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La crise malienne éclatée en janvier 2012 a eu des conséquences graves sur les droits de l’homme. De nombreux crimes sexuels ont été perpétrés pendant l’occupation des régions du Nord du pays par les groupés armés, notamment des viols et autres formes de violences basées sur le genre. Le 12 novembre 2014, les organisations de défense des droits de l’homme ont déposé auprès du Tribunal de Grande Instance de la Commune III de Bamako, une plainte avec constitution de partie civile pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre au nom de 80 femmes et filles victimes de viols et d’autres formes de violences sexuelles commis lors de l’occupation du Nord Mali par les groupes armés. Le 6 mars 2015, une autre plainte a été déposée au nom de 33 victimes de crimes internationaux commis lors de l’occupation de la région de Tombouctou auprès du Tribunal de la Commune III. En dépit de ces plaintes, les enquêtes judiciaires n’ont connu aucune avancée significative et certains suspects ont même été libérés. En outre, l’Etat n’a encore alloué aucun fonds pour la prise en charge, psychologique, médicale et sociale des victimes qui crient à l’injustice.

A la faveur de la commémoration de la journée mondiale pour l’élimination de la violence sexuelle en temps de conflit, les responsables des organisations de défense des droits de l’homme étaient face à la presse hier jeudi 23 juin 2016 au siège de l’AMDH (Association malienne des droits de l’Homme) pour exiger des actes judiciaires en faveur des victimes de la crise malienne. La conférence de presse était animée par les présidents de l’Amdh, Me Moctar Mariko, de Wildaf, Mme Bouaré Bintou Founè Samaké et du Collectif Cri de Cœur, Almady Cissé, en présence des représentants de la diplomatie Française au Mali, de la Minusma et des victimes. Dans ses propos liminaires, le conférencier, Me Moctar Mariko a fait savoir que les organisations de défense des droits de l’homme attendent des autorités maliennes des actes concrets en faveur de la lutte contre l’impunité des crimes sexuels. Selon lui, en dépit des plaintes pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité déposées par ces organisations en 2014 et 2015 et les dispositions de l’accord de paix en faveur de la protection des droits de l’Homme dont l’application tarde à se concrétiser, aucune mesure significative n’a été prise en faveur des victimes de violences sexuelles. « Pour rendre justice aux victimes et prévenir la répétition de ces crimes odieux, la lutte contre l’impunité des auteurs des crimes les plus graves, et notamment des crimes sexuels, doit être une priorité pour les autorités maliennes et être placée au cœur du processus de réconciliation. C’est une condition pour le retour à l’État de droit et l’instauration d’une paix durable», a déclaré le président de l’AMDH. A l’en croire, les victimes de ces violences sexuelles continuent de vivre une situation extrêmement difficile et parfois insoutenable : perte des moyens de subsistance, isolement, abandon d’enfants, rejet du conjoint, sans compter les séquelles psychologiques et physiques. Les victimes et les associations qui les accompagnent restent dans l’attente d’actions fortes et concrètes de la justice malienne, promises de façon répétée par les autorités nationales. « Ces actions doivent d’abord se traduire par une véritable politique de poursuite pénale des auteurs de ces crimes et réparation. Elles doivent être accompagnées de mesures de réparation des préjudices subis par les victimes et de l’application effective des résolutions de l’ONU consacrées aux femmes, à la paix et à la sécurité, notamment la résolution 2122 qui prévoit l’adoption par les Etats de mesures garantissant la protection et le respect des droits fondamentaux des femmes et des filles, en particulier dans le domaine judiciaire », a dit Mariko.

Pour sa part, Mme Bouaré Bintou Founè Samaké de Wildaf a exhorté les autorités politiques et judiciaires à renforcer les capacités des acteurs judiciaires pour la poursuite des crimes internationaux et particulièrement les crimes sexuels à travers notamment la création d’une chambre spécialisée dans les crimes les plus graves, y compris les violences sexuelles, commis au nord du Mali afin de lutter efficacement contre l’impunité. En outre, elle a souhaité que les personnes libérées au nom des négociations de paix ne puissent échapper à la justice. Elle a invité la Minusma à appuyer la mise en place d’une commission d’enquête internationale , prévue à l’article 46 de l’accord d’Alger, chargée de faire la lumière sur tous les crimes de guerre, crimes contre l’humanité et autres violations graves des droits humains y compris les violences sexuelles et basées sur le genre.

En réponse aux questions des journalistes, les conférenciers tout comme les victimes ont déploré le manque de volonté politique de l’Etat malien à vider le dossier judiciaire des victimes de la crise septentrionale. Les victimes crient à l’injustice face à cette lenteur de la justice malienne. «On veut que le dossier passe rapidement. L’Etat ne s’implique pas comme il faut et l’Etat semble ignoré les victimes », a souligné Me Moctar Mariko de l’Amdh. Enfin, il a beaucoup insisté sur la mise en place d’un fonds par l’Etat pour la prise ne charge des victimes.

Les organisations de défense des droits de l’homme qui appuient les victimes sont entre autres : FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme), AMDH, WILDAF (Femmes Droits Développement en Afrique), l’Association DEMESO, AJM (Association des Juristes Maliennes), CCC (Collectif Cri de Cœur), 2R-AVEN (Réseau régional des associations des victimes des événements du Nord).

Aguibou Sogodogo
24 Juin 2016