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Il semble que dans plusieurs pays africains, la ronde infernale des fins sans gloire du chef se poursuit.

Ces trois derniers mois, la presse canadienne dans sa globalité, a largement couvert l’actualité en Afrique. C’est assez inusité pour être signalé. On aurait pu s’en réjouir si cette couverture était faite pour les bonnes raisons. Malheureusement, et comme on pouvait s’y attendre, ce n’est pas le cas. L’Afrique s’est encore illustrée pour les mauvaises raisons.

Je ne reviendrai pas ici sur les drames épouvantables qui se jouent au Darfour, au Zimbabwe ou en Somalie. Je n’ai pas envie de foncer chez le médecin pour prendre une prescription de Prozac. Je veux parler du destin de trois chefs d’Etat ou plutôt anciens chefs d’Etat et ces destins résument et confirment un fait : les présidents africains quittent le pouvoir soit les deux pieds devant, par assassinat ou coup d’Etat. C’est le destin de Lansana Conté, Nino Vieira et Marc Ravalomanane.


Lansana Conté a régné pendant 24 ans
, comme un sauvage, sur le peuple de Guinée qui venait à peine d’enterrer Sékou Touré, un autre criminel de la pire espèce. Conté était d’ailleurs l’aide de camp du bourreau du camp Boiro. Le règne de Conté fut une tragédie, non pas à cause de son incompétence crasse et de sa vulgarité légendaire, mais parce qu’il a simplement détruit l’embryon d’Etat qu’au moins Sékou Touré avait réussi à fonder.

Le franc guinéen vaut à peine le papier sur lequel il est imprimé, le niveau et l’espérance de vie a chuté, les infrastructures économiques sont en ruine et surtout, en 24 ans de « je-m’en-foutisme », la Guinée a sombré tranquillement dans l’abîme de l’Etat-mafia, le trafic de drogue, l’enrichissement illicite (et rapide) étant devenus un sport national. C’était franchement affligeant de voir Ousmane Conté, rejeton du tyran, affublé du grade de « commandant » de l’armée, aller à confesse devant les caméras de la RTG, expliquant dans les moindres détails l’emprise de la pieuvre tropicale sur l’économie nationale et les esprits.

Cet Ousmane Conté, malade, traînant le ventre d’une femme enceinte de six mois et les yeux bouffis par l’abus d’alcool, n’était, selon les confidences de ses camarades de promotion, même pas digne du grade de caporal. Encore une fois, malheureusement, la Guinée n’a pas fini de souffrir. Même si Moussa Dadis Camara respecte ses engagements et quitte le pouvoir, le mal est si profond qu’il faudra au moins une génération complète pour changer les mentalités.

A côté de la Guinée, il y a l’autre qui a pour capitale Bissau. Joao Bernardo Vieira, alias Nino vient de quitter le palais de la République pour le cimetière. Il suit la voie tracée par d’autres prédécesseurs comme François Tombalbaye, Ahmed Abdallah, Barré Maïnassara, etc. Nino était aussi l’ami, le confident de Lansana Conté.

Les deux hommes ont fait connaissance dans le maquis du PAIGC quand Sékou Touré avait désigné Conté comme instructeur des insurgés. Nino Vieira, petit électricien sans envergure et sans diplôme, a goûté à tous les honneurs de la vie, mais il le voulait encore ce pouvoir, jusqu’à la mort.

Au fil des ans, la Guinée-Bissau qui a les mêmes atouts que le Cap-Vert (aujourd’hui le pays le plus démocratique, le plus riche par PNB et le plus stable de la sous-région) est livrée aujourd’hui à une horde de narcotrafiquants colombiens qui y font la pluie et le beau temps. Les clans s’entretuent pour jouer les intermédiaires et empocher les bakchichs qui se chiffrent en millions de dollars. Une armée pléthorique, indisciplinée, transformée en meute de soudards fait et défait les gouvernements au rythme des alliances et mésalliances.

Les revenus de l’Etat n’arrivent même plus à payer les fonctionnaires, les projets de développement sont détournés de leurs objectifs et encore plus grave, une haine profonde s’installe entre descendants d’esclavagistes portugais et autochtones africains. Pendant ce temps, la classe politique ou ce qui reste de cet univers de médiocrité sordide, se lèche les babines en appelant à des élections rapides afin de ramasser le reste de charogne laissé par les criminels colombiens. Dans sa confession, Ousmane Conté a d’ailleurs relaté les connexions entre les deux pays, à un très haut niveau.

Franchement pathétique

Ailleurs, dans l’océan Indien, c’est Madagascar qui s’est pointé le nez. Marc Ravalomanane, petit vendeur de lait et de fromage (je n’ai rien contre les vendeurs de lait, je suis Peul, et je m’y connais), mégalomane illettré et grossier, a été chassé du pouvoir par la rue et par son ennemi… un ancien DJ. Il ne manquait franchement plus que ça !


Après les gougnafiers Idi Amin Dada, Bokassa, Tombalbaye ; les vampires Macias N’guema ou Mugabe ; les doungourous de l’Occident comme Mobutu ; les charlatans comme Yaya Jammeh de Gambie
et les criminels de droit commun que je n’ai pas le temps de citer, il ne manquait plus que les vendeurs de lait et les DJ pour achever de discréditer ce continent qui ne fait même plus attention à son image dans le monde. Un ami canadien m’a d’ailleurs dit, pince-sans-rire : « L’Afrique est devenue une boîte de nuit ou s’enlacent des vipères lubriques, c’est normal que les DJ prennent le pouvoir ! » Bientôt, les saltimbanques et les troubadours réclameront leur dû.

Toutefois, si l’usurpation de pouvoir de « l’ambianceur » imberbe (à peine sorti de l’adolescence) de Tananarive est une véritable honte, la destitution de Marc Ravalomanane est paradoxalement un baume au cœur des Malgaches. Arrivé au pouvoir dans des « conditions calamiteuses » mais après avoir réellement gagné des élections libres et démocratiques, Marc a vite fait le vide autour de lui, s’entourant de béni oui-oui aussi incompétents et cupides les uns que les autres.

Ayant lui-même fait allégeance au Dieu-Argent, Marc et sa femme avaient transformé Madagascar en « big bazar », s’appropriant tous les contrats, vendant des terres et des biens publics n’importe comment, nommant et dégommant des ministres, haut fonctionnaires ou ambassadeurs chaque semaine.

Marc Ravalomanane était devenu pour les uns, un « grain de sel » dans toutes les sauces financières et, pour d’autres, un « furoncle aux fesses ». Sûr de lui, méprisant et superbe, il avait eu le toupet de modifier la Constitution qui limitait à deux le mandat présidentiel pour pouvoir se présenter indéfiniment.

Dans son esprit retors de petit politicien parvenu et grand affairiste véreux, rien n’était de trop pour s’assurer de tenir en laisse la plèbe. Quand sa morgue lui en disait, il daignait jeter quelques billets à la populace qui l’applaudissait bêtement. Savez-vous que Marc Ravalomanane voulait être le seul fournisseur attitré de fromage à tous ceux qui portent des uniformes dans son pays ?

Une fois capturé, je suggère qu’il soit nourri uniquement de ce produit pendant 20 ans, jusqu’à le dégoûter à vie de sa pacotille de produit laitier.

Il est encore une fois triste de constater que l’Afrique n’avance pas, elle ne change pas. Toutes les expériences politiques, économiques ou sociales sont un échec cuisant. On attend encore, après 50 ans d’indépendance, la libération des esprits. Une libération de cette logique suicidaire qui fait qu’un président africain quitte le pouvoir pour l’exil, la prison ou le cimetière.

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

27 Mars 2009