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web-63.jpgMais au lieu de comprendre cette mise en garde, Haoua, non seulement insista pour obtenir le feu vert de son époux, mais encore elle demanda à sa copine qui se trouvait à son côté d’intercéder en sa faveur. Nabiétou prit le téléphone et sollicita à son tour la compréhension de Bachi. « Notre amis ne comprendra jamais que nous ne restions pas auprès d’elle au moment où elle a le plus besoin d’assistance. Je viens moi-même d’appeler mon mari et il a accepté de me laisser dormir ici. Je te promets que ce sera la toute dernière fois que ton épouse rendra ce genre de service« , plaida Nabiétou à son tour. Pressé de toutes parts, Bachi donna à contrecœur son accord. Mais il prit soin de demander dans quel quartier les deux femmes se trouvaient et chez qui précisément elles allaient passer la nuit. Nabiétou lui expliqua qu’elles étaient à Souleymanebougou et lui donna le nom de leur hôte.

Bachi avait sa petite idée qu’il tenait à vérifier. Il soupa seul et aux environs de 22 heures sortit de chez lui héla un taxi et mit le cap sur le quartier indiqué par Nabiétou. Une fois sur place, il se mit à chercher la famille du supposé hôte. Mais ses efforts furent vains. Dans le secteur personne ne semblait avoir entendu parler d’untel et n’avait souvenance d’une grande cérémonie de baptême qui aurait eu lieu le jour même. Certains habitants commencèrent à regarder bizarrement cet homme qui tournait en rond dans leur quartier. Ils le prenaient pour un policier ou un indicateur de la police égaré.

Comme un coup de tonnerre

Las d’errer dans les ruelles de Souleymanebougou, Bachi chercha un autre taxi et regagna le centre-ville pour y acheter une carte de recharge afin d’appeler sa femme. Les mains lui tremblaient pendant qu’il formait le numéro. Etait-ce de colère ou d’appréhension ? Lui-même n’aurait pas pu le dire exactement. Haoua lui répondit dès la première sonnerie. Il lui demanda où elle se trouvait en réalité. L’autre hésita quelques secondes avant de répondre. « Je suis avec Nabiétou dans le quartier que nous t’avions indiqué« . Bachi faillit s’étouffer de rage en entendant ce mensonge éhonté. Mais une fois de plus, il prit sur lui. En écoutant attentivement, il n’entendait aucun vacarme particulier au téléphone. Cela voulait dire que son épouse se trouvait non pas à un baptême, mais dans un endroit très calme. Peut-être une maison située en un lieu isolé. Il reposa donc sa question, cette fois-ci sans cacher la colère qui rendait sa voix rauque. Haoua ne pouvait pas ne pas sentir cette rage refoulée et qui menaçait d’exploser. Elle poussa un soupir désolé et finit par lâcher : « Chéri, excuse-moi, je t’ai menti. Je ne suis pas à Bamako, mais à Ségou« .

Cet aveu résonna comme un coup de tonnerre dans les oreilles de Bachi. Il coupa brutalement la communication et regagna sa maison. Sur la route, il fit une brève escale dans la famille des grands-parents de Haoua pour leur expliquer le comportement inexplicable que sa femme se permettait depuis ses retrouvailles avec Nabiétou. Le grand-père tenta de minimiser ce qui était arrivé en expliquant que sa petite-fille avait accompagné l’épouse d’un grand responsable. Et que par conséquent, les deux femmes avaient un comportement des plus honorables quel que soit l’endroit où elles se trouvaient. Bachi balaya d’un revers de la main les propos apaisants. Une femme qui se respecte n’adopte pas ce genre de comportement dévoyé, releva-t-il. Mais en regardant le vieil homme en face de lui qui avait une telle confiance en Haoua, il se rendit compte qu’il est plus facile de réveiller celui qui dort que celui qui fait semblant. La grand-mère, elle, était loin de partager l’indulgence de son époux. Elle admit la gravité des faits. Et le fit savoir avant de regagner sa chambre, ruminant sa colère et priant pour que la nuit lui apporte l’apaisement.

Le lendemain, de retour de Ségou, Nabiétou et Haoua voulurent affronter ensemble la colère de Bachi. Les deux femmes se répandirent en excuses les plus plates. Mais en vain. Bachi avait eu toute la nuit pour se donner une ligne de conduite. Il interdit formellement à son épouse de revoir son amie. Au cas contraire, il prendrait ses responsabilités. Car il n’était pas disposé à se laisser ridiculiser à nouveau. Après qu’il eut ainsi mis dehors l’importune, Bachi expliqua à sa femme qu’un mariage n’est pas un jeu de va et vient, encore moins un habit qu’on enfile et que l’on retire à sa convenance. Il lui répéta sans ménagement qu’il se verrait dans l’obligation de la répudier à la prochaine escapade. Haoua s’excusa, les larmes aux yeux. Puis le couple se mit au lit et passa la nuit sans échanger le moindre mot. Avant de se rendre au travail, Bachi se livra à une dernière mise en garde. Il fit comprendre à sa femme qu’il lui était désormais interdit d’aller dans sa famille sans escorte. Il lui rappela que toute rencontre avec Nabiétou l’obligerait à se séparer d’elle sans autre forme de procès. Haoua encaissa l’avertissement et jura de ne plus revoir sa copine si c’était cela le prix à payer pour sauver leur foyer. Elle confessa à son époux qu’en réalité Nabiétou s’était rendue dans la capitale des Balanzans pour y rencontrer un de ses copains en service dans cette ville.

Un choix cornélien

Bachi qui, répétons-le, aimait sa femme, se réjouit donc que la leçon ait été comprise. Pendant de longs mois, les faits vinrent renforcer sa sérénité retrouvée. Haoua, échaudée par l’expérience qui avait failli lui coûter un divorce, s’efforçait d’être une épouse modèle. Dans son foyer qu’elle entretenait de manière exemplaire, le bonheur s’installa avec le bébé qui grandissait à la grande fierté de son père. Quant aux beaux-enfants (issus de la première union de Haoua), ils ne pouvaient que se féliciter d’être avec un homme aussi affectueux et attentionné à leur égard.

Le couple abordait sa deuxième année de vie commune lorsqu’un ami de Bachi, vivant en région, demanda à ce dernier de bien vouloir héberger sa nièce qui arrivait dans la capitale pour poursuivre ses études. Bachi ne pouvait en aucun cas refuser cette requête. Il expliqua à sa femme que la jeune étudiante était la nièce d’un homme sans la bonté duquel il aurait été forcé d’interrompre ses études. En effet, arrivé à Bamako en provenance de l’intérieur du Mali pour faire ses études dans un lycée de la capitale, il s’était retrouvé sans logeur. Cet homme avait accepté de prendre à sa charge l’adolescent qui était pourtant un parfait inconnu pour lui. Haoua, émue par cette histoire, promit à son mari que la jeune fille ne manquerait de rien sous leur toit. Mais cette sollicitude ne dura que six mois, délai après lequel les relations entre Haoua et la jeune étudiante commencèrent à se détériorer. Elles virèrent au conflit ouvert lorsqu’une deuxième nièce de l’ami de Bachi arriva dans la famille. Pour Haoua, la seconde jeune fille n’était qu’une petite intrigante qui ne s’intéressait qu’à séduire son mari. Elle exigea un jour que les deux demoiselles quittent sa maison. Bachi refusa tout net.

Un jour pendant qu’il était à son service, notre homme reçut un appel catastrophé de son neveu, élève du second cycle. L’adolescent lui demandait de revenir chez lui d’urgence, afin d’éviter qu’un crime ne se perpètre sous son toit. Le gosse raccrocha sans autre explication. Bachi, alarmé, rentra en catastrophe. Il se rendit compte que son correspondant n’avait rien exagéré. Les deux filles de son ami s’étaient barricadées dans leur chambre. Armée d’un couteau de cuisine, Haoua faisait le guet devant leur porte. Littéralement folle de rage, elle jurait d’en finir une fois pour toutes avec l’étudiante qu’elle soupçonnait d’être sa « rivale ». Bachi demanda quels faits précis avaient déclenché une pareille fureur. Mais sa femme ne daigna même pas lui répondre. Elle se contentait d’exiger que son mari mette les filles dehors. Ou alors ce serait elle qui prendrait la porte. Bachi avait un choix cornélien à faire. Il aimait sa femme et par reconnaissance pour son bienfaiteur, il n’osait pas intimer aux deux filles de partir de chez lui. Surtout qu’elles n’avaient rien fait de répréhensible.

Il attira sa femme dans leur chambre à coucher pour tenter de la convaincre qu’il y aurait sans doute une autre solution acceptable pour tous. Mais Haoua ne voulait rien entendre. Ce serait elle ou les filles. Bachi dépassé par la tournure prise par les événements se reprit pour dire fermement à sa femme que l’hospitalité donnée aux filles était la seule manière qu’il avait de payer sa dette envers à un homme qui ne lui fait que du bien. Mais ses arguments ricochaient sur le front buté de Haoua. Pour elle, son époux avait introduit deux intrigantes sous son toit et se réservait le droit d’épouser celle qui lui conviendrait le mieux.

Bachi, en désespoir de cause, demanda l’aide des voisins pour convaincre sa femme de sa bonne foi. Mais l’intercession de ces amis empoisonna davantage l’atmosphère déjà délétère. Haoua estima qu’en rendant publique la situation, son mari l’exposait aux railleries et aux quolibets des habitants du quartier. Elle rassembla ses effets personnels, héla une sotrama et fit embarquer ses bagages par un apprenti. Les supplications et les appels à la raison des uns et des autres ne la firent pas fléchir. Haoua se rendit directement dans sa famille. La première personne qu’elle appela pour partager avec elle son malheur fut, bien entendu, son amie Nabiétou.

(à suivre) G. A. DICKO | Essor

13 novembre 2007