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11-2.jpg Sur les 20 millions de personnes victimes de traite dans le monde, entre 500 000 et 800 000 viennent de l’Afrique de l’Ouest et du Centre. Ils sont majoritairement constitués d’enfants et surtout de jeunes filles. Cette statistique inquiétant des Nations Unies prouve que l’Afrique est loin d’être à l’abri de ce crime organisé. «Aujourd’hui, aucun pays de l’Afrique de l’Ouest et du Centre ne peut prétendre être épargné par le problème de la traite des femmes et des enfants… Loin de se réduire, le phénomène s’amplifie dans cette région par le fait des réseaux organisés et très puissants qui réalisent des profits considérables en exploitant les facilités de communication, les failles des systèmes répressifs et la vulnérabilité des parents ainsi que de leurs enfants…», souligne une récente étude de l’UNICEF.

Dans cette région constamment en proie à des conflits armés, les champs, les mines d’or et de diamant, les carrières de pierre, le travail domestique… sont des activités à forte utilisation de main d’œuvre enfantine et féminine sous forme d’exploitation économique et sexuelle. Les femmes et les enfants deviennent facilement les victimes des trafiquants à cause de la vulnérabilité favorisée par la précarité socioéconomique. La pauvreté, les bouleversements au sein d’une collectivité, les pressions familiales et même les catastrophes naturelles préparent également le terrain à cette pratique. Et les conflits armés, la corruption gouvernementale et la demande universelle de main-d’œuvre bon marché facilitent le recrutement de nouvelles victimes.

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La proie des réseaux de prostitution occidentaux

Nombre de femmes et d’enfants victimes de ce trafic se retrouvent exploités par l’industrie du sexe. Ainsi, selon une étude l’Organisation internationale pour les migrations, le Liban est un pays de prédilection pour les trafiquants de jeunes filles éthiopiennes qui sont vendues aux quatre coins du monde et condamnée inexorablement à la prostitution. Les Maliennes, Nigérianes, Sierra Léonaises, Sénégalaises, Libériennes, Somaliennes, Rwandaises, Congolaises… font aujourd’hui le bonheur des réseaux de prostitution en Europe. Les proxènetes profitent du désespoir des jeunes et de la misère des parents pour les asservir à vie.

Depuis quelque temps, la peur de l’infection par le VIH/sida aggrave encore le problème de la traite des femmes en Afrique, car les «clients» préfèrent de plus en plus de très jeunes filles voire des mineures, pensant qu’elles sont trop jeunes pour être infectées. «On ne s’est guère penché sur le problème de la traite des femmes et des enfants en Afrique. Moins de programmes ont été mis sur pied afin de mettre un terme à ce genre d’activités et d’aider les victimes», a récemment déploré Mme Shirley Barnes, ancienne ambassadrice des États-Unis à Madagascar, lors d’une déposition faite le 9 mars dernier devant la sous-commission nouvellement reconstituée chargée de l’Afrique, des droits de l’Homme dans le monde et des opérations internationales. Elle a ainsi prôné la création d’un institut fédéral américain afin de rassembler des données sur la traite des femmes et des enfants en Afrique.


La limite des actions isolées


Les décideurs de la région sont conscients de ce drame, le plus souvent silencieux, et aussi de leurs responsabilités. Ainsi, depuis 5 ans, ils le prouvent par des actes politiques concrets. En 2001 par exemple, une Déclaration en faveur de la lutte contre la traite des personnes avait été adoptée à Dakar par tous les Chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO. Des pays comme le Mali ont fait de gros efforts de prévention, de lutte, de répression et de réinsertion pour réduire l’ampleur du fléau et son incidence sur les victimes.

Mais, il est évident que ni les efforts nationaux ni les accords bilatéraux ne réussiront à circonscrire la traite des femmes et des enfants. L’efficacité de la lutte contre ce crime nécessitait donc une synergie d’actions des acteurs dans une dynamique de collaboration à dimension régionale et internationale. Cette quête d’une approche globale, incluant tous les acteurs, a connu son aboutissement le 7 juillet dernier à Abuja. Réunis à l’occasion d’une conférence régionale (CEDEAO et CEEAC), une vingtaine de ministres (22 sur 26) ont signé un «Accord multilatéral de coopération régionale de lutte contre la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants, en Afrique de l’Ouest et du Centre».
Fruit des échanges entre experts lors d’un atelier tenu à Libreville en mai 2006, cet accord s’applique dans des domaines comme la prévention, la répression, la protection, la réhabilitation, la réintégration des victimes et la coopération. Il s’inspire de l’Accord multilatéral de l’Afrique de l’Ouest, de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, le Protocole de Palerme, la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée et son Protocole additionnel, etc. Cette alliance entre l’Afrique de l’Ouest et du Centre traduit la détermination des Etats à mobiliser les moyens conséquents afin de «punir tous ceux qui sont engagés dans la traite des femmes et des enfants, en poursuivant leurs crimes partout où elles se produisent».

La contribution du Mali très appréciée

«Cet accord permettra de développer, entre les Etats de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, une compréhension commune de la traite tout en tenant compte de l’environnement culturel et traditionnel dans lequel il s’inscrit. Il permet aussi de développer des réponses communes contre ce crime, d’améliorer les mécanismes d’identification, de rapatriement et de réinsertion des victimes. Il est également un gage de renforcement de l’entraide entre les gouvernements dans la recherche des solutions, l’investigation et l’arrestation des criminels», a souligné, Mme Diallo MBodji Sène, ministre de la Promotion de la Femme, de l’Enfant et de la Famille du Mali.

Parrainé par l’OIT et l’UNICEF, l’Accord multilatéral d’Abuja est assorti d’un Plan d’actions et d’une Résolution sur la lutte contre la traite des personnes. Ce dernier document met en évidence les risques de vulnérabilité et leur gestion, définit la stratégie à adopter et identifie les acteurs stratégiques (gouvernements, société civile, médias, organisations régionales et internationales) en définissant clairement le rôle de chacun.

Le constat général est que le Mali est très en avance sur la majorité des Etats de la CEDEAO et de la CEEAC grâce à la synergie d’action très tôt établie entre les acteurs au plan national. Dans la capitale fédérale nigériane, la délégation malienne s’est aussi résolument engagée dans les débats pour que sa perception du fléau soit comprise des autres. Ainsi, grâce à l’intervention de Mme Diallo MBodji Sène, l’Accord multilatéral de coopération a clairement défini le processus de rapatriement des victimes entres les Etats parties aussi bien au niveau financier que opérationnel. Une clarification indispensable pour sauvegarder l’intérêt supérieur des victimes, surtout des enfants.

Le regard de la communauté internationale

Après la signature à Abuja de l’Accord multilatéral de coopération régionale sur la traite des femmes et des enfants, tous les regards sont désormais tournés vers les Etats signataires. Chacun des Etats doit mettre en place un comité national de suivi qui va développer des politiques et mener des actions contre la traite des personnes en étroite collaboration avec les organisations internationales, les ONG et autres représentants de la société civile, les médias.

Il faut rappeler que la conférence ministérielle conjointe CEDEAC/CEDEAO d’Abuja est le résultat d’un long processus. Avant la rencontre de mai dernier, il a fallu d’abord deux consultations (Libreville I et II, en 2000 et 2003) réunissant gouvernements, organisations régionales, internationales et non gouvernementales autour d’une plate-forme commune de lutte contre la traite. Ensuite Libreville III (2003), consacré cette fois-ci à l’harmonisation des législations nationales en matière de traite d’êtres humains, notamment des femmes et des enfants. Malgré toutes ses rencontres, de nombreux pays ne sont pas encore pressé d’aller dans le sens de l’harmonisation. Alors que cela est une condition sine qua non de l’efficacité de tout accord multilatéral de coopération.

Aïssata Bâ / Envoyée Spéciale à Abuja

18 juillet 2006