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En Janvier 1983, François Mitterrand effectue sa première et dernière visite officielle à Marrakech, au Maroc. Deux jours auparavant, le tout puissant Général Ahmed Dlimi meurt sur une route de la capitale du Sud marocain, du moins selon la version officielle. Informé de la nouvelle, Mitterrand paraît un instant troublé, et pour cause : il sait que cette mort n’est ni innocente, ni gratuite. Mais il n’hésite pas : d’ailleurs, il est trop tard pour reporter on voyage. “Quand l’avion est déjà en bout de piste, on ne revient plus en arrière“, dit-il.

Du reste, la visite de Mitterrand au Maroc se déroule à merveille. L’idée de Claude Cheysson d’une conférence sur la Méditerranée Occidentale est évoquée avec force publicité ; mais elle ne sera jamais réalisée. Devant le Parlement de Rabat, Mitterrand prononce un discours rédigé par Hubert Védrine (son ministre des Affaires Etrangères), qui plaît et aux députés de l’opposition, et au pouvoir marocains. La saillie maladroite de Lionel Jospin, un an plus tôt, lors de l’arrestation du leader de la gauche marocaine (Abderrahim Bouabid) est alors vite oubliée. Bref, les deux Chefs d’Etat s’apprécient en professionnels.

Quelque chose se corse…

Cette relation sans nuage entre Mitterrand et le roi marocain dure juqu’en 1981, date de l’incident dit “d’Ifrane“. En séjour privé dans la station de l’Atlas (au Maroc), Mitterrand n’a pas apprécié qu’en sa présence, on organisât un référendum sur l’union entre le Maroc et la Libye (une union qui s’est avérée du reste éphémère), ni que du côté marocain, on ébruitât ce voyage organisé par le Secrétaire particulier de Mitterrand, dans un cadre pourtant strictement confidentiel.

Le jour dudit référendum, Mitterrand se rend à Lisbonne (Portugal) et regagne Paris dans un état furieux. “Il m’a manqué ! “, fulmine-t-il au retour, parlant de Hassan II. Entre lui et le roi marocain, quelque chose s’est corsée. Est-ce pour cette raison que plus tard, le Président français refusera d’abriter et de cautionner, à Paris, une rencontre entre Hassan II et l’Israélien Shimon Pérez? Certes, l’agacement que lui inspire désormais le souverain marocain a joué un rôle, mais qui n’est pas déterminant, dans ce rendez-vous manqué entre ces deux chefs.

En réalité, en cette année 1984, Mitterrand a baissé les bras au Moyen Orient. Il ne croit plus aux plans mirobolants. Et l’attentat de Beyrouth, en Octobre 1983, contre les parachutistes français du Drakkar lui a ôté toute illusion de jouer un rôle important au Liban. “Nous avons surestimé nos moyens. Nous avons succombé au péché d’orgueil”, explique-t-il.

En effet, pendant les trois premières années de son premier septennat, Mitterrand se laisse aller à croire que la France a une vraie politique à mener dans la sous-région. La tentation est éphémère, mais réelle, surtout qu’elle est nourrie par les discours sincères que lui tiennent ses Conseillers Jacques Attali, Charles Salzman et son ministre Claude Cheysson. Mais tous les trois préconisent une stratégie différente.

En effet, Attali pense qu’il doit jouer un rôle à la Kissinger : petits pas et messages discrets. Salzman, lui, suggère d’inclure les Saoudiens et leur argent, et avance le projet peu réaliste d’une autoroute extra-territoriale allant du Caire à Damas (Syrie), en passant par Amman. Quant à Cheysson, il ne jure que par le dialogue privilégié avec la Syrie et l’OLP.

Mais les trois approches ont une base commune : la France et son Président ont rendez-vous avec l’Histoire, sur la rive orientale de la Méditerranée. Cette idée flatte Mitterrand qui, un moment, se prend au jeu avec, en point d’orgue, son fameux discours devant la Knesset (Parlement israélien) en Mars 1982. Mais il il a vite fait de déchanter…


Et finalement se casse

Peu à peu, la relation Miterrand-Hassan II se réduit comme peau de chagrin. Ce qui gêne le Président français, ce n’est pas tant le problème des droits de l’homme dans le royaume, auquel son épouse, Danielle, s’intéresse de plus en plus. Sur ce point, Mitterrand est très historiciste. En outre, l’évolution sociale et économique entaînant, selon lui, celle des libertés et des mentalités, il sait bien (comme il lui est d’ailleurs arrivé de le dire), ”qu’on ne règne pas sur le Maroc comme sur la Suède“. Mais il trouve que Hassan II, qu’il compare désormais à Louis XI, lui a “manqué”. Et çà, Mitterrand ne l’admet pas !

Dès lors, Hubert Védrine, Pierre Bérégovoy, Jacques Delors, Jacques Attali, et surtout, Roland Dumas, se substituent à Mitterrand pour maintenir le dialogue avec Hasan II. Mais ils auront fort à faire pour pouvoir “panser les plaies”. Comme pour dire “qu’on ne peut plus ramasser l’eau versée“...


A cause d’un pamphlet

Comme pour ne rien arranger, un pamphlet de Gilles Perrault, intitulé “Notre ami le roi”, vient s’ajouter au problème en produisant l’effet d’une bombe. Certes, dans cette autre affaire, il y a beaucoup de comédie, de simulacre et de pure psychologie. Mais pas une seule seconde, Hassan II n’a vraiment pensé que Mitterrand a suscité ce livre ! Et pas une seule fois (toujours dans ce livre), les fondements de la relation franco-marocaine n’ont été touchés au coeur.

Malgré tout, des dizaines de milliers de télégrammes de protestation submergent jusqu’à paralyser, pendant quelques semaines, le service du Courrier de l’Elysée. Et l’intrusion publique de Danielle Mitterrand vien eoncore compliquer sérieusement les choses. Aussi, Hubert Védrine (le pauvre !) se souviendra pendant longtemps de ses multiples et épuisantes séances d’explication, tant à Paris qu’à Rabat, avec bien des élites marocaines : Reda Guedera, Abdellatif Filali, Driss Basri, Youssef Ben Abbès…

Sans cesse, Védrine leur répète que Mitterrand ne connaît même pas l’auteur de ce pamphlet (Gilles Perrault) ; que Danielle Mitterrand fait ce qu’elle veut ; que nul n’est en mesure de la faire changer d’avis, pas même son mari ; que ce dernier doit souvent passer par Roland Dumas pour que Danielle consente à différer, et non annuler, un projet de voyage. Et Védrine ajoute que le plus souvent, l’Elysée n’est prévenu des voyages de l’épouse du Président qu ‘après coup, soit par la Presse, soit par un télégramme affolé d’un Ambassadeur. “On vous croit ! Mais du point de vue marocain, c’est inexplicable“, répondent invariablement les interlocuteurs marocains de Védrine.


Un éloge prématuré

Lorsqu’au cours d’un entretien télévisé, Hassan II qualifie la femme de Mitterrand “d’épouse morganatique” (exclue de la noblesse), ce dernier ne bronche pas. Mais il réagit très mal : désormais, il n’est plus question, pour lui, de téléphoner et même de parler à Hassan II. Lors du fameux Sommet de la Baule, en Juin 1990, la fâcherie entre les deux chefs devient publique lorsque Hassan II mobilise les Chefs d’Etat africains sur le thème “Pas de leçons de démocratie ! “. Et quand on sait que le maître d’œuvre de ce Sommet et de son thème n’est autre que, on comprend mieux à qui s’adresse la phrase dudit thème…

La mésentente entre les deux chefs ne s’apaisera un peu qu’en Novembre 1994, à l’occasion d’un autre Sommet franco-africain : celui de Biarritz. Assis côte à côte pour le dîner de gala auquel, pour une fois, Mitterrand est venu en retard, et Hassan II, en avance ( pour une fois aussi), les deux hommes sont contraints de deviser… normalement. Mais le lendemain, après s’être renseigné sur le meilleur moment pour “dire quelque chose de fort“, le roi marocain prononce, en séance plénière, un discours étrange, émouvant et presque funèbre sur… Mitterrand. Ce dernier l’écoute tranquillement, sourit à la fin et conclut : “Bel éloge, mais prématuré!“. Comme pour dire à Hassan II qu’il est toujours vivant, n’en déplaise… à ceux qui veulent le voir mort…


De déception en déception

En somme, ce rendez-vous manqué entre Mitterrand et Hassan II signifie qu’entre 1981 et 1995, c’est bien la question personnelle, la curiosité pour tel ou tel (Chef d’Etat) et les déceptions d’amour propre (toujours entre chefs) qui tiennent lieu de politique globale de l’Elysée vis-à-vis du monde arabe. Ainsi, on a vu Mitterrand déçu par le roi du Maroc, mais aussi par Hafez El Assad de Syrie. Pourtant, Mitterrand est très désireux de rencontrer le maître de Damas (El Assad) qu’il ne connaît qu’à travers les pages que le diplomate américain, Henry Kissinger, lui a consacrées dans ses Mémoires.

Après leur rencontre, Mitterrand juge le personnage (toujours El Assad) “intéressant et déconcertant”. Pour Mitterrand, ce qu’il y a de déconcertant chez le roi syrien, c’est par exemple son obsession à faire jouer à son pays, surtout devant des visiteurs, un rôle historique de premier plan depuis la nuit des temps. Malgré tout, le Président français a très vite acquis la conviction que Hafez El Assad ne lui laisserait aucune marge de manoeuvre au Liban.

La déception de Mitterrand va aussi à l’endroit de Yasser Arafat : à ses yeux, ce chef palestinien n’a jamais acquis une vraie dimension historique, mais plutôt celle “d’un Edgar Faure levantin (de l’Orient) doublé d’un manipulateur“. Une fois son opinion ainsi établie sur Arafat, Mitterrand laisse à Roland Dumas le soin de “traiter“ son cas. C’est qu’il se souvient de cette fameuse petite phrase d’Arafat (prononcée en français) à propos de la Charte de l’OLP prônant la disparition de l’Etat d’Israël : “C’est caduc ! “.

En réalité, c’est Roland Dumas qui a trouvé le mot, puis en a expliqué la signification à Yasser Arafat qui l’a prononcé. C’est dire que Dumas a bien “traité“ Arafat. A tel point que plus tard, Mitterrand en a beaucoup souri et… même ri.

(A suivre)

Rassemblées par Oumar DIAWARA

29 Avril 2009