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Les malades pointent le manque d’implication, les spécialistes insistent sur le respect des règles de l’art. Jugements croisés sur un problème qui prend de l’ampleur

une-269.jpg« La liste est close, revenez demain ». Telle est la formule consacrée qui sonne de manière extrêmement désagréable aux oreilles des malades. Lesquels ne cachent pas leur conviction d’être ostracisés. Cette formule symbolise à elle seule toutes les difficultés qu’amène la limitation des consultations spécialisées dans les centres hospitaliers universitaires, établissements de soins de référence par excellence. La pilule a en effet du mal à passer chez les malades dont les récriminations contre cette pratique jugée intolérable font parfois trembler les murs des hôpitaux. Pourtant cette limitation est dictée par divers impératifs dont le plus évident est la nécessité de respecter de la pyramide sanitaire. Pour un simple accès palustre, certains patients ont recours à un établissement hospitalier alors que cette affection peut bien être prise en charge par un médecin généraliste au niveau d’un centre de santé communautaire (Cscom) ou d’un centre de santé de référence (Csref). Mais les multiples efforts de sensibilisation n’ont pas réussi à modifier les habitudes prises et à convaincre les malades atteints de pathologies bénignes de s’adresser à des médecins généralistes au premier niveau de la pyramide sanitaire. Cela plutôt que se reporter systématiquement sur les établissements hospitaliers de 3è référence.

L’entassement des demandes fait donc que les malades qui doivent être vus en consultations spécialisées sont parfois astreints à un véritable parcours de combattant. Certains passent la nuit dans les couloirs de l’hôpital pour être sur la liste de consultations de certains spécialistes. C’est surtout le cas des patients venus des capitales régionales. Ceux qui résident à Bamako font le choix d’arriver bien avant l’aube pour avoir une chance d’être retenus. N’évoquons même pas la situation de ceux qui font intervenir un parent appartenant au corps médical pour figurer parmi les heureux retenus.

Deuxième raison qui explique l’embouteillage dans les listes de consultation. Les médecins spécialistes s’accordent unanimement à souligner qu’il faut moins d’une vingtaine de malades par consultation spécialisée pour être efficace. Cette nécessité peut être plus ou moins facilement gérée sous d’autres cieux, parce que le ratio habitants/spécialistes, répond aux normes recommandées par l’Organisation mondiale de la santé. Ce qui n’est pas le cas chez nous, même si la situation peut s’améliorer à condition que toutes les compétences médicales disponibles acceptent d’accomplir leur sacerdoce. Ces compétences pourraient par exemple se conformer à un calendrier dressé par l’administration des établissements hospitaliers. D’autre part, pour atténuer la rancoeur des candidats aux consultations spécialisées, il faudrait faire un effort supplémentaire aussi bien dans les explications données aux patients non retenus que dans l’accueil de ceux-ci qui disent tous avoir le sentiment que l’hôpital se déshumanise de plus en plus.

Les médecins que nous avons rencontrés, tout en se disant sensibles aux récriminations des patients, insistent sur le choix à faire en faveur de la préservation de la qualité des soins. Un jeune praticien de l’hôpital du Mali explique qu’en consultations spécialisées au-delà d’un certain nombre de malades, « on fait forcément des bêtises ». Il expliquait qu’en acceptant plus de 15 patients par consultation, le spécialiste n’est plus capable de poser le bon geste au bon moment. Cela peut se traduire par des erreurs dans l’établissement des ordonnances et même dans le diagnostic. Le même interlocuteur note que dans nos établissements hospitaliers, « on survole les consultations spécialisées ». Or, celles-ci exigent plus de temps de concentration et d’observation sur les moindres détails. Le praticien hospitalier déplore donc le fait que les médecins spécialistes ne prennent plus le temps nécessaire pour bien interroger et ausculter les malades.

Un autre jeune médecin d’un établissement hospitalier donne volontiers l’exemple de l’Europe, précisément de la France où certains spécialistes ne dépasseraient pas cinq malades en consultations spécialisées. Le problème est que la logique des spécialistes ne convainc nullement les malades. Alhidou Cissé, patient que nous avons rencontré à l’hôpital Gabriel Touré, pense que les médecins spécialistes devraient consulter au moins trois fois par semaine. Ainsi les files d’attente seraient désengorgées et les malades n’attendraient pas « une éternité» pour accéder à une consultation spécialisée. Pour notre interlocuteur qui nourrit une évidente amertume, les gens devraient avoir l’opportunité de poursuivre les toubibs pour négligence coupable au cas où leur état de sante se dégraderait pour cause d’absence de prise en charge par un spécialiste.

HUMAINEMENT IMPOSSIBLE. Dr Bougadari Coulibaly, médecin dentiste au CHU d’odontostomatologie, comprend l’argument. Mais lui aussi insiste sur les précautions que doit prendre un spécialiste pour bien exercer sont art. Il précise que dans les consultations spécialisées en odontostomatologie, il est recommandé d’observer une pause de cinq minutes entre chaque patient. Cela répond à des stricts impératifs d’hygiène et de sécurité pour éviter que les malades ne contractent pas des infections nosocomiales (infections contractées à l’hôpital). Mais notre vis-à-vis reconnaît que dans le contexte malien, il est difficile d’imposer ces normes d’hygiène, car les malades exercent une pression extraordinaire pour être obligatoirement examinés. Dans certaines situations, il se révèle humainement impossible pour un médecin de ne pas voir un patient.

Malgré ces pesanteurs spécifiques à notre pays, les médecins réitèrent la nécessité de servir les malades selon les règles de l’éthique et de la déontologie médicales. Ils estiment indispensable de procéder à une réorganisation interne de nos structures hospitalière pour mieux gérer le flux de malades dans les consultations spécialisées. Le Dr Mamaby Keïta, chirurgien pédiatrique au CHU Gabriel Touré, note le danger qu’il y a pour nos médecins à essayer de satisfaire tout le monde. Un spécialiste qui reçoit par exemple un peu plus de vingt personnes en consultation verra la qualité de l’examen clinique en pâtir. Autant, insiste le docteur, il est normal de voir le plus grand nombre de malades en consultations spécialisées, autant il faut le faire dans les règles de l’art.

Le Pr Sadio Yena, chirurgien chef du service de chirurgie thoracique à l’hôpital du Mali, pense qu’aujourd’hui prévaut une triste et navrante réalité qui tient à l’insuffisance du personnel, au manque de motivation des médecins et parfois à l’immixtion de l’administration hospitalière dans la gestion des programmations techniques des médecins. Le Pr Yena touche du doigt un autre aspect de la question. Il s’agit des malades qui sont reportés sur des programmes de consultations qui s’étendent sur deux ou trois mois. Le chirurgien thoracique précise que des dizaines de malades attendent ainsi d’être opérés. Ainsi qu’on le voit, la question des consultations spécialisées semble relever aujourd’hui de la quadrature du cercle. Sa résolution exige un changement de comportement à grande échelle impliquant simultanément aussi bien patients que spécialistes. Elle nécessite aussi une modification de la façon de faire actuelle. Qui posera le premier acte en ce sens?

B. DOUMBIA

L’Essor du 26 Novembre 2014