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Je me permets, en privilégiant le contenu sur la forme, une reproduction libre de ce passage, quoique cet exercice nuise à la beauté du style poétique. Il est ainsi libellé : « Le poète en des jours impies vient préparer des jours meilleurs. Il est l’homme des utopies, les pieds ici, les yeux ailleurs. C’est lui qui, sur toutes les têtes, en tout temps, pareil aux prophètes, dans sa main, où tout peut tenir, doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue, comme une torche qu’il secoue, faire flamboyer l’avenir ! ». Cette vision corrobore la pensée d’Alfred de Vigny qui dit du poète qu’« il lit dans les astres la route que nous montre le doigt du Seigneur ».

On peut certes concéder à Hugo et Vigny, lorsqu’on observe l’influence des intellectuels dans les démocraties classiques (USA, France, Grande-Bretagne, RFA…), que le poète a le pouvoir de définir les idéaux communs, d’infléchir les choix politiques, de bouleverser les habitudes et d’ébranler les convictions. Les intellectuels fournissent aux opinions publiques les éclairages nécessaires pour opérer des choix et participer à la gestion des affaires publiques. Mais cette influence a ses limites : le gouvernement américain par exemple a une grande capacité de forger l’opinion, notamment en s’appuyant sur les médias. Peu importe alors la pression des intellectuels.

On sait que les gouvernants n’ont aucune crainte lorsqu’ils prennent, au nom du peuple en période d’obscurantisme, des décisions relevant du grand mal. En revanche, ils tremblent encore, en temps de lumière, quand ils accomplissent le plus grand bien au service de la collectivité. De fait, comme l’a écrit Montesquieu, « il n’est pas indifférent que le peuple soit éclairé ». Il est aujourd’hui établi que les formes de gouvernement pratiquées dans les démocraties susvisées sont des applications des théories démocratiques se rattachant à la souveraineté populaire et à la souveraineté nationale, développées par les penseurs du 18e siècle.

Les pouvoirs attribués au poète par la littérature engagée appartiennent sous nos latitudes tropicales où la démocratie est en construction aux seuls gouvernants et notamment au premier personnage de l’Etat. L’adage bamanan « Kami bè a nièma de ton filé » (la pintade suit celle qui la précède) n’est pas vain. Il reflète les réalités socioculturelles et politiques du pays. Sous cet angle, la fonction de « rêveur sacré », d’éclaireur échappe aux intellectuels dans les démocraties naissantes d’Afrique où la vision évoquée par les discours des personnalités publiques est celle du chef de l’Etat.

Le président de la République, première institution de l’Etat, élu au suffrage universel direct dans la circonscription électorale unique que représente le territoire national, a une légitimité populaire telle qu’aucun organe ne lui est égal.

La Constitution lui donne d’importantes prérogatives qui comprennent des pouvoirs propres lui appartenant exclusivement et des pouvoirs partagés qu’il exerce concurremment ou conjointement avec le gouvernement. L’imagerie populaire ne connaît pas de limite aux pouvoirs du président. Celui-ci est en effet considéré comme le seul chef, le « Niéma » Il assume donc tant du point de vue du droit que de celui de la pratique la responsabilité principale de « diriger l’Etat vers la réalisation de ses buts » qui sont, selon le Pr. Trotabas, politiques économiques, sociaux, culturels.

A moins de quatre mois de l’élection présidentielle, il est loisible d’attirer l’attention des candidats sur cette responsabilité qui, compte tenu de l’état actuel de la société, prend des proportions considérables. En effet, si d’aucuns constatent que le Mali se développe depuis l’avènement du pluralisme politique qui impose, par le jeu de l’alternance démocratique, aux équipes gouvernantes, comme une obligation de résultat, tous relèvent qu’au plan psychologique et moral, les actes et paroles des Maliens confinent à la déliquescence.

Le culte du gain facile et de l’intérêt immédiat, l’incivisme, l’insécurité, la dégénérescence des mœurs, l’effritement de l’autorité parentale, la boulimie du gouvernant, l’esprit d’égalité extrême du gouverné, l’apathie des masses populaires se traduisant par l’abstentionnisme électoral exacerbé sont, entre autres phénomènes sociaux, les défis que les nouvelles autorités (le président de la République en tête) devront impérativement relever.

L’humanisme français nous a légué que « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». En parodiant cette ferme résolution, en rapport avec notre contexte particulier, on soutiendra que le développement sans la conscience n’est que ruine du corps. Le futur président de la République devra, comme le poète, s’employer avec toute l’équipe dirigeante à assurer à ses compatriotes des lendemains meilleurs, au prix d’une reconversion des mentalités pour prévenir la dilapidation du capital économique et physique réalisé depuis peu.

Il ne lui sied pas certes d’être précepteur ou instituteur pour donner la saine éducation à l’enfant, uléma ou pasteur pour prêcher la bonne parole et réformer les caractères, policier ou gendarme pour prévenir les troubles à l’ordre public, magistrat ou administrateur pour sanctionner les violations de la loi et du règlement. Mais il lui incombe de réserver, dans son projet de société, une place éminente à la reconversion des mentalités, au sens de responsabilités, à l’esprit d’initiative, au patriotisme, à la conscience professionnelle, au culte de l’intérêt général, à la quête d’idéal. Il reviendra au gouvernement qu’il aura nommé de convertir les lignes directrices du projet présidentiel en objectifs et de les traduire en actes.

Que donc les candidats dont la vision serait dénuée de cette dimension humaine s’abstiennent de briguer les suffrages des électeurs car alors, ils seraient censés ignorer les réalités actuelles du Mali. Outre le renforcement de la démocratie et la promotion du développement, le redressement moral et psychologique s’offre en nécessite impérieuse et pressante.
Le pays a manifestement besoin de ressources morales et psychologiques à même d’inverser la tendance à la déchéance collective. Il ne suffirait pas de s’appuyer sur des ressources financières extérieures et sur un noyau de cadres et techniciens nationaux pour se doter d’infrastructures et d’équipements nécessaires. Encore faudrait-il former l’homme malien, afin de créer les conditions de la pérennité des réalisations et de la préservation de la volonté de puissance du Mali dans le concert des nations.

Le destin de puissance n’est pas une chimère. Béni de Dieu soit celui des candidats qui prendra en charge dans son projet de société la réforme de la conduite collective et qui proposera des solutions propres à renforcer la capacité nationale de création de richesses nécessaires pour le financement à une hauteur significative de nos actions de développement.

Le droit au développement est reconnu à tout pays. Les grandes puissances qui ont dominé le monde de la fin du 19e siècle à nos jours avaient connu un passé d’oppression et de persécution. L’histoire s’offre à la connaissance de tous ceux qui ont soif de savoir. Il urge donc pour les personnes qui ambitionnent de présider aux destinées nationales de s’attacher à la détermination et à la réalisation de l’idéal commun des Maliens, afin de « faire flamboyer l’avenir » et de faire oublier les « jours impies » qui courent.

Mama Djénèpo(administrateur civil)

08 janv 07