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Ouvert le  15 juillet dernier, le procès de l’opposant béninois Joël Aïvo a repris le 5 août 2021 devant la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET). L’universitaire  et candidat du Front pour la restauration de la démocratie (FRD), recalé à la présidentielle du 11 avril dernier au Bénin, doit répondre des chefs d’accusation de « blanchiment de capitaux et d’atteinte à la sûreté de l’Etat ».  En rappel, le célèbre constitutionnaliste a été interpellé, le 15 avril dernier,  au lendemain de manifestations violentes enregistrées dans certaines localités du pays suite à la polémique sur la fin du mandat du président Talon à la veille de la dernière présidentielle. Auditionné dans la foulée, il a été gardé à vue avant d’être placé en détention provisoire, le 16 avril, dans l’attente de son procès qui s’est finalement ouvert, hier, dans la matinée, avant d’être rapidement suspendu suite à l’absence constatée d’un des trois co-accusés. L’arrivée, manu militari, de ce dernier, quelques heures plus tard, a permis au procès de reprendre dans l’après-midi.

Ils étaient nombreux, les Béninois, à ne pas vouloir se faire conter ce procès

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce procès était très attendu des Béninois. En témoigne l’affluence du public dans la salle d’audience qui s’est révélée exigüe pour la circonstance, avec le bataillon d’avocats et les dizaines d’autres prévenus présents pour divers dossiers, qui se marchaient pratiquement sur les pieds.  Comment pouvait-il en être autrement quand, en plus de comparaître devant cette juridiction spéciale qu’est la CRIET, on sait le contexte de tension dans lequel est intervenue l’arrestation de l’opposant qui voulait défier le président Talon dans les urnes, avant d’être disqualifié dans les conditions que l’on sait ? C’est dire s’ils étaient nombreux, les Béninois, à ne pas vouloir se faire conter ce procès qui a mobilisé,  pour la défense du prévenu, un collège d’avocats parmi lesquels des célébrités comme l’ancien bâtonnier Robert Dossou, le professeur Barnabé Georges Gbago, les Français Christophe Bass et François Mazon, ainsi que leur confrère belge Ludovic Hennebel, par ailleurs enseignant à la faculté de droit d’Aix-en-Provence. Ces derniers ont toujours crié à la vacuité du dossier appelé devant cette juridiction spéciale considérée, à tort ou à raison, par les détracteurs du président Talon, comme un instrument de musellement de l’opposition. Comment peut-il en être autrement quand on sait que depuis sa création en 2018 sous Patrice Talon, ce tribunal spécial a vu défiler à la barre les opposants les plus emblématiques au régime de Cotonou ? En effet, un mois avant la comparution du Professeur, c’est Rekya Madougou, candidate du parti Les Démocrates et autre challenger du président, disqualifiée à la dernière présidentielle, qui s’expliquait devant le procureur spécial de cette Cour. Cette proche de l’ancien président Boni Yayi dont la rivalité avec le président Talon a pris la tournure que l’on sait, avait été arrêtée au sortir d’une réunion politique au cours de laquelle elle n’avait pas du tout été tendre avec le régime de Talon dont elle dénonçait les dérives.

Les relations interpersonnelles semblent avoir pris le dessus sur le débat politique

 Poursuivie pour « association de malfaiteurs et terrorisme », elle était accusée d’intelligence avec des forces et d’activités subversives de déstabilisation du régime. Avant elle, c’est Sébastien Ajavon, exilé en France, qui était condamné, en 2018, à 20 ans de prison pour « trafic de drogue ». En mars dernier, il a écopé d’une deuxième condamnation, par contumace, à cinq ans de prison ferme pour « usage de faux et escroquerie » au moment où deux autres opposants du parti Les Démocrates, Dramane Tidjani et Mamadou Tidjani, étaient inculpés par le président de la CRIET pour « association de malfaiteurs et terrorisme » après une courte période de garde à vue. Quant à l’universitaire qui vient de comparaître hier, il est connu pour être très critique vis-à-vis du régime en place. En attendant de connaître le fin mot de son histoire, on peut dire qu’il ne fait pas bon être opposant au Bénin.  Mais avec une Justice aux ordres, Patrice Talon qui est accusé de dérives autoritaires et qui a déjà réussi le tour de force de faire le vide autour de lui pour s’ouvrir un boulevard pour son second mandat, ne rend pas service à la démocratie au Bénin. C’est pourquoi l’on peut alors craindre que l’homme d’affaires devenu président, ne finisse par ramener son pays, jadis cité comme une vitrine de la démocratie,  au rang des cancres de la démocratie en Afrique. C’est un regrettable recul démocratique que l’ex-Dahomey ne mérite pas. D’autant que dans ce Bénin en pleine mutation et encore à la recherche de ses marques, les relations interpersonnelles semblent avoir pris le dessus sur le débat politique. 

Source : lepays.bf