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Une fois éveillée l’humanité de l’homme, il se contente de peu. Et comme tout être humain possède cette part de divinité en lui, quel qu’il soit, que ceux qui sont riches acceptent de partager avec ceux qui sont démunis, et la corruption disparaîtra du moins, sous sa forme scandaleuse actuelle.

De prime abord, la corruption peut être considérée comme une pratique sociale quasi-universelle, aussi vieille que l’humanité civilisée. Jadis elle a été l’arme qu’utilisaient de tenaces conquérants pour briser la résistance de villes fortifiées. Pour un penseur politique comme Platon, le terme servait à désigner l’état d’un régime dégénéré (l’anarchie étant ainsi vue comme la forme corrompue de la démocratie).

De nos jours, la corruption semble être quelque chose d’inhérent à la gestion des affaires humaines, et de ce fait tolérée à certains égards. Et pourtant, elle reste l’un des principaux maux dont souffrent nos sociétés. Dans certains pays, elle prend l’allure d’un véritable fléau. « Hélas ! disait Nya Maria Kéïta, je parcours le Zaïre en décembre 1979 et janvier 1980… Corruption incroyable … ». Comme fléau, ses effets ravageurs sont bien connus; tant sur l’individu que sur la société : déchéance morale, déliquescence et dégénérescence. La corruption est alors combattue.

« II faut rejeter la corruption, les pots-de-vin, l’appropriation de fonds publics, l’oppression des pauvres et des handicapés. » (Jean-Paul \1). Et rares sont les régimes politiques, anciens ou nouveaux, qui n’aient, entre autres, fait de la lutte contre la corruption leur cheval de bataille.

Mais comme une hydre, elle réapparaît aussitôt qu’on la croyait vaincue. A l’heure actuelle, la corruption est devenue un moyen rapide d’ascension sociale, comme une échelle qu’on trouve placée là, devant soi, permettant de se faire au plus vite une place au soleil avant les autres. Elle est alors liée aux structures aliénantes d’une société en mal d’efficacité. Ses racines, on les trouve dans l’inégalité sociale.


La corruption, comment la définir ?

Vu la complexité des rapports humains, elle est sujette à une ambiguïté définitionnelle. Dans le Dictionnaire Larousse, elle est vue comme un état de « pourrissement » le « fait d’être corrompu, dépravé ou perverti », « action de soudoyer quelqu’un ».

Pour une approche plus explicite du concept, disons que la corruption est l’acte par lequel on parvient à forger, subtilement, l’assentiment de quelqu’un, pour le rallier à sa cause, le faire travailler à son avantage, à coups d’argent ou de promesses mirobolantes.

C’est assurer la victoire du matériel sur la morale. C’est, en d’autres termes, un acte d’utilisation de l’autre comme moyen pour parvenir à ses fins sordides, une sorte de violence psychologique raffinée, pouvant revêtir divers aspects.

La corruption peut alors être conçue comme un phénomène social total, d’ordre sociologique, psychologique, politique, économique et philosophique. La corruption étant devenue une pratique courante, reconnue en quelque sorte comme normale, convient-il de la combattre ? Si oui, qui faut-il alors blâmer ou condamner ?

On évoquera à coup sûr la société. Mais la société est composée d’individus concrets, conscients, poursuivant des buts déterminés. Du corrupteur et du corrompu, lequel mérite d’être plus chargé et passible de sanctions punitives ?

Dans un monde où domine la force aveugle du capital et où l’amour de l’argent gangrène inexorablement les hommes, voir un homme non sujet à la corruption, c’est-à-dire incorruptible et incorrompu, peut relever de l’insolite, de l’incroyable, voire du miracle.

En effet, avoir, dans un tel monde, les mains entièrement pures à la kantienne, est chose difficile, sinon impossible. Si on admet l’imperfection et la malléabilité de la nature humaine, cette assertion s’avère difficilement irréali1able et facilement recevable.

« L’occasion fait le larron » a-t-on dit. Dans la pratique sociale des hommes, « tout dépend pour eux du temps et des circonstances » Ecclésiaste 9 : II. La vérité marxiste, selon laquelle « l’être social détermine la conscience sociale » doit servir ici de guide pour la compréhension des uns et des autres dans leurs actes quotidiens.

L’homme est un être social ayant des besoins qu’il ne peut satisfaire qu’en société, avec l’aide des autres. En admettant cette réalité, il apparaît assez difficile de distinguer de prime abord, un acte corrupteur de ce qui ne l’est pas.

Ici la sagesse philosophique, kantienne surtout, consiste à juger de la valeur morale d’un acte à partir de la volonté ou l’intention intime ayant précédé ou guidé son exécution.

Alors, on est seul à pouvoir témoigner de l’authenticité de nos actes, s’ils émanent d’une charité désintéressée ou non. Cependant, un regard sur les stratifications sociales, en un mot sur la réalité sociale concrète peut nous permettre d’avoir une perception juste des choses, en distinguant l’acte vrai du faux dans la pratique corruptrice.

Il semble qu’il ne peut être question de corruption entre deux nantis, deux personnes ayant des statuts sociaux égaux, où les avoirs à peu près s’équivalent.

Disons alors que dans la justice commutative ou mutuelle, celle qui prévaut dans les échanges à égalité mathématique, la corruption est imperceptible sinon inexistante et nulle.

Elle est dans la justice distributive, c’est-à-dire celle où l’inégalité est par les avantages et les honneurs distribués selon les mérites de chacun, telle qu’on peut la rencontrer dans les rapports enseignants-élèves, employeurs-employés, gouvernants-gouvernés.

Mépris de la dignité humaine

Dans ce cas, il est fréquent de constater qu’on n’attribue pas à chacun conformément aux besoins et mérites, la politique de l’homme qu’il faut ne tenant que par son côté formel à cause de la pratique corruptrice. Les situations de crises sociales engendrent ou favorisent considérablement la pratique de la corruption.

On y fait largement recours sur le marché du travail, lors des élections, qu’elles soient présidentielles, législatives ou municipales. Dans ces domaines précis, il n’est pas rare de voir dans les pratiques corruptrices un flagrant mépris de la dignité de la personne humaine, un avilissement de la personnalité.

Si telle est la réalité morale de la corruption, il importe alors de condamner ou sanctionner punitivement ses principaux artisans. Mais en premier et dernier lieu, entre le corrupteur et le corrompu, lequel mérite d’être voué aux gémonies ? On pourra en juger par l’observation suivante.

Des acteurs comme René Dumont et E.N. Joh-Mouelle ont, avec insistance, affirmé qu’on ne peut, dans la pauvreté, exiger de quelqu’un d’être honnête. Ils ont, du moins trouvé cela inconcevable. Mais avant, presque tous les grands réformateurs moraux ont témoigné de ce fait : l’orthodoxie en matière de spiritualité s’accompagne mal de la purée, de l’état de nécessité, en un mot, de l’extrême misère matérielle.

C’est ce qui est plus ou moins dit dans la lettre pastorale du JO mars 1997 dans l’observateur Paalga : « en effet, ,l’extrême pauvreté du grand nombre, due en partie aux privatisations, aux nombreuses compressions et au chômage généralisé, cette pauvreté jure avec l’abondance des biens d’une classe de privilégiés. Dans ce contexte, on ne peut s’étonner que fleurissent la corruption, le mensonge, même une certaine gabégie. . . ».

Une fois franchi le seuil minimal vital, l’homme n’écoute plus la voix de sa conscience que dans le sens où il peut trouver à satisfaire ses besoins, ce qui a fait dire qu’il y a peu de vertu dans la misère, facteur tout indiqué de dégradation morale. Jean-Paul II l’avait souligné lors d’une de ses dernières visites en Amérique latine, quand il a invité les riches à dépasser leur égoïsme pour aider les pauvres.

Donc, au regard de tout ceci, osons affirmer que l’intégrité ne tient que quand il y a un minimum vital garanti, quand on est assuré par derrière, sûr de ne pas mourir de faim et de soif, quoi qu’il advienne. C’est pourquoi, peu de gens ont du mérite à être vertueux, honnêtes, droits et loyaux.

Tenté à l’extrême ou manquant du strict minimum, celui qui passe longtemps pour intègre n’hésitera pas à emprunter les voies tortueuses ou coupables pour la satisfaction immédiate de ses besoins. Faut-il alors convenir avec Michel Quoist (l’un des catholiques les plus conséquents du siècle) que « le vrai pauvre ne peut se moquer de l’argent. C’est le luxe et le piège du riche de pouvoir se croire désintéressé) ». ? (Michel Quoist. A cœur ouvert).
Drame social

Le riche intéressé, c’est le drame social, c’est voir la corruption, faire son entrée dans le monde. En effet, pour corrompre, il faut avoir les moyens et on est corrompu ou corruptible quand on est venu à désirer quelque chose chez l’autre, à manquer souvent du nécessaire. La pratique de la corruption peut devenir chez ce dernier (le corrompu) une tactique ou même une stratégie quand, pressé par la nécessité, il se retrouve devant l’alternative suivante : se laisser mourir, silencieusement, dans l’espoir de rencontrer un honnête homme rare comme l’or, ou accepter le cadeau empoisonné pour une restauration momentanée de soi, dans l’attente des jours pour faire valoir sa personnalité, d’être incorruptible.

Car, comme dit Ecclésiaste, « Pour tous ceux qui vivent, il y a de l’espérance et même un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort » (9 : 4). C’est dire que la réalité sociale objective a des rigueurs à nulle autre pareille, comme pour parodier la formule d’un poète à propos de la mort (dans ce cas, mieux vaut ne va pas biaiser avec elle).

Par ailleurs, les choses se compliquent davantage quand on considère la complexité de l’être humain. Etant libre, donc imprévisibilité et inconstance, le même homme peut passer de la vertu au vice et inversement. Le corrupteur d’hier devient le corrompu d’aujourd’hui et vice-versa. C’est en ignorant toute cette réalité que l’extrême justice devient injustice.

En effet, dans bien des cas, on peut se laisser corrompre sans l’avoir voulu ni souhaité, quand on se laisse prendre tout simplement par le sentiment ou quand le corrupteur vous aborde sous un faux air de philanthrope sublime, de loup en habit de brebis et vous tend la main (en prenant on s’oblige ainsi).

Mais la résolution d’un problème demande que tous les aspects du sujet soient examinés, quand il est surtout question de l’homme. De ce point de vue, il est possible que le corrupteur soit autre que ce qu’on pense de lui. Il peut être quelqu’un désirant réellement aider autrui, donc animé d’un sincère élan d’humanisme qu’il entend matérialiser par le truchement de quelque chose de symbolique dans le sens du donner et du recevoir.

Cette politique corruptrice obéit peut-être à une fine psychologie qui veut que là où l’homme s’investit matériellement, c’est là où son cœur trouve plus d’intérêt à s’ancrer. Le corrompu indéfendable, c’est celui qui veut « beurrer son pain », cherche le superflu, l’artifice en dépassant le naturel, par souci d’ostentation, et refuse de convertir la faveur… imméritée en geste d’utilité sociale.

Il y a, dans la corruption au sens perverti du terme, une chosification des rapports humains, l’autre devenant un moyen, un objet par une politique de récupération. Or il n’y a pas meilleur moyen pour gagner une personne à sa cause, jusqu’au sacrifice suprême, que de lui témoigner un amour vrai. On se rendra alors compte que peu importe la valeur de l’argent ou du matériel mis en jeu.

Une fois éveillée, l’humanité de l’homme, il se contente de peu. Et comme tout être humain possède cette part de divinité en lui, quel qu’il soit, que ceux qui sont riches en avoir acceptent de partager avec ceux qui sont démunis, et la corruption disparaîtra du moins, sous sa forme scandaleuse actuelle.

Si cette solution idéaliste s’avère inefficace, et elle a peu de chance de réussir dans le système qui l’a engendré (déjà Platon disait qu’il ne faut pas se faire d’illusion sur la bienveillance des riches), il faut alors songer à une restructuration complète de la société, à commencer par inventer un homme nouveau.

Adama Coulibaly

(Revue Jamana)

05 mars 2008.