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L’affaire de la disparition présumée de soldats tchadiens qui n’auraient pas voté pour le président Idriss Déby Itno à la présidentielle du 10 avril dernier, continue de défrayer la chronique. En rappel, c’est l’opposition tchadienne qui a levé le lièvre au lendemain du vote, en affirmant que des soldats dont le nombre est estimé à une soixantaine pour les cas connus, étaient portés disparus, pour n’avoir pas voté pour le président sortant qui briguait un cinquième mandat fortement contesté par une bonne partie de ses compatriotes. Déby a certes été réélu, mais l’opposition tchadienne pense que ces soldats ont été soit emprisonnés soit tués. Le gouvernement, lui, nie les faits et affirme que ces militaires étaient en mission commandée. Face à ces explications peu convaincantes, la Justice tchadienne a dû se résoudre à ouvrir, un mois après, une enquête pour essayer de démêler l’écheveau, par l’entremise de la police judiciaire. Et cela, suite à une dénonciation publique faite au cours d’une conférence de presse, par des leaders politiques qui ont été candidats à ladite présidentielle. En effet, c’est le 31 mai dernier que ces leaders politiques de l’opposition tchadienne étaient convoqués pour être entendus par la police judiciaire sur cette affaire. A quelles fins ? Mystère et boule de gomme. Est-ce des méthodes voilées d’intimidation ? Nul ne saurait répondre avec certitude. Mais il faut rester vigilant. Car, cette affaire est devenue gênante au plus haut point pour le pouvoir, eu égard à la tournure et aux proportions qu’elle est en train de prendre. En effet, Washington a déjà fait part à N’Djamena de sa préoccupation suite à ces allégations de disparition de militaires qui auraient voté pour des candidats de l’opposition. De son côté, Paris a appelé les autorités tchadiennes à faire « toute la lumière » sur cette affaire, de même que des organisations de défense des droits humains comme Amnesty International et la Ligue tchadienne des droits de l’Homme.

Déby ne devrait pas s’étonner d’être rattrapé un jour par son passé

C’est dire si la pression est de plus en plus forte sur les autorités de N’Djamena par rapport à cette affaire qui comporte bien des zones d’ombre. Dans ces conditions, l’on ne serait pas étonné que ces leaders de l’opposition en viennent, du jour au lendemain, à être accusés de diffusion de fausses informations et traités ipso facto avec toute la rigueur de la loi. Mais, le pouvoir se fourrerait le doigt dans l’œil car, à y regarder de prêt, c’est bien le régime d’Idriss Déby qui est à l’origine de l’épandage de ces nouvelles alarmantes, pour son manque de transparence. Pendant qu’on y est, à l’heure des nouvelles technologies de l’information et de la communication, est-il si difficile à un militaire, fût-il en mission secrète pour raison d’Etat, ou à sa hiérarchie, de rassurer ses proches sur sa situation ? Sauf erreur de notre part, même quand des militaires meurent au front, que ce soit en temps de guerre ou lors de missions de maintien de la paix, la nouvelle est portée à leurs familles. A fortiori quand il s’agit d’une mission secrète que l’on présume hautement d’intérêt national, le pouvoir devrait être à l’aise pour parler de ces défenseurs de la patrie. Pourquoi alors tant de mystères et surtout de difficultés à rassurer les familles au point de laisser la polémique enfler? En tout cas, il y a anguille sous roche. D’autant que cette histoire tire son origine d’un vote qui était censé être secret. Or, certaines sources affirment que des responsables militaires ont contraint des éléments des forces de défense et de sécurité à voter publiquement pour le parti au pouvoir. Ce qui serait une grave entrave à leur liberté et viendrait renforcer les suspicions de l’opposition. Ce débat remet donc en cause le secret du vote au sein de l’armée. En tout état de cause, Déby devrait tirer des leçons. Cinq mandats, c’est trop. Et les Tchadiens ont visiblement soif d’alternance. Mais en s’entêtant à faire l’autruche tout en usant de subterfuges pour se maintenir au pouvoir, Déby ne devrait pas s’étonner d’être rattrapé un jour par son passé, à l’image de son prédécesseur Hissène Habré qui vient d’écoper de la prison à vie, devant les Chambres africaines extraordinaires de Dakar où il était jugé pour différents crimes commis sous son règne entre 1982 et 1990. Car, comme l’enseigne la sagesse africaine, « quand ça va pourrir, ça va sentir » et « la nuit a beau être longue, le soleil finira par se lever ».

Outélé KEITA
Le Pays du 1 Juin 2016