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La « mangercratie » représente une menace particulière pour nos jeunes démocraties voulues et attendues par la majorité de nos populations.

Le détournement de milliards de nos francs dans les entreprises publiques continue à défrayer la chronique. Les concussionnaires, les pillards, les combinards, les fourbes et les roublards ont pris en otage les entreprises publiques et les institutions pour liquider les Républiques. Le Mali émergent dont nous rêvions, n’est pas pour demain. Car l’environnement international est malsain.

Dans nos pays respectifs, les truands sont des hommes admirables et respectables qui siphonnent astucieusement les capitaux de l’Etat. La perfidie corruptrice des acteurs politiques et mandataires publics n’a de parallèle que la politique du ventre entretenue par les gouvernements. Et, nos Etats sont devenus « kleptocrates ».

La gouvernance défectueuse de nos Etats est l’un des terreaux fertiles de la corruption, celle-ci trouve de plus en plus des conditions favorables à son déploiement dans l’anarcho-capitalisme actuel qui consacre le culte absolu de l’argent, dont le dieu unique est le marché absolu.

La logique marchande qui sous-tend la mondialisation consiste à subordonner cyniquement la rationalité à la rentabilité. Cette logique dont la fin est la constitution d’un pan-marché, exacerbe les appétits de ceux qui, par la corruption et la criminalisation des économies de l’Etat émasculé aux plans politique et économique, veulent accumuler à tout prix.

« La corruption est un mode de conquête brutal, par une minorité agissante, des richesses de l’Etat » . Quand la corruption domine la gouvernance d’un Etat, on est dans une sorte de pandémonium où prospère l’utilitarisme et où l’on n’est plus contraint, dans sa vie privée comme dans sa vie publique, ni par les lois humaines ni divines. Lorsque la corruption des pouvoirs publics est si endémique qu’elle affecte la justice, les forces de l’ordre et toute la gouvernance, l’Etat apparaît comme un système mafieux.

Il y règne la spéculation de l’argent sale, les rackets et la spoliation des droits individuels. Un Etat aussi institutionnellement rançonné, motive le développement de toutes sortes de délinquance et de criminalité. Un tel Etat est complice de sa propre déliquescence. Ne pouvant plus démonter l’industrie de la corruption qu’il a su lui-même construire en son sein, il assiste, de façon impuissante, à son anéantissement.

Le monopole est par essence exclusif : le système mafieux dont le pouvoir est considérablement déterminant dans un Etat déliquescent domine absolument la marchandisation de certaines valeurs. Le chef d’un réseau mafieux n’investit pas nécessairement le marché d’un secteur économique de façon exclusive parce que ses produits sont les meilleurs, ni parce qu’il offre les meilleures conditions de vente. Sa monopolisation du marché peut s’expliquer par ses appuis politiques, son trafic d’influence ou l’intimidation physique d’éventuels concurrents.

Le membre d’un gouvernement corrompu qui veut s’octroyer le marché des fournitures de bureau dans son propre département ministériel n’admet pas que son offre soit aussi publiquement soumissionnée que les autres.

Son offre passe a priori pour la meilleure parce que c’est la sienne. De la librairie, qui exécute les livraisons, à la comptabilité-matières, qui réceptionne le matériel, en passant par le service du contrôle financier, chargé de vérifier la régularité des transactions, il est absolument déterminant : la librairie est la sienne ou celle d’un autre membre de la famille mafieuse à laquelle appartient ; le comptable-matières et le personnel du contrôle financier sont à sa solde, ses prête-noms et ses figurants sont ses divers modes d’existence dans le vaste tissu politique, administratif et commercial corrompu. Il est l’ego central, se rapportant à tout ou rapportant tout à son pouvoir, en dépit des lois en vigueur.

Les lois, des papiers hygiéniques

Le système mafieux comporte des réseaux inextricables. La gestion de ces réseaux, comme du système qui les comporte, est favorisée par de solides appuis politiques, sociaux, économiques et d’autres formes de complicité. La mafia densifie ses réseaux et les rend davantage efficaces en y recrutant des agents occupant des postes stratégiques dans les institutions de l’Etat et les services publics.

Le système mafieux exploite ses complicités politiques pour faire nommer ses agents dans les secteurs qu’il veut contrôler absolument. Dans la recherche du monopole des affaires publiques, on ne nomme pas nécessairement les agents à des postes de responsabilité suivant les critères de qualification, de compétence ou de conscience professionnelle. Ce qu’on exige des agents, c’est qu’ils soient fidèles au système mafieux dont ils risquent de compromettre le fonctionnement en limitant et en rendant publiques les gabegies et autres malversations financières.

Pour éviter de telles difficultés, le prince corrompu use et abuse de son pouvoir discrétionnaire pour nommer ses fidèles à des postes de responsabilité dans l’appareil politique de l’Etat. Les promotions perdent alors leur fonction pédagogique, celle qui consiste à sanctionner, par une récompense, la moralité des agents intègres, et à susciter une émulation destinée à motiver les autres agents à améliorer la qualité de leurs prestations.

Les promotions participent plutôt de la volonté du système mafieux de satelliser l’appareil politique et économique de l’Etat par des agents qui sont fidèles. La promotion de ces complices est donc, à proprement parler, la cooptation de ceux qui sont en mesure de faire régulièrement allégeance au prince corrompu et participer, de ce fait, à la survie du système mafieux. Le placement des agents corrompus dans les repères stratégiques du vaste filet de la mafia n’est donc pas l’atomisation fortuite de ceux-ci.

L’atomisation des membres à travers le réseau s’explique par les contraintes de la division du travail où chaque agent joue un rôle spécifique. Mais il y a une coordination effective de l’activité des atomes ainsi dispersés. Les agents de la mafia ne sont donc que les différents éléments de la même structure organique.

Dans ce cas, les contrôleurs du budget, les inspecteurs du trésor, des douanes, les trésoriers-payeurs et même les caissiers sont, au plan financier, les modes d’existence du principe déterminant de la structure mafieuse qui va suborner, pour sa protection, certains membres du corps judiciaire et des agents des forces de l’ordre.

La corruption acquiert une dimension internationale lorsqu’elle devient tentaculaire que ses réseaux débordent largement les frontières d’un Etat. Quand un Etat devient pour elle un horizon étroit, la corruption transcende ses limites institutionnelles et géographiques. Elle existe comme une multinationale. La multinationalisation de la corruption est consécutive aux collisions que le grand capital a avec les régimes corrompus du système rentier international.

Le désir d’accroître indéfiniment le capital en maximisant le profit des investissements, amène les gérants des réseaux de la corruption à soudoyer l’élite politique corruptible de l’Etat lorsqu’ils ne placent pas à la tête des personnes à la solde du grand capital.

La politique néocolonialiste se traduit dans les faits par la mainmise économique des gouvernements, des polices et des armées autochtones qui, par corruption matérielle et idéologique ou les deux à la fois, acceptent de jouer le rôle que jouaient auparavant les gouverneurs, administrateurs et militaires venus des métropoles impérialistes.

Le courtage est une politique de dépendance. Les relations internationales sont, à cet égard, corrompues par l’appétit des monopoles des pays dont les trusts, les combinats et autres communautés d’intérêts, exercent sur les politiques et les économies des Etats pauvres, d’énormes contraintes.

Tant que l’autorité des tyrans des régimes à la solde du grand capital assure le déploiement du système rentier, les puissances d’argent du capital financier international accroissent la puissance des tyrans, au point de les aider efficacement à se maintenir au pouvoir par la force brutale ou par des artifices ingénieux comme la corruption des consciences, au moyen du matraquage médiatique destiné à parer en or de véritables ordures politiques.

Le tyran qui est le courtier politique à la solde du grand capital est présenté, au moyen de puissantes techniques de communication de masse contrôlées par les agents internationaux du système rentier, comme le libérateur du peuple, l’homme qui a ramené la stabilité dans son pays, le défenseur des droits de l’Homme, etc. Alors qu’il s’agit en réalité d’un agent corrompu du système rentier, sa puissance tutélaire.

Dénoncer l’incurie d’un tel agent, c’est contester le vouloir politique et économique de celui dont il est le vassal local. Cela revient également à encourir le courroux de ce personnage puissant dont l’agent tire sa substance politique, car il n’est que l’avatar politique du système dont il protège localement les intérêts et qui, en retour, lui assure le pouvoir politique.


Un monde des enchanteurs ?

Conscients du fait que la manipulation politique de leurs régimes par la bourgeoisie internationale est susceptible de déstabiliser leur pouvoir, certains gestionnaires politiques préviennent cela en cherchant des alliés ou de solides appuis dans le système rentier national. Ils lui cèdent alors même ce qu’ils ne peuvent pas concéder à leur peuple. Ils conçoivent ces appuis ou ces alliances politiques qu’ils réalisent dans le dos du peuple, comme des polices d’assurance contre d’éventuels sinistres politiques préjudiciables à leur pouvoir.

Par rapport au peuple, ils se croient tout permis tant que leur pouvoir a la protection et la bénédiction des lobbies financiers internationaux. S’étant assuré de l’appui de certaines multinationales occidentales à qui elle avait cédé le droit de piller le pays, ces régimes médiocres se permettent de narguer leurs peuples avec une arrogance jupitérienne.

La corruption réalise des merveilles dans le paradoxe : la génération spontanée de grosses fortunes, l’apparition miraculeuse de nouveaux riches, la superbe déréglementation de la société, la requalification des individus dans un nouveau système de valeurs…

La magie de la corruption consiste à produire des effets contraires aux lois et morales en vigueur pour atteindre des objectifs particuliers en empruntant cyniquement le sens interdit. C’est cette magie qui fait dire à certains que « la corruption consiste à faire passer une chose pour une autre, un homme pour un autre, un incapable pour un capable, une pacotille pour une richesse ».

Le corrupteur et le corrompu sont des enchanteurs qui passent pour les détenteurs d’un pouvoir exceptionnel, celui de donner au bronze la valeur de l’or, aux vessies des lanternes et aux lucioles l’importance des étoiles. Dans une société corrompue, le normal devient l’anormal et vice-versa.

De même, les quantités négligeables qui n’avaient pas réussi jusque-là à forcer l’attention de leur communauté ou de la société globale acquièrent, par ce qu’ils ont accumulé au moyen de la pratique efficace de la corruption, la notoriété et la respectabilité qui leur faisaient défaut. On les appelle désormais « Excellence », « Honorable ».

On observe qu’aux valeurs sociales classiques se substitue une éthique particulière, définie par la nécessite d’accumuler à tout prix, et finalisée sur la volonté de faire aussi partie de ceux qui forcent le respect de tous par ce qu’ils peuvent déterminer, par leur richesse et le pouvoir subséquent, le devenir de la société dans laquelle ils vivent. Grâce à la corruption, le corrompu bénéficie de la protection bienveillante de la communauté.

Dans nos communautés, on considère ceux qui ont bâti d’énormes empires financiers par la prédation et la subtilisation des biens de l’Etat comme des modèles de réussite sociale qui font honneur à leur famille ou à leur localité d’origine. Ce sont les références qui assurent à la famille ou aux courtisans ses lettres de noblesse politique. Le rêve de chaque communauté est de voir se multiplier en son sein ce genre de spécimen dont l’itinéraire d’accumulation est pourtant défini par de nombreux crimes économiques.

Dans l’administration, la corruption a la magie de faire passer les incompétents pour les compétents et ces derniers pour ce qu’ils ne sont justement pas. Les promotions dans une gouvernance corrompue sont relatives à l’efficacité avec laquelle ceux qui cherchent des postes de responsabilité mènent les pénibles transactions occultes.

Très souvent, les promotions sont, dans le cadre d’une gouvernance défectueuse, consécutives au parrainage, au népotisme, au favoritisme ou au clientélisme, lorsqu’elles ne sont pas tout simplement considérées comme des valeurs marchandes ne devant revenir qu’aux enchérisseurs.

Le tout n’est pas de produire un dossier complet dans une gouvernance corrompue. Il faut surtout le « suivre », car il ne sera jamais traité spontanément. Il faudra contacter personnellement ceux qui sont chargés de le traiter dans tel ou tel ministère, afin que de les motiver à en assurer la diligence.

Voulez-vous inscrire votre enfant à l’école ? Vous devez soudoyer le chef de l’établissement. Voulez-vous résoudre vos problèmes de santé ? Il vous faudra contenter les appétits souvent élastiques de l’infirmier ou du médecin.

Voulez-vous que l’audience que vous demandez auprès de certaines personnalités vous soit accordée ? Intéressez les personnes chargées de diligenter votre demande ! Un ambassadeur doit-il intervenir pour assister un compatriote en détresse dans un pays étranger, le représentant de l’Etat doit être rémunéré rubis sur ongle avant services rendus. Vous a-t-on privé de consommation d’eau et d’électricité pour cause de non-paiement de vos factures ? Cela ne fait rien.

Entendez-vous tout avec l’agent de la société d’électricité. Cela est aussi valable quand on veut bénéficier des missions ou d’une quelconque promotion, même dans l’armée ou les majors de promotion sont engagés comme secrétaires particuliers.

Dans une administration dominée par la corruption, il est courant de constater que les citoyens qui se rendent ostensiblement coupables de corruption sont également ceux qu’on nomme à des postes de responsabilité administrative, comme si leurs mœurs étaient mystérieusement devenues ce qui est requis pour justifier de telles promotions.

Pour exemple, dans le récent rapport du Végal, au Mali, plusieurs personnalités qui assument encore des fonctions importantes sont citées. Sans suite réservée. La fin de la récréation, annoncée en grande pompe, reprise en boucle par la presse, doit-elle être considérée comme un grand bluff ? On ne peut indéfiniment continuer à casser la poussière sous le tapis. Faut-il considérer le combat contre la corruption, le détournement des deniers publics et la spoliation des immeubles et terrain de l’Etat, comme le dernier chantier de nos gouvernements ?

Voilà une situation, vécue dans beaucoup de pays de notre continent, qui doit interpeller tous les citoyens, patriotes à se mobiliser pour construire une vraie démocratie, seul gage pour le développement de nos pays. L’Etat de nos nations n’est pas une fatalité.

(correspondance particulière)

16 Décembre 2008