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Depuis quelques semaines, le capital financier connaît l’une de ses crises les plus aiguës au point de gripper toute l’économie mondiale.
Le système est si mal en point que les dirigeants américains et les Européens sont contraints de recourir à une stratégie tout à fait à l’opposé du pouvoir du capital : le retour de l’Etat. Paradoxalement, les institutions de Bretton Woods sont jusque-là muettes face à cette importante prise de parts de l’Etat dans le capital des sociétés menacées de faillite.

Toutes choses qu’elles interdisent aux États africains depuis des décennies. Les pays pauvres, tirant les leçons de cette crise, ne doivent plus se laisser imposer une ligne de conduite qui va à l’encontre de leurs réalités socioéconomiques.

« Les banques craquent et les bourses s’effondrent » ! Voilà résumer la crise qui menace aujourd’hui le capitalisme dans son essence : la libre entreprise ! Premiers touchés, les Américains n’ont pas hésité à piller le contribuable pour se sauver la face. Malgré un premier rejet du congrès, le plan de sauvetage dit « Plan Paulson » de 700 milliards de dollars a finalement été voté par le Sénat avec des retouches qui ne changent rien fondamentalement.

Pour sauver Wall Street et ses spéculateurs, les autorités américaines vont racheter les créances douteuses des banques aux frais du contribuable. Dans la foulée, les deux dernières grandes banques d’affaires américaines, Goldman Sachs et Morgan Stanley, vont changer de statut pour devenir de simples holdings bancaires. Elles seront désormais davantage contrôlées par la Réserve fédérale américaine.
L’Europe succombe au protectionnisme

Les spécialistes européens disent que, à quelques exceptions près, « les fondamentaux, des grands acteurs européens du secteur semblent suffisamment solides pour traverser la crise ». Mais, des Etats ont déjà repris le contrôle de certains fleurons de l’économie européenne. Et le Premier ministre français, François Fillon, promet que, « nous ne laisserons pas un établissement financier tomber, nous utiliserons tous les moyens qui sont à notre disposition ».

Très courageux de sa part ! Mais déjà en Irlande, le gouvernement garantit tous les emprunts et les dépôts des six principales banques du pays pour 2 ans à hauteur de 500 milliards d’euros. Ce qui fait plus que les 700 milliards de dollars déboursés par la Réserve fédérale américaine.

La Banque centrale européenne (BCE), la Banque d’Angleterre, la Réserve fédérale (Fed) et la Banque du Japon ont, à elles quatre, mis en deux jours 144 milliards de dollars de liquidités à la disposition des banques. Jeudi dernier, la Fed a fait un geste supplémentaire en apportant 180 milliards de dollars de liquidités aux marchés financiers internationaux, dans le cadre d’une action concertée des banques centrales mondiales.

A cela s’ajoute le prêt de 85 milliards de dollars accordé au groupe d’assurances AIG, en échange de près de 80 % de son capital. Si ces multiples interventions de la Réserve fédérale depuis le début de la crise sont bien comprises aux États-Unis, en revanche, la nationalisation d’AIG a suscité des critiques dans le pays de la libre entreprise.

Comme le dénoncent des économistes réalistes, « les banques centrales (la Réserve fédérale, la Banque d’Angleterre et la Banque centrale européenne) et les Trésors publics n’ont jamais lâché autant d’argent pour sauver leurs économies ». Et cela sans que les institutions financières de Bretton Woods (La Banque mondiale et surtout le FMI) ne réagissent. Elles ont pourtant tout privatisé en Afrique sous prétexte que l’Etat ne peut pas injecter de l’argent dans une société déficitaire.


Les Pas, un modèle applicable aux pauvres

Ces nombreuses interventions publiques ont relancé le débat sur le rôle des Etats dans la crise. Elles montrent surtout que les sacro-saintes stratégies de Bretton Woods ne s’appliquent qu’à l’Afrique. Sinon, elles doivent aussi imposer des programmes d’ajustement structurel (Pas) aux économies américaines et européennes

Il est clair que la CMDT ou la Sotelma n’est ni Fannie Mae ni Freddie Mac, des compagnies quasi-publiques placées sous tutelle il y a dix jours. Le FMI ne s’interrogera jamais sur le bien-fondé de ce type de sauvetage public dans un pays aussi libéral que les Etats-Unis. Les pays riches ont tous les droits parce que ce sont eux qui prêtent aux pauvres à qui l’on impose toutes les conditionnalités. Ce sont des situations de faillite économique, comme celle que vit le monde capitaliste, qui a conduit à l’imposition des Pas imposés à la grande majorité des États africains dans les années 1980.

Un capitalisme sauvage qui n’a pas épargné même les infrastructures sociales de base. Pour bénéficier des dettes exponentielles du FMI et de la Banque mondiale, nos États ont été sommés de se retirer de tout, y compris de l’école et de la santé. Aujourd’hui, nous payons le prix fort à cause de la déconfiture totale de nos systèmes sanitaires et scolaires. Au niveau de l’école par exemple, le Pas a privilégié la quantité au détriment de la qualité.

Ces institutions ont appliqué avec beaucoup trop de rigidité des règles néo-libérales inadaptées à la situation des pays en développement. Elles n’ont tenu aucun compte des cultures locales et elles ont appliqué uniformément des modèles conçus abstraitement, ce qui ne pouvait qu’entraîner des échecs patents.

Économiquement éprouvés, les Pas ont mis nos pays en faillite sociale. Et pour quel résultat ? Rien ! Parce que personne ne peut nous monter objectivement des retombées positives des Pas en Afrique.

La preuve, la grande majorité des États sont toujours dans le même marasme économique sans cesse accentué par une crise sociale sans précédent dans l’histoire de ce continent. Paradoxalement, ces politiques n’ont fait qu’appauvrir les citoyens dans les pays par l’accroissement des dettes (intérieure et extérieure) des États et par l’appauvrissement du pouvoir d’achat de la grande majorité.


L’émergence d’une bourgeoisie vorace

La libre concurrence a favorisé l’éclosion des cliques bourgeoises qui se sont accaparées de tous les circuits économiques. Elle a favorisé la croissance exponentielle de l’inflation pour davantage appauvrir les consommateurs. Sans compter que les compressions et les privatisations ont mis de nombreux responsables de famille en chômage avec toutes ses conséquences socioéconomiques et politiques. Et pourtant, la Banque mondiale continue de contraindre nos pays à privatiser leurs sociétés et entreprises même les plus rentables comme la Société des télécommunications du Mali (Sotelma) et la Banque internationale pour le Mali (BIM-SA).

La situation actuelle donne raison à ceux qui ont toujours soutenu qu’on a profité de la fébrilité des économies africaines et du manque de lucidité et de courage de nos dirigeants pour nous imposer des politiques néocolonialistes, pardon néo-libérales pour mieux maintenir nos Etats sous perfusion financière. La crise actuelle met en exergue, si besoin en est encore, le déséquilibre des relations entre le Nord et le Sud.

L’Etat, en Amérique et en Europe, est libre d’intervenir pour sauver une banque ou une assurance privée de la faillite. Le Mali est contraint à ne rien faire pour sauver une société dans laquelle il est actionnaire majoritaire comme la Compagnie malienne du développement des textiles (CMDT), la BIM-SA, la Sotelma…

Et contrairement à ce que pensent certains économistes, cet interventionnisme de l’Etat occidental ne marque pas le retour de l’Etat dans le contrôle du secteur financier. En réalité, il n’a jamais été absent du secteur. Mieux, son rôle s’est accru avec l’expansion du capitalisme.

En effet, comme le disait récemment Jacques Généreux (professeur d’économie à l’Institut d’études politiques, en France), « il n’y a pas de retour de l’Etat parce qu’il n’a jamais reculé. Son poids n’a pas cessé d’augmenter aux États-Unis. Ce n’est plus un État-providence qui redistribue, c’est un État-privatisé au service des marchés, des profits. Il n’a cessé de donner plus de liberté à la finance, aux entreprises ».

Un avis partagé par Liem Hoang-Ngoc (chercheur au Centre d’économie de la Sorbonne). Pour cette éminence grise, « l’Etat américain n’a jamais vraiment disparu dans son rôle de gendarme économique. On a déjà vu dans le passé, le gouvernement fédéral mettre son idéologie entre parenthèses pour soutenir des banques et des entreprises en difficulté ». On comprend alors aisément qu’il s’empresse d’intervenir dès que son implication débouche sur une crise structurelle.

La libre entreprise, le pouvoir du privé… ne sont en réalité que des théories utopiques auxquelles les dirigeants africains ont cru et dont l’application n’a réussi qu’à accentuer la paupérisation de leurs populations. Il serait maintenant politiquement suicidaire et économiquement irresponsable de nous laisser conduire à l’abattoir par ces théoriciens du déclin social !

Alphaly

09 Octobre 2008