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La légion étrangère de Bahanga


Dans une de nos précédentes éditions, nous avions fait état de la présence au sein de la bande à Bahanga de mercenaires venant de certains pays limitrophes et plus loin du Tchad et du Soudan. Ces informations se confirment avec l’arrestation d’un mercenaire, lors d’une opération de l’Armée conduite par le colonel El Hadj Gamou. Au-delà de Kidal, c’est toute la bande sahélo-saharienne qui est actuellement « infectée » de mercenaires et de trafiquants.

Plus de doute, le bandit Ibrahim Bahanga a mis en place une véritable organisation du crime contre le pays. Constituée de jeunes désœuvrés, d’ex-combattants et surtout de mercenaires venant de certains pays de la sous-région et même du Soudan et du Tchad, cette organisation est à la base de tous les actes de banditisme perpétrés dans la zone de Kidal.

Les autorités maliennes avaient longtemps eu vent de cette implication étrangère dans la crise de Kidal.

Elles viennent d’avoir des preuves irréfutables avec la capture par l’Armée d’un élément de la légion étrangère de Bahanga, au cours de l’opération contre la principale base des bandits, Tin-Assalak, qui a été détruite.

Parmi les nombreux bandits faits prisonniers au cours de cette opération, figurait un mercenaire. Il a été évacué la semaine dernière à Bamako, où il a été pris en charge par les services de santé. Ceux des mercenaires qui ont eu plus de chance auraient abandonné la partie.

Pour l’instant, aussi bien l’identité que la nationalité du prisonn
ier sont tenues secrètes.

Cependant, il est clairement établi qu’il a effectivement pris part, en compagnie d’autres mercenaires, aux combats qui se sont déroulés au début du mois de juin entre l’Armée et les bandits, aux ordres de Bahanga.

Ce n’est pas la première fois que le criminel fait appel à des aventuriers étrangers pour mener des opérations contre son propre pays, ses parents et l’Armée.

Déjà, en août 2007, Bahanga, dans sa tentative de prendre Tinzawatène, avait demandé et obtenu l’assistance des rebelles nigériens. Il semble même que Bahanga, par la suite, s’est fortement inspiré des méthodes utilisées par les rebelles nigériens, notamment la pose de mines, et la prise d’otages.
Avant cette nouvelle crise, jamais le nord du Mali n’avait connu l’usage de ces méthodes terroristes.

Idem pour le recours aux mercenaires étrangers. Mais avec Bahanga, il faut s’attendre à pire. Car pour assouvir ses intérêts liés au trafic de drogue et d’armes, il est capable de tous les excès. En cela, il bénéficie du soutien de ses parrains qui, au cours de ces dernières années, ont implanté à travers la bande sahélo-saharienne des réseaux de trafic.

En effet, ce n’est pas seulement la région de Kidal qui est envahi par ces trafiquant et autres mercenaires. Au delà, toute la bande Sahélo saharienne est aujourd’hui infectée de narco-trafiquants qui ont constitué de véritables réseaux multinationaux.

Bande sahélo-saharienne : le règne des bandits

Selon un ancien ministre de la défense malien, « le problème de Kidal s’inscrit dans celui global et récurrent de l’ensemble de la bande-sahélo-saharienne ». Il est surtout lié au trafic et à la présence accrue de la branche magrébine d’Al-Qaïda, le Nord-Mali étant la zone 4 de cette branche. Toutes choses qui favorisent l’implantation de groupes armés et attirent les mercenaires.

Conséquence : la bande sahélo-saharienne constitue actuellement un boulevard pour différentes bandes armées, mais dont les motivations sont diverses et varient d’un pays à l’autre. Alors, l’ensemble des pays, notamment le Niger, l’Algérie, la Libye, le Tchad, l’Egypte et le Soudan, sont concernés par les activités des groupes (de bandits ou religieux) implantés ça et là.

S’agissant spécifiquement des groupes de trafiquants, ils sont particulièrement actifs entre les lignes frontalières des Etats et arrivent finalement à introduire leurs produits, surtout la drogue en Europe. Dans le sens inverse : armes, munitions et cigarettes. Tout y passe en direction de nos pays.

Si bien que dans les pays de la bande, des individus se sont constitués en petits groupes ou en réseaux spécialisés dans l’exercice d’activités prohibées. Le chemin du trafic est ainsi tracé à travers le Sahara et les trafiquants ne reculent devant aucun sacrifice pour défendre leur « territoire ».

Au Mali, la localité de Tinzatène est un axe important du couloir emprunté par les trafiquants. Raison pour laquelle, Bahanga et ses commanditaires, jusqu’ici, ont visiblement du mal à digérer la présence, là, d’un poste militaire dont ils ont tenté, à plusieurs reprises, de prendre le contrôle. En vain.

En plus des trafiquants, l’implantation dans le Sahara de la branche Al-Qaïda pour le Maghreb, désormais alliée au GSPC, est une source de menace pour chacun des Etats de la bande. Ces activistes recrutent actuellement à travers les pays de la sous-région. Ils sont, par ailleurs, appuyés par des « cadres » venus du Moyen Orient.

Aujourd’hui, ces activistes sont capables de porter des coups partout et dans chacun des pays de la bande.
Dans le Sahara, ces « Jihadistes » disposent d’atouts considérables, dont le premier est l’espace.

L’ancien ministre explique : « partout dans le monde, la gestion du Sahara pose problème à l’autorité centrale. Car, il s’agit de grands espaces difficilement maîtrisables, surtout du point de vue sécuritaire ».

Alors quelle est la solution ? « Il faut une solution multinationale, à travers une coopération franche entre tous les Etats concernés », indique l’ancien ministre.

En l’absence de cette coopération, Al-Quaïda pour le Maghreb étend ses tentacules dans le Sahara, et renforce ses rangs. Pour cela, il peut compter sur le soutien des populations de ces zones, généralement réceptives de discours religieux. Donc, il est impérieux pour les Etats de contrer le péril. Ce que le président Amadou Toumani Touré a compris.

D’où son idée d’organiser très prochainement à Bamako, une conférence internationale sur la sécurité, la paix et le développement dans l’espace sahélo-saharien. Objectif : ébaucher des solutions pour contenir les menaces qui pointent dans cette zone commune.

Evoquant la situation au nord du Mali, notre interlocuteur soutien qu’il faut que les Maliens se convainquent d’une chose : « il existe réellement un problème du nord dans notre pays ».
A en croire toujours le ministre, il faut donc la gérer de façon politique et sécuritaire.

Pour lui, la décentralisation offre au pays toutes les chances de sortir de l’engrenage du septentrion. Mais, précise t-il, « la décentralisation n’est pas que administrative. Elle est aussi politique et sociale. A cet effet, les communautés doivent avoir certaines prérogatives jusqu’ici dévolues à l’Etat ».


Eviter le piège !

Sur le plan sécuritaire, l’ancien ministre de la défense estime qu’il est impérieux pour l’Etat de créer au sein des Forces armées et de sécurité des unités spécialisées pour le nord.

Ainsi, l’armée pourra, avec ces unités, éventuellement, faire face à toutes les situations d’insurrection et/ou de rébellion dans les régions nord du pays. La création d’unités spéciales, conformément au Pactes national, n’a jusqu’ici pas remédier aux maux du septentrion. A savoir : banditisme, vol de véhicules et de bétail, trafic…

Aussi, le ministre propose le concours des partenaires du Mali afin de mieux sécuriser le nord. Ceux-ci peuvent aider l’Etat malien à surveiller le déplacement et les activités des groupes armés, car, « avec la découverte éventuelle du pétrole, le risque devient le plus en plus grand.

Et c’est dès maintenant qu’il faut songer à protéger les sites de prospection et éventuellement d’exploitation ».

En attendant, notre interlocuteur estime qu’il faut tout simplement respecter l’Accord d’Alger pour gérer la situation actuelle. Cependant, il met en garde : « il faut que l’Etat évite le piège tendu par Ibrahim Ag Bahanga qui veut obtenir de nouveaux engagements, en dehors de ceux d’Alger ».

Tout comme il pense qu’il serait risqué pour l’Etat d’accepter une nouvelle intégration des éléments de Bahanga.

« Avec la signature du Pacte national, l’Etat a consenti d’énormes efforts dans le cadre de l’intégration des ex-combattants des MFUA au sein des Forces armées et de sécurité après l’Accord d’Alger, les éléments de l’Alliance ont aussi été intégrés ». Mais, ajoute-t-il, cette fois-ci, il ne faut pas l’accepter.

A la limite, l’Etat pourra offrir un quota à la région de Kidal, dans le cadre du recrutement régulier de l’Armée. Ainsi, les jeunes désœuvrés qui ont suivi Bahanga pourront servir demain dans les rangs de l’Armée. Car ce sont des jeunes qui ont déjà pris goût au maniement des armes. « Il leur ait difficile de s’intégrer désormais dans un autre secteur d’activité ».

Evoquant l’implication de l’Algérie et de la Libye dans le dossier, le ministre précise : « le Mali est étroitement liés à ces deux Etats ». Explication : autant l’Algérie a des intérêts sécuritaires au nord du Mali, autant la Libye a des intérêts identitaires : « Si l’Algérie n’accepte pas la présence au nord de notre pays d’autres pays, c’est surtout à cause de ces intérêts sécuritaires.

La présence au Mali, du GSPC n’est pas pour arranger les choses ».
Cependant, le ministre insiste sur une franche collaboration entre les deux pays.

A propos de la Libye, notre interlocuteur dira que le colonel Kadhafi, depuis la constitution de la légion islamique, se veut le « parrain » de toutes les communautés touarègues.

D’où son idée de mettre en place la Ligue des Tribus du Grand Sahara. Pour toutes ces raisons, il s’attache aux régions nord du Mali particulièrement à celle de Kidal. Ce qui, naturellement, ne va pas sans provoquer des grincements de dents du côté d’Alger.

En somme, la rivalité entre les deux pays, ne fait l’objet d’aucun mystère. Alors, le Mali est-il pris dans un piège sur son propre territoire ? Une certitude : le Nord-Mali représente un enjeu pour nombre de pays. Il l’est, également pour les trafiquants et autres groupes religieux. Malheureusement !


CH. Sylla

26 Juin 2006