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Il nous semble utile d’apporter notre témoignage en ces instants solennels mais tristes qui caractérisent la disparition de celui que nous considérons comme le plus grand écrivain du Mali. Ce jugement ne doit pas provoquer une indignée levée de boucliers car le « plus grand » correspond ici à celui qui a été le plus prolifique, celui qui a produit le plus grand nombre d’ouvrages. Moussa Konaté, notre guide, notre conseiller lègue à la postérité une vingtaine d’ouvrages d’une richesse incommensurable.

J’ai rencontré l’homme pour la première fois en l’an 2000 au Centre culturel français. J’ai pu, par la suite, discuter avec lui à maintes reprises au même endroit ou au sein de sa maison d’édition « Le figuier ». L’écrivain, d’un abord facile et d’une grande sobriété, était un « abreuvoir intarissable » de savoirs. Il était d’une probité morale sans égale et c’est cette vertu qu’il enseignait aux jeunes qui ont eu la chance de l’approcher. C’est cette icône qui s’en va aujourd’hui en nous laissant dans la tristesse, la désolation.

L’abordage de Moussa Konaté et de ses œuvres nous fait plonger dans un principe triadique qu’il est important de cerner pour le comprendre. Il s’agit :

1) De la foi en l’écriture

Pour Konaté, la lecture et l’écriture sont des activités hautement solitaires. Elles nous permettent d’inventer des modes de pensées, de techniques. L’écriture, spécifiquement, favorise le stockage de l’information et l’accumulation des connaissances. En s’appropriant l’écriture, l’homme s’approprie l’abstraction, l’examen critique des phrases, des mots. Dans cette perspective, il estime que les jeunes doivent se mettre à écrire. C’est cette option qui permettra à la longue de conserver notre riche patrimoine. Sans trahir sa mémoire, il m’expliqua, un jour, que son départ pour la France était un choix personnel et que ce choix personnel lui permettait d’écrire car il bénéficiait d’une solitude qui favorisait cette activité. C’est dire simplement que Konaté avait un grand amour pour l’écriture. C’était sa passion, un sens de vie.

2) De la foi en l’homme

Si MK critiquait de façon véhémente des attitudes et comportements de l’homme comme la cupidité, l’ingratitude, l’irrespect, l’égoïsme, la force brutale, c’était bien dans l’intention de permettre à celui-ci de se ressaisir. Pour y arriver, l’homme doit vaincre son égocentrisme initial et même surdimensionné. L’homme se définit essentiellement comme un être social, d’amour. Son leitmotiv doit être l’humilité : « … En tout homme, il y a une graine d’amour qui n’attend que de germer et de s’épanouir. Chacun de nous la sent en soi, cette graine… tant que l’homme croira qu’il y a que lui et lui seul, tant qu’il se croira le maître du monde, cette graine ne germera pas, elle ne s’épanouira pas, elle se flétrira au contraire et mourra. Ce qu’il faut à cette graine, ce n’est pas le fumier, mais la foi en notre créateur. » (Une aube incertaine, Présence Africaine, Paris, 1985, Page 114) Nous saisissons dans cette affirmation que seul le cœur habité de la foi en Dieu est capable de transcender la crédulité primitive qui nous caractérise.

Une autre dimension de cette croyance en l’homme se trouve dans son engagement. Il doit compter sur lui et ne pas trop devoir à l’autre. C’est là la condition de son libre arbitre : « Même les dictatures les plus inhumaines ne sont pas à l’abri de la fureur populaire spontanée car ni la peur de la force, ni les traditions les plus anesthésiantes, ni le fanatisme ne sauraient bâillonner l’instinct de conservation. » (Mali : ils ont assassiné l’espoir, l’Harmattan, Paris, 1990, Page 125)

La foi en l’homme poussa MK jusqu’à une prédication de la chute de la deuxième République en donnant ce conseil de taille au chef de l’Etat de l’époque : « Il lui reste maintenant à s’efforcer à laisser à la postérité l’image d’un grand homme. C’est beaucoup plus difficile qu’il pourrait croire, car pour y réussir, il devra compter avec le temps, parce que son peuple n’attendra pas indéfiniment qu’il se décide et que personne ne détient la clé de la longévité. » (Idem, Page 125)

Enfin, il ressort que le bonheur de l’homme ne peut résider que dans le sacrifice suprême pour ses semblables : «… la plus noble des gloires consiste à se sacrifier pour son prochain, que tout le reste n’est que fausse gloire et broutille. » (Le fils du chaos, Harmattan, collection, Encres Noires, Paris, Page 157)

3) De la foi en Dieu

La croyance en Dieu occupe une place de choix dans l’œuvre de l’icône que fut MK. Quand vous abordez n’importe quel problème avec MK, après les conseils « scientifiques », il vous demandait toujours d’avoir la foi en Dieu. Il insistera ensuite sur le fait que votre problème n’est pas le plus dramatique au monde. Dieu apparaît comme l’ultime recours aux interrogations que l’homme se pose. Il y a donc une invite de l’homme comme précédemment évoquée à assouplir ses peines dans un retour vers Dieu : « Si tous les hommes se disaient qu’il n’y a qu’un être au-dessus d’eux, que c’est Lui qui les a créés, non pour le mal, mais pour le bien ; ils ne connaîtraient plus ces passions qui dévorent les âmes, ces jalousies, ces mesquineries, cet égoïsme qui rongent les cœurs. » (in Une aube incertaine, opcit, Page 115)

En somme, nous disons qu’une petite discussion avec MK, était sans nul doute un bain intellectuel dans lequel l’interlocuteur ne pouvait être que séduit par l’immensité, la profondeur de sa connaissance et sa générosité de cœur et d’esprit. Il s’en va avec ce talent incalculable et inégalable en nous léguant un trésor incommensurable. Sa foi était inébranlable pour le Mali (cela a été souligné par tous ceux qui l’ont approché). Il a compris longtemps que le baromètre de la dignité d’un pays se trouve dans sa force morale : « La force d’un pays réside dans sa force morale. Dès l’instant que la morale d’un pays est entamée, ce pays s’engage dans la voie de la dégradation. » (Mali : ils ont assassiné l’espoir, l’Harmattan, Paris, 1990, Page10)

Ainsi comme par prophétie, la crise connue par notre pays n’est qu’une altération de la conscience morale. Il s’agit pour chacun désormais de vitaliser ses forces pour ne pas tomber dans la déchéance morale et raviver le Mali.

Je pense personnellement que MK à travers ses écrits, s’est lui-même immortalisé, c’est en nous et aux autorités en l’occurrence de notre pays de donner un second souffle à cet acte, primo en baptisant une structure scolaire en son nom. Secundo en nous appropriant de ses œuvres pour l’investir dans son statut d’écrivain et montrer qu’il n’a pas écrit en vain. Ce serait, à notre sens, les meilleures façons de lui rendre hommage en ayant à l’esprit, comme lui, ceci : « N’importe qui peut mourir demain : il faut être prêt et se dire que la vie sur terre ne donne qu’un temps et que le temps même n’est que temps et que la mort aussi devra mourir un jour. » (Le Prix de l’âme, Présence africaine, Paris, 1981, Page 120)

Dr Idrissa Soïba TRAORE

Enseignant chercheur

L’Essor du 11 Décembre 2013