Partager

Après deux décennies de pratique démocratique, le Mali, précédemment distingué comme l’un des meilleurs qu’on peut faire en la matière, se fait maintenant rattraper par ses errements politiques occasionnés par une classe politique au sein de laquelle grenouille une intelligentsia factice, qui jamais n’a convaincu personne en dehors de ses propres corbeaux.

Le soutien plus ou moins massif apporté par le peuple au putsch du 22 mars dernier provenait du fait que l’élite politique issue des évènements de mars 1991 n’a travaillé que pour instaurer une démocratie censitaire dont elle tirait grandement profit à travers des modes électifs biaisés et de l’irresponsabilité d’un régime marqué par l’affairisme et l’opportunisme au point qu’il ne s’en cachait plus et détournait (ou laissait le faire) au grand jour.

Les militaires du Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’Etat (CNRDRE), apparus dans ce contexte presque cauchemardesque, ont pu faire illusion un moment, mais démontrent maintenant presque chaque jour qu’ils ne sont pas venus pour ce que le peuple croit et que l’une des devises de ce pays étant chacun son tour chez le coiffeur (entendez aux affaires), eux n’ont les leviers du pouvoir que pour s’en servir à titre personnel.

Du haut de leur existence illégale et dans le jargon de leur milieu, ils ne se font pas faute de faire savoir à ceux qui le désirent, leur haine des partis politiques responsables, selon eux, de la pagaille actuelle et de la déliquescence observée de l’Etat depuis 1991.

Si cela ne tenait qu’aux putschistes, la classe politique, dans son intégralité, serait exclue des négociations en cours en vue de parvenir à une normalisation de la situation et c’est la raison pour laquelle, comme interlocuteur, ils ne veulent entendre parler que de la seule Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), quand bien même celle-ci ne serait que le bras armé de la France néocoloniale du Hongrois Sarkozy.

La désillusion est d’autant plus grande maintenant que quotidiennement la junte fait la preuve qu’au lieu d’une armée républicaine qu’on croyait avoir, nous n’avons en fait que des troupes disparates dont la mentalité n’est pas loin de celle de l’armée de 1968 qui mit fin au régime de l’Union soudanaise (US-RDA) et que tout son programme est de nous remettre le régime rétrograde du Comité militaire de libération nationale (CMLN).

Toute la gymnastique du CNRDRE de s’accrocher au pouvoir et de fatiguer la Cédéao avec une phraséologie faussement patriotique n’a de sens que perçue sous cet angle : celui de jouir des avantages du pouvoir et ses membres semblent prêts à tout pour cela, y compris le sacrifice des populations du Nord.

Celles-ci d’ailleurs, pour les uns et les autres, ne semblent plus représenter qu’un leitmotiv pour s’adresser à l’opinion internationale et rendre les forces d’occupation responsables des souffrances des populations locales et tirer profit de la condamnation par la communauté internationale des islamistes et des terroristes installés dans nos villes du Nord.

Traversée du désert

En attendant l’arrivée aux affaires de nouveaux responsables ayant à cœur d’en découdre avec les rebelles et la mise sur pied de nouveaux mécanismes pour sortir de cette impasse, les bandits armés et les islamistes ont beau jeu de faire du Septentrion ce qu’ils veulent, ni plus ni moins qu’un « Aqmistan », comme l’a si bien souligné un confrère.

Sans coup férir, ils peuvent saccager des mausolées, commettre des viols dans des mosquées, détourner les dons destinés aux populations en souffrance que l’autorité plus ou moins légale installée à Bamako ne réagira parce qu’elle a la tête ailleurs, à sa survie politique par exemple.

Le pays semble donc parti pour une longue traversée du désert surtout lorsqu’on songe à la nouvelle orientation prise par l’actualité politique qui nous fait encore boire la ciguë avec la nomination de Modibo Diarra comme Premier ministre et les récentes nominations opérées par ce dernier.

La restauration avait certes commencé sous ATT au nom de la valeur intrinsèque de l’individu, mais cette fois le chef du gouvernement franchit carrément le Rubicon en prenant des personnalités anciennement si proches de Moussa Traoré que ce dernier peut s’estimer remis en selle.

Toutes ces connections, les unes dans les autres, laissent penser que la résolution de la question du Nord n’est pas pour demain, quoi que disent les responsables actuels, civils comme militaires. L’équipe gouvernementale semble plus préoccupée de normaliser la situation de l’ancien chef de l’Etat que de faire face aux problèmes réels du pays et la junte plus à l’aise dans les négociations visant son maintien aux affaires que de se lancer dans la reconquête des villes du Nord.

C’est dire que la série noire continue pour le Mali en dépit des changements intervenus dans la direction des affaires en France et qui voient un socialiste succéder à un prédateur de droite par ailleurs présenté comme l’un des cerveaux du vaste complot ourdi contre le Mali en vue de le déstabiliser à cause de ses ressources naturelles.

Yiriba

Les Echos du 10 mai 2012