali, lui, est riche, si les Africains sont pauvres, l’Afrique, elle, est riche…il ne reste qu’à se mettre au travail…».

Ce discours n’a évidemment pas manqué de laisser éclater la passion d’un public dont certains ont trouvé, là, l’occasion de pourfendre le capitalisme et le libéralisme, alors que d’autres ont plutôt conseillé de commencer par balayer devant sa porte et d’oser observer ses tares dans un miroir.


Baba Dembélé

31 Mars 2009