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Aujourd’hui tout débat serait vain sur l’opportunité ou la justesse du coup d’État du 22 Mars 2012, et sur les condamnations presqu’unanimes dont il a fait l’objet tant au plan interne qu’externe. Si on peut se féliciter de cette réactivité face à l’indéfendable, le coup d’État entrant dans cette catégorie de faits répréhensibles et condamnables, il est difficile cependant de ne pas marquer sa perplexité face à la célérité que la CEDEAO, pour ne pas parler de zèle, semble soudain adopter pour la défense de la démocratie au Mali et le rétablissement de l’ordre constitutionnel dans notre pays.

jpg_tapo.jpgCette volonté, même si elle est justifiable moralement, et même légitime en raison de l’adhésion du Mali à ce traité qui prévoit ce type de réponse à la malheureuse situation que nous vivons actuellement, nous surprend beaucoup par sa rapidité à se manifester par des actions concrètes, alors que jusque là cette organisation semblait rester sourde face à la détresse des Maliens dans la crise du Nord. Les Maliens ont même vu le Président ATT se plaindre de ce qui lui semblait être une indifférence et un manque de solidarité de ses pairs de la sous-région face à ce mal.

Pas besoin de s’interroger sur les motivations d’une réponse aussi rapide, la CEDEAO donnant l’impression de n’avoir pu réaliser la gravité du mal qu’avec la perpétration de ce forfait et la menace qu’il fait peser sur une démocratie exemplaire.

Il est cependant permis de s’interroger sur l’opportunité de ce qui est un véritable blocus, si la CEDEAO allait jusqu’au bout de ses menaces, et aussi la réponse que tous les Maliens devraient d’une seule voix et comme un seul homme apporter à cette solution brutale et inopportune.

Le blocus : une solution brutale, inacceptable et inefficace

Il faut bien appeler les choses par leur nom, car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un véritable blocus, une mesure décriée et rarement pratiquée de nos jours, sauf peut être par Israël dans la bande de Gaza où elle est dénoncée par toute la communauté internationale qui la décrit comme une punition collective infligée à tout un malheureux peuple, et qui en réalité atteint très peu les responsables eux-mêmes. D’ailleurs même Israël se voit, sous les pressions internationales et pour ne pas pousser les Palestiniens au désespoir, contrainte de réviser sa copie et de permettre, même sous contrôle étroit l’acheminement de marchandises, et même la circulation des personnes.

De ce point de vue la décision de la CEDEAO peut bien paraitre comme un coup de sang, un acte irréfléchi et pris peut être sous la colère, la réticence de certains Maliens à l’arrivée des chefs d’Etat mandatés pour voler à notre secours paraissant comme une insolence mal venue d’un pays à terre , un affront méritant une réponse musclée. C’est une mesure prise à la hâte et que personne n’attendait vraiment, même pas ceux qui l’auraient prise dans des conditions regrettables, sans se soucier ni de l’avis des Maliens, ni surtout des conséquences dramatiques qu’une telle mesure provoquerait au sein des populations. Elle n’aura aucune répercussion directe sur la junte que rien ne fera céder dans le délai si court qui lui est imparti.

La CEDEAO prenant le relais d’une opinion, surtout celle de certaines puissances, a jugé inacceptable, elle dont beaucoup de membres ne sont pas des modèles en la matière, qu’une démocratie aussi exemplaire que la notre puisse être remise en cause par un coup d’Etat. On a même vu un de ces chefs d’Etat exiger le retour immédiat de ATT au pouvoir, une exigence qui peut paraitre comme un fantasme ou une lubie saugrenue aux yeux de tous ceux qui prendraient la peine de jauger les sentiments qui animent la plupart des Maliens face à une telle éventualité. Ce retour, personne n’en veut en réalité, car il n’apportera rien de constructif.

Concernant les sanctions financières, l’amalgame est grave entre la CEDEAO et l’UEMOA. Les organes de l’UEMAO ne se sont pas encore réunis et n’ont pas pu prendre des sanctions en intimant à la BCEAO et la BOAD de geler les avoirs du pays. La CEDEAO en procédant à ces mesures a outrepassé ses pouvoirs et empiète gravement sur les missions de l’UEMOA.

Enfin, il faut signaler que ce blocus, outre ses fâcheuses répercussions sur le moral et les conditions de vie des populations maliennes , des plus démunies notamment, aura aussi des conséquences sur notre défense nationale et ne fera que l’affaire des rebelles qui se frottent déjà les mains en raison de l’avantage que cette situation leur rapporterait, face à une armée démoralisée et presque démobilisée. Ce serait la meilleure manière de permettre aux rebelles d’étendre leur hégémonie sur le maximum de notre territoire. Est-ce cela que la CEDEAO veut ? J’en doute bien.

Le constat amer qu’on peut faire face à cette situation, c’est l’absence de toute participation malienne, même pas une simple consultation auprès des nôtres, à l’image des adultes qui agissent dans l’intérêt du mineur dont l’avis compte bien peu, dans l’élaboration de ce malheureux processus. Aucune voix conséquente ne s’est élevée du côté malien, alors qu’on attendait une réaction musclée de certaines personnalités marquantes, y compris nos anciens chefs d’Etat, pour marquer notre désapprobation et appeler à plus de respect de la sensibilité malienne, et même de notre souveraineté.

Pour cette raison, il faut bien que les Maliens s’organisent de façon responsable, digne et ferme pour imposer que notre opinion soit prise en compte. Après tout, c’est notre démocratie qui est menacée, et cette démocratie c’est nous qui l’avons conquise, sans apport extérieur, au prix de tant de larmes et de sacrifices. Elle est avant tout notre affaire, mais ne passe nullement avant notre peuple, sa survie et ses intérêts. Pourquoi ne pas faire comme Albert Camus qui, bien que fervent adversaire de l’injustice, n’a pas hésité à clamer qu’entre sa mère et la justice il choisirait certainement, et sans hésitation aucune, sa génitrice.

Nous aussi, on pourrait dire que malgré notre attachement pour la démocratie, surtout pour celle que rien ne nous empêche de rebâtir, nous préférons d’abord sauver notre pays et notre peuple qui passent avant tout au monde. Nous ne sommes pas prêts à restaurer à un tel prix, les souffrances et frustrations d’un peuple malien déjà si éprouvé, une démocratie qui au fond est loin d’avoir rempli ses énormes promesses, malgré les satisfécits des puissances occidentales bien souvent très éloignées de nos réalités.

Nécessité d’une cohésion nationale pour faire face à ce blocus et à toutes les crises qui secouent notre pays

Les Maliens ont brillé par leur absence dans l’élaboration du processus qui a conduit à cette menace de blocus. Mis devant ce qui ressemble à des faits accomplis, il convient à présent d’apporter une réponse nationale ferme et unanime pour éloigner ce mal et dénoncer l’absurdité et l’inconséquence d’une telle mesure.
Force est d’ailleurs de constater que, depuis la perpétration du coup d’Etat, aucun courant harmonieux ne s’est dégagé pour proposer une solution conséquente à ce problème.

Tous, par des voix éparses, ont fermement condamné le coup de force et exigé le retour à l’ordre constitutionnel. Dès lors ce sont des actions isolées, bien souvent brouillonnes et inefficaces dont on voit difficilement comment elles pourraient nous sortir de cette situation regrettable. On a déploré aussi ces rivalités qui empêchent l’émergence d’un véritable leadership, condition essentielle à la réussite d’une telle action.

Aujourd’hui face à une telle inertie et paralysie de toute action tendant à nous ramener au rétablissement de l’ordre constitutionnel, à l’impossibilité de faire émerger un leader capable de diriger l’action à mener, ou du moins qui sera accepté par tous les acteurs politiques et sociaux, il convient, le mot n’est pas trop fort, de contribuer à la naissance d’une vraie union sacrée autour de certaines personnalités membres de la société civile, des partis politiques représentatifs, et qui dégageront une ligne de conduite cohérente qui s’imposera à tous
Ces personnalités, écoutées et respectées, pourront apporter plus de crédit aux actions présentes, savoir user de leur influence et de leur respectabilité pour engager des discutions moins passionnelles avec la junte, et au besoin leur proposer certaines garanties en contrepartie de leur départ.

Ces personnes pourront aussi mieux faire entendre la voix du Mali à l’étranger et éviter que des mesures aussi malheureuses que ce blocus ne soient prises à notre détriment. Bref ces personnes représenteront l’opinion de la majorité des Maliens.

Aujourd’hui la patrie est véritablement en danger, et une prise en charge nationale s’impose pour l’éradication de ce mal. Les Maliens se doivent de réagir, et toutes les énergies et efforts sont les bienvenus. Outre nos leaders politiques des grands partis, il y a les représentants de la société civile, y compris religieuses, et aussi et surtout les rares personnalités ayant une audience supranationale. Je pense notamment aux anciens Présidents de la République, y compris ATT lui-même, à des personnalités comme Zoumana Sacko, Cheick Modibo Diarra et bien d’autres.

Leur voix sera certainement entendue au delà de nos frontières. Eux seuls, appuyés par les responsabilités des partis politiques représentatifs, des chefs religieux, etc. pourront peut être obtenir le sursis qu’il faut et le temps nécessaire pour nous permettre entre Maliens, y compris bien entendu la junte, nos problèmes, car la solution est d’abord entre nos mains. Notre pays a sans doute la sagesse et la maturité qu’il faut pour se sortir lui-même de cette impasse, même si l’aide de nos amis, partenaires et frères africains s’impose et est plus que jamais nécessaire.

Maitre Abdoulaye Garba Tapo, juriste, écrivain. Ancien Ministre de la Justice, Garde des Sceaux du Mali.

02 Avril 2012