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Les Echos : Qu’est-ce que c’est que la flore ?

Alassane Boncana Maïga:
La flore est l’ensemble des plantes, qu’elles soient des plantes ligneuses ou herbacées.


Les Echos : Quel est l’état de la flore au Mali ?

Alassane Boncana Maïga:
L’état de la flore est peu reluisant au Mali parce que depuis les années de sécheresse 1973 et 1984, nous avons assisté de façon progressive à une dégradation continue des ressources, du fait de la sécheresse et de la pression humaine tant par le prélèvement du bois ou autres consommations énergétiques que pour le bois de construction ou les défrichements pour l’implantation des exploitations agricoles, sans oublier les feux de brousse.

Par rapport aux caractéristiques de la flore malienne, il y a eu une étude dans le cadre de la stratégie nationale et du plan d’action sur la diversité biologique qui a dénombré 1700 espèces de plantes vasculaires, parmi lesquelles, on compte 8 espèces endémiques. Une espèce endémique est une espèce qui ne se trouve que dans une zone donnée et dans un seul pays. Donc, ces espèces ne se trouvent qu’au Mali et les conventions internationales nous font obligation de les préserver de manière particulière. Il y a également des espèces d’importance économique comme le bourgou, le néré, le karité, qui sont des espèces produisant des fruits de grande consommation dans notre pays. Aujourd’hui, que ce soit dans les régions du Nord ou du Centre, on rencontre très peu de forêts. Ce n’est qu’à Sikasso qu’on retrouve les derniers vestiges de forêt au Mali.

Il y a 113 forêts classées au Mali pour une superficie totale de 951 601 hectares dont la plupart ont été classées à l’époque coloniale. Il y a seulement 17 forêts dont le classement est intervenu entre 1986 et 1987 dans la région de Sikasso. Il faut aussi souligner les réserves de faune, qui sont des domaines classés et qui ont le même statut que les forêts classées. Il y a au total 22 réserves de faune pour une superficie totale de 8 444 428 hectares.

Les Echos : En quoi consiste la politique forestière du Mali ?

Alassane Boncana Maïga:
La politique forestière du Mali repose essentiellement sur trois options principales. Il y a d’abord l’option sociale, qui prévoit que les populations soient responsabilisées, soit sur des parcelles ou pour faire des exploitations. Ensuite, vient l’option économique qui veut que la forêt apporte quelque chose à l’économie nationale. Une forêt, pour même la protéger, doit apporter quelque chose à l’individu ou à la nation. Enfin, il y a l’option écologique, qui consiste à faire valoir le rôle écologique que les plantes jouent dans la lutte contre le changement climatique.

Les Echos : Qu’est-ce que le Mali gagne dans l’exploitation de ses forêts ?

Alassane Boncana Maïga:
Le Mali y gagne très peu car le bois n’est pas taxé à sa valeur réelle. Si on devait taxer le bois à sa valeur réelle, ça allait susciter des crises sociales parce qu’on aurait dû vendre le stère de bois à 3 ou 4 fois plus que le prix actuel. Imaginez qu’on veuille couper un arbre qui met 20 à 30 ans à pousser et qu’on vous dise que ce pied coûte 7000 ou 7500 F CFA, vous vous rendrez compte que le prix est dérisoire par rapport à tout le temps que cet arbre a pris pour arriver à ce stade d’exploitation.

Les Echos : Existe-il des accords de principe entre l’Etat et les grandes sociétés d’exploitation de bois ?

Alassane Boncana Maïga :
Je crois que le terme grande société d’exploitation de bois n’est pas approprié pour un pays sahélien comme le Mali, qui n’est pas un pays forestier comme la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Gabon, où les forêts constituent une industrie. Dans ces pays, on peut parler de grandes sociétés d’exploitation forestière. Cependant, il n’empêche que le Mali a prévu dans sa politique forestière de donner à la forêt sa valeur économique. Dans ce cadre-là, il est effectivement prévu, pour une société, qui est en règle de pouvoir exploiter, mais il faut préciser que nous n’avons pas assez de ressources qui puissent justifier la présence de grandes sociétés d’exploitation de bois au Mali.


Les Echos : Quelles sont les prérogatives des sociétés présentes ?

Alassane Boncana Maïga:
Nous n’avons pas l’habitude de faire des contrats d’exploitation avec les grandes sociétés étrangères. Il y a seulement de petits exploitants qui vont prendre le bois d’œuvre pour ravitailler les villes et les artisans. Le premier cas d’entreprise est l’entreprise chinoise au niveau de Kita. La précaution est de s’assurer de la disponibilité de la ressource. Même si la ressource est disponible, il faut s’assurer que l’on peut y faire des prélèvements sans entamer le capital.

Les Echos : Vous avez parlé de dégradation. Quelles sont les mesures prises pour le reboisement et pour que les forêts retrouvent leur lustre d’antan ?

Alassane Boncana Maïga:
Il n’y a pas que le reboisement pour la reconstitution des forêts. Il y a d’abord d’autres mesures, notamment celles relatives à la restauration. La première mesure est que chaque fois qu’on exploite une forêt, il faut faire en sorte que la régénération s’effectue de façon naturelle dans cette zone. Pour ce faire, on veillera à faire la coupe des arbres dans les règles de l’art pour permettre aux souches de rejeter. Il convient également d’interdire l’accès de la zone de coupe non seulement au bétail mais aussi aux feux de brousse. Nous sommes aussi en train de mener une vaste campagne de sensibilisation et d’éducation des populations contre les feux de brousse, qui constituent le problème le plus préoccupant parmi tous ces phénomènes causant la désertification. Il faut en effet après le passage d’un feu de brousse attendre environ 5 ans, dans le meilleur des cas, pour que cette zone se reconstitue. La loi fait obligation d’interdire l’accès à une zone brûlée par le feu de brousse au bétail et aux hommes.

Les Echos : Existe-t-il des lois qui puissent vraiment protéger la flore ?

Alassane Boncana Maïga:
S’il y a un pays où la législation et la réglementation sont assez abondantes par rapport à la protection des ressources forestières, c’est bien le Mali. On peut se rappeler que dans les années 1980, il y avait une loi qui faisait interdiction des feux de brousse. Cette loi a fait l’impopularité des services forestiers parce qu’à l’époque, les textes précisaient que le feu de brousse était assimilé à un crime et les peines encourues par les populations responsables étaient suffisamment lourdes. Il y avait ce que nous, nous avions appelé la transaction collective, qui stipule que sur le territoire d’un village donné, si l’auteur n’est pas retrouvé, c’est tout le village qui est collectivement responsable de la pénalité.

Depuis 1980, il existe une réglementation assez sévère pour protéger les ressources forestières. En 1995, nous avons anticipé sur la décentralisation en consacrant trois domaines forestiers, ceux de l’Etat, des collectivités et des particuliers. Chacun de ces domaines fait l’objet d’une réglementation spécifique. Aujourd’hui, nous avons la loi 95-004 de janvier 1995 portant conditions de gestion des ressources forestières, qui précise les conditions d’exploitation des ressources et les pénalités encourues chaque fois qu’il y a infraction.

Cette loi a été désagrégée en décrets et arrêtés d’application, selon les domaines. Par exemple, il y a un décret qui gère les problèmes de classement et de déclassement, les défrichements, etc. Concernant les feux de brousse, par exemple, il existe un arrêté portant gestion des feux précoces.

Les Echos : Qu’en est-il de l’application de ces lois ?

Alassane Boncana Maïga:
Les lois s’appliquent dans toute leur rigueur par les services forestiers, mais j’avoue que le territoire est assez vaste pour qu’il y ait la présence de forestiers un peu partout. En réalité, les forestiers sont des techniciens qui font l’appui/conseil et veillent au respect de l’application de la législation et de la réglementation, qui transmettent leur savoir-faire aux populations, appelées à les relayer pour assurer la protection et la gestion durable des ressources. La mise en avant des populations dans la protection et la gestion durable des ressources forestières se justifie par le fait que ces dernières sont les principales bénéficiaires des produits de ces forêts.

Les Echos : Un message aux populations ?

Alassane Boncana Maïga:
Je voudrais attirer l’attention de la communauté nationale sur le danger qui menace la planète tout entière. Etant donné que l’environnement ne connaît pas de frontière, il est évident que le Mali n’échappera pas aux effets des changements climatiques même s’ils ont été induits par d’autres pays sur d’autres continents. Le cas de notre pays est spécifique, 2/3 du territoire étant désertique et le 1/3 qui reste est suffisamment dégradé. Si nous ne prenons garde, si nous ne nous investissons pas dans la protection et la gestion durable du peu de ressources qui nous restent et dans l’intensification du reboisement, la situation au Mali se dégradera davantage. A cet égard, je lance un appel pressant aux Maliens pour qu’ils prennent conscience du rôle primordial de la forêt dans notre vie de tous les jours. Qu’ils comprennent que sans les forêts, la vie est presque impossible sur terre. Chaque Malien doit par conséquent être un forestier à part entière pour gérer les ressources de son terroir ou qu’il intervienne pour empêcher certains dégâts chaque fois qu’il le peut où il le faut.

Propos recueillis par Ogopémo Ouologuem
(stagiaire)

25 avril 2008