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Gestion de la crise et analyse des Accords d’Alger

L’appel de Diéma avait suscité beaucoup d’espoir au sein du peuple malien. Lancé par le Chef de l’Etat à l’annonce des événements du 23 mai, il tenait essentiellement en deux points :

1. Il n’y a pas là, résurgence de la question touarègue, mais rébellion d’éléments intégrés qui en sont à leur nième désertion de l’armée. Pas d’amalgame donc! Et, surtout, pas de dérapage!

2. Il s’agit d’une question purement militaire, qui doit trouver, et trouvera, solution à son niveau pertinent de résolution. Il suffisait donc de faire confiance aux forces armées et de sécurité, et bien entendu de les aider ; elles ne failliraient pas à leur mission de sécurisation des personnes et des biens, partout sur l’étendue du territoire malien.

Le peuple malien avait reçu ce message cinq sur cinq . Sur cette base, le Général Amadou Toumani Touré avait là une formidable occasion de mobiliser le peuple tout entier, touareg, peulh, bamanan, bozo, somono, songhaï, soninke, malinke, minyanka, senoufo, et tous les autres, en symbiose avec l’armée nationale, dans un combat national et patriotique contre cette poignée d’individus à l’âme de mercenaires indécrottables. Il avait là une formidable occasion, de renforcer et légitimer son leadership national, de transformer le consensus qu’il pilote aujourd’hui, consensus du « nansongo », consensus pour le beefsteak, consensus on ne peut plus mou de mollusques voraces et vulgaires, prêts à toutes les contorsions pour sauvegarder leurs intérêts à la petite semaine, en un rassemblement véritable de tous les Maliens pour sauver la patrie en danger.

Il était d’autant plus en droit d’agir ainsi que les premiers à avoir dénoncé avec force ces événements se retrouvent au sein de la communauté touarègue, républicaine en majorité. Les voilà maintenant lâchement livrés à des mercenaires apatrides. Dieu seul sait le sort qui leur sera désormais réservé.

Le Général Président et son ministre de l’Administration Territoriale ont malheureusement choisi la voie d’une négociation honteuse avec les brigands, sous la houlette de pays étrangers. Sur l’intervention de la Libye, ils ont obtenu l’abandon des casernes par les mutins et leur mutation en insurgés occupant les flancs de l’Adrar des Ifoghas, non sans avoir emporté armes, véhicules, vivres, et fonds de la Banque Malienne de la Solidarité. Puis, sur l’intervention de l’Algérie, l' »accord d’Alger pour la restauration de la paix, de la sécurité et du développement de la région de Kidal », qui, il n’y a pas de doute, sera archivé dans l’histoire du peuple malien sous la rubrique des « accords de la honte » .

Le Général Président et son ministre de l’Administration Territoriale se sont ensuite mis à déployer, fort tardivement, une campagne d’explication tous azimuts. Explication laborieuse, ardue, hasardeuse, tant il est vrai que chercher à justifier l’injustifiable, à qualifier l’inqualifiable, est, forcément, tâche malaisée. D’ailleurs, les medias d’Etat (il est vraiment difficile de les appeler « médias publics », encore moins « medias de service public »), ne s’y trompent pas: Ils ramènent l’exercice à une «Explication de texte»: les Maliens et leurs institutions seraient incapables de comprendre cet accord après une simple lecture. Ils seraient intellectuellement inférieurs à leurs signataires, inférieurs en particuliers à Ag Bibi.
L’insulte est grave. Mais passons, car ce qu’annonce cet accord l’est encore plus. Et de loin.

Armée nationale, Diplomates accrédités au Mali, Medias privés, Parlementaires, et, aussi saugrenu que cela puisse paraître, avant-hier seulement le gouvernement, tous auront, dans cet ordre par ailleurs significatif, eu droit à leur séance « d’explication de texte ». Les députés siègeront à huis clos, privant ainsi le peuple du débat public radiotélévisé qui l’aurait édifié, en particulier sur les positions respectives et personnelles des uns et des autres. Ainsi, beaucoup de députés peuvent-ils, tranquillement roucouler, susurrer des mots doux, moult tremolos dans la voix, dans l’espoir qu’ils parviendront au creux des oreilles présidentielles, sans risquer l’opprobre de leurs électeurs.

Les juristes maliens démontreront très certainement le caractère spécieux de cet accord, signé en violation de tous les textes fondamentaux qui régissent le Mali, singulièrement de sa Constitution, de toutes les procédures légales en vigueur, en matière de règlement militaire, de code des collectivités territoriales, de la fonction publique, des finances, enfin de tout ce qui fonde l’Etat. Dans cette attente, nous nous contenterons de faire les remarques et commentaires suivants :

1. Le Président de la République et son Ministre de lAdministration Territoriale ont pris la lourde responsabilité de gérer cette crise par la technique du fait accompli. Ils n’ont consulté aucune institution de la République. Pas même le gouvernement. On ne trouve en effet, dans aucun communiqué de conseil des ministres depuis le 23 mai, trace de décisions prises, ni même de débats engagés à ce propos. On n’a entendu, sur ce sujet, ni le Premier ministre, ni le ministre de la Défense. Ils ont tout décidé tous seuls, mettant tout le monde devant le fait accompli. Franchement, comment peut-on se permettre d’ainsi gérer un Etat démocratique?

2. Pour empêcher toute critique et toute appréciation objectives de ce texte, ainsi que de la façon dont il a été élaboré, les autorités tendent à sérier les Maliens en deux catégories : Ceux qui aimeraient la paix d’une part, qui soutiendraient donc l’accord d’Alger et, d’autre part, ceux qui le critiqueraient ou le rejetteraient, qui seraient alors des « va-t-en-guerre ». Il est clair que cette espèce de terrorisme intellectuel, mêlé d’un chantage de bas étage, ne prendra pas. Pure ineptie du reste, car dans ce cas, Iyad, Ag Bibi, Moussa Ba, seraient à ranger dans la catégorie des amoureux de la paix, et, dans la seconde, Sambi Touré, Saouti Haïdara, Tiégoum Boubèye Maïga, Ibrahim Boubacar Kéïta, et bien d’autres, pour ne pas dire l’écrasante majorité du peuple malien. Ce chantage, fait pour camoufler ce qui n’est ni plus ni moins, je pèse mes mots, qu’une trahison, ne prendra pas : les Maliens savent que ces derniers n’ont de leçon de patriotisme à recevoir de personne.

3. En réalité cet accord est un accord bidon, issu d’un marché de dupes. A preuve : tout accord sérieux, conçu pour être réellement appliqué, inclut sa date d’entrée en vigueur. Celui-ci n’en a pas. Et pour cause, il n’entrera jamais en vigueur.

4. L’accord d’Alger, même dans son intitulé, n’a strictement rien à voir avec le Pacte national, même s’il donne l’impression de s’en réclamer. Ce dernier traduit une volonté nationale (c’est pourquoi on parle de pacte national), de consentir un effort particulier de développement de l’ensemble du septentrion malien, tenant compte de ses spécificités naturelles et sociologiques. L’accord d’Alger scelle la capitulation de deux hommes, fussent-ils généraux, fussent-ils président et ministre, face aux exigences de bandits armés, scelle la mainmise politique, économique et militaire d’une poignée de mercenaires sur la seule, mais en totalité, région de Kidal. Toutes les conditions sont maintenant réunies pour que l’Emirat de Kidal voie le jour, où même les chefferies traditionnelles devront faire allégeance aux nouveaux seigneurs de guerre. ATT a ainsi pris, avec une légèreté dont il aura à rendre compte, en tout cas devant l’histoire, une lourde responsabilité.

5. Les autorités s’accrochent au préambule de l’accord, comme un naufragé le ferait à une bouée de sauvetage. Tout simplement parce qu’il affirme l’appartenance à la 3ème république, le respect de l’intégrité territoriale et de l’unité nationale, l’attachement à la paix et au pacte national.

Soyons sérieux! Quel crédit peut-on accorder à de tels engagements, venant de gens de l’espèce de Iyad, et consort? Souvenez-vous de la façon dont ces mêmes personnes, exactement les mêmes, ont déclenché la rébellion de 90 : le premier tué a été un ingénieur agronome qu’ils ont égorgé devant sa propre famille!
Ces hommes ne savent rien faire d’autre que la guerre. Ils ne sont ni agriculteurs, ni éleveurs, ni commerçants. On pourrait inscrire sur leur état civil : profession, guerrier. Et pour cause! Ayant quitté le pays suite à la sécheresse de 1973, ils n’ont travaillé que dans les armées khadhaffiennes, qui les ont utilisés sur plusieurs fronts. Démobilisés après que Khadhaffi se soit vu contraint de revoir certaines de ses ambitions et convictions à la baisse, ils sont tout simplement revenus se faire une place au soleil, au Mali certes, mais surtout au sein de la communauté touarègue, en utilisant les seuls moyens dont ils disposent : le langage des armes. L’Etat malien avait la charge de protéger les populations touarègues de la région contre ces tristes individus. Au lieu de cela, il les a traités en enfants gâtés de la République, au point que ce qui devait arriver arriva. Comment voulez-vous qu’un préambule accepté par de tels individus, dont le mépris pour l’Etat est patent, qui ne comprennent que la force, puisse, aussi généreux soit-il, constituer un garde-fou véritable?

6. En acceptant de signer l’accord avec un représentant de « l’Alliance Démocratique du 23 mai pour le Changement », le ministre de l’Administration Territoriale a-t-il mesuré qu’il reconnaît de facto ce mouvement, qu’il ne reste plus qu’à lui délivrer récipissé, d’autant plus que les structures de mise en œuvre et de suivi de l’accord lui réservent une place lui permettant de détenir, dans les faits, la réalité du pouvoir dans la région de Kidal ?

7. Plus grave, cette reconnaissance élève l’acte posé le 23 mai au rang d’acte fondateur, tout comme le 26 mars l’est pour la 3ème République!!!

8. L' »Alliance Démocratique du 23 mai pour le Changement » devient le partenaire privilégié des partenaires techniques et financier du Mali, pour tout programme de financement du développement de la région de Kidal. C’est là, manifestement, la formule trouvée de captation des 50 millions de dollars promis par Khadhaffi à la région.
9. Cette alliance devient le partenaire incontournable de toute société d’exploration et d’exploitation des ressources naturelles. N’est-ce pas là manière de capter à l’avance les mannes pétrolières de la région, au cas où les indices très prometteurs décelés venaient à se concrétiser?

10. Enfin, et cette réorganisation de la zone de défense, avec des casernes délocalisées des villes, où stationnerait l’armée nationale, avec, tout autour, des unités mobiles dites de sécurité, essentiellement constituées d’ex insurgés, en tout cas toutes placées sous le commandement de « l’Alliance Démocratique du 23 mai pour le Changement »? Je ne suis pas Général. Je ne suis même pas « lacrou ». Mais le bon sens le plus élémentaire ne permet-il pas de réaliser, que ces casernes deviendraient ainsi de véritables souricières dont le siège serait un jeu d’enfants, sans même courir le risque de « dégâts collatéraux » ?

En conclusion, l’aspiration à la paix est la donne la mieux partagée au Mali. Peut-être est-ce là justement ce qui manque le plus aux Fagaga, Bahanga, Iyad et consorts. D’ailleurs, à y regarder de près, s’il est incontestable qu’il s’agisse de Maliens, c’est bien d’un genre particulier, culturellement plus proches des Afghans que des Targui. Et c’est vrai que, comme les autorités nous le ressassent à tout va, comme le répètent à l’envi leurs thuriféraires, surtout ceux dont est connue la tendance à prendre la poudre d’escampette avant même que ne tonne la poudre, la paix n’a pas de prix. Certes! Mais si l’on paie trop cher une paix qui n’en est pas une, on risque simplement de compromettre à jamais la paix véritable.

Toumani Djimé DIALLO

19 juillet 2006