Partager

Malgré l’opposition des producteurs et des travailleurs, les réserves des banques, le scepticisme des transporteurs et autres opérateurs de la filière coton, le gouvernement est décidé à obtenir la privatisation de la CMDT au forceps. Les députés sont mis au pied du mur pour donner leur feu vert. Un pan de l’économie malienne est en train de s’effriter.

L’Assemblée nationale examine actuellement, en session extraordinaire, le projet de loi sur la privatisation de la Compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT).

Inscrit dans les rôles de la session ordinaire d’avril dont les travaux ont pris fin le 5 juillet, le projet de loi sur la cession des actions de l’Etat (92%) dans le capital de la CMDT avait été renvoyé par les députés pour mieux s’informer.

C’était sans compter avec la détermination du Premier ministre Modibo Sidibé qui a demandé une session extraordinaire du parlement à partir du 14 juillet pour obtenir le feu vert des députés sur la privatisation de l’entreprise cotonnière.

Pourquoi en dépit de l’opposition des producteurs et des travailleurs, les réserves des banques, le scepticisme des transporteurs et autres opérateurs liés à la filière coton, l’Etat persiste-t-il à privatiser la CMDT ? En réalité, l’Etat malien n’a pas le choix.

La CMDT, à l’instar d’autres sociétés d’Etat, est dans le collimateur des institutions de Breton Woods depuis quelques années. En conditionnant leurs aides à la libéralisation du secteur coton, la Banque mondiale et le FMI ont mis l’Etat malien au pied du mur. Mais la CMDT n’est pas une entreprise comme les autres.

Avec un chiffre d’affaires de 200 milliards de francs Cfa par an, dont 110 milliards distribués au monde rural, 30 milliards à divers prestataires, 12 milliards aux transporteurs, 11 milliards aux banques, 10 milliards en impôts et taxes pour le trésor public, le géant du coton malien assure à lui seul 30 à 40% des recettes d’exportation du pays, représente 8% du PIB et fait vivre directement ou indirectement près de 4 millions de personnes.

Cependant, depuis quelques années la « success story » est mise à mal par la chute des cours de l’or blanc sur le marché international.

Une chute consécutive aux subventions que les Etats-unis accordent à leurs cotonculteurs en violation des règles du marché et qui entraînent la surproduction et tirent les prix vers le bas. Ces mêmes institutions de Breton Woods qui interdisent aux Etats africains de subventionner leurs agriculteurs sont incapables de réagir face à cette situation.

Vendre de la CMDT au franc symbolique

Dans un pays pauvre comme le Mali, le ministre des Finances est confiné au rôle de ministre du budget. Et sans les appuis budgétaires des partenaires techniques et financiers, il n’a pas de marge de manœuvre pour combler les déficits.

L’annonce de la loi de privatisation de la CMDT faite en juin, au moment des semis, par le ministre des Finances, Abou Bakar Traoré, a compromis la campagne cotonnière qui commence. Les producteurs qui s’inquiétaient des conséquences de cette privatisation on révisé leur plan de compagne : certains ont réduit leurs superficies, d’autres se sont purement et simplement retirés de la culture du coton.

« L’Etat peut tout privatiser, mais pas nos champs », clame un paysan de Bougouni. Les producteurs se sentent abandonnés, car la Banque nationale de développement agricole (BNDA) craignant pour ses créances et contrairement à ce qui a été convenu a récupéré tout le crédit qu’elle pouvait sur le revenu coton des sociétés coopératives de producteurs. Une situation qui a sapé la confiance des producteurs aux engagements pris avec l’Etat.

A ces facteurs s’ajoute le retard dans les paiements du coton enlevé aux paysans. A la date d’aujourd’hui, environ 8% des producteurs ne sont pas payés, ce qui représente l’équivalent de 3,2 milliards de francs Cfa qui leur reste dû suite à l’inertie de l’Etat.

Par ailleurs, les producteurs de coton ne comprennent pas la limitation de la subvention du gouvernement aux seuls engrais de « l’initiative riz » du Premier ministre Modibo Sidibé au moment où les prix des intrants ont flambé en zone contonnière.

Pour tous ces motifs, la moitié des producteurs ont décidé d’abandonner la culture coton, selon un rapport interne à la CMDT.

L’entreprise qui projetait de produire 500 000 tonnes de coton graine à la faveur de la remontée des cours sur le marché international a révisé ses objectifs à la baisse.

La CMDT table actuellement sur 240 000 tonnes en dessous du seuil de rentabilité de l’entreprise qui est de 350 000 tonnes à l’état actuel des cours. Une situation qui va creuser le déficit de la société qui, en une décennie, a atteint 172 milliards de francs Cfa. Est-on dans les bonnes conditions pour privatiser la CMDT ? La réponse logique est non.

Mais la logique de ceux qui commanditent la privatisation est implacable : dévaluer l’entreprise qui était considérée comme le fleuron de l’économie malienne pour la vendre au franc symbolique au moment où les cours amorcent leur remontée.

Fousséni Traoré

16 Juillet 2008