Partager


Avec les Chefs d’Etat du Maghreb et du Moyen Orient, l’ancien Président français, François Mitterrand, entretenait des rapports nettement contrastés. en effet autant il redoutait des coups dans le dos venant de l’un, autant l’autre incarnait, à ses yeux, le paysan de son enfance. Quant au troisième, il le faisait tout simplement… rire, à défaut de se marrer.

En 14 ans d’exercice du pouvoir, François Mitterrand n’a jamais mis ni l’Afrique, ni le monde arabe au cœur de ses vraies préoccupations, sauf pendant …la guerre du Golfe : qui est fou? C’est qu’en matière de politique étrangère, cet homme, que d’aucuns Français qualifiaient de “littéraire provincial“, est d’abord et avant tout un Européen convaincu.

Une politique, pas de frilosité…

S’il arrive à Mitterrand de se passionner pour l’histoire du Liban ou, plus tard, pour le charme d’un monastère copte du Sinaï, il ne s’agit là, pour lui, que d’escapades intellectuelles ou romantiques, toujours liées à la façon dont la civilisation judéo-chrétienne avait pu survivre ou se perdre en terre d’Islam.

Certes, la vie professionnelle d’un Président français est faite d’abord de politique intérieure, ensuite de sommets européens. Mais ses priorités sont aussi une affaire de choix.

Or tous ceux qui ont eu à évoquer ce thème avec Mitterrand le savent : il n’a jamais cru dans cette fameuse “politique arabe de la France” ! Pour lui, ce grand dessein n’a tout simplement pas existé, en dehors du mythe ou de la fiction qui, des temps de De gaulle, Pompidou et Giscard D’Estaing, est destiné à masquer le réalité d’une politique mercantile faite d’achat de pétrole et de vente de canons.

Toujours aux yeux de Mitterrand, s’il peut y avoir des projets bilatéraux (entre la France et les pays du Maghreb et du Moyen Orient), l’approche globale relève, au mieux, d’un péché d’orgueil. L’on peut s’étonner de cette “frilosité“, venant d’un homme aussi soucieux de laisser sa trace dans l’Histoire (Mitterrand). Pourtant, c’est avec, sinon grâce à cette conviction que Mitterrand entre à l’Elysée en 1981, pour en ressortir… 14 ans plus tard, soit en 1995.

De son point de vue, son effacement progressif du dossier israélo-palestinien, son retrait rapide du Liban et son alignement, sans état d’âme, sur la stratégie américaine dans le Golfe (en 1991) ne sont point des renoncements. “La France n’avait ni le moyen, ni l’intérêt de viser plus haut : question de réalisme et de rapport de forces”, justifie-il à l’époque.


Mais de réalisme

Réalisme ! C’est autour de ce mot… d’ordre (pourrait-on dire) qu’après le 10 Mai 1981, une première bataille (très feutrée, il est vrai) se livre entre hauts responsables politiques français, autour de la politique maghrébine de la France. D’un côté, le Secrétaire international du Parti Socialiste (PS) animé, à l’époque, par Lionel Jospin, tente d’imposer son analyse pro-algérienne, pro-israélienne, anti-marocaine et favorable au Front Polisario. Très habilement, le PS colle à son “poisson-pilote“, Claude Cheysson, dont les constructions de l’axe Mexico-Alger- New Delhi sont alors prises au sérieux.

D’un autre côté, le Secrétaire Général de l’Elysée, Pierre Bérégovoy et le jeune Conseiller diplomatique, Hubert Védrine, défendent une ligne pragmatique et modérée. Bérégovoy, qui connaît bien la Tunisie (il y passs ses vacances), n’a pas la “culture“ pro-algérienne des militants du PS. Quant à Védrine, il a hérité de son père Jean Védrine (qui fut un proche du leader de la gauche marocaine, Abderrahim Bouabid) une sensibilité marocaine aiguë.

Mitterrand, lui, se garde bien de trancher ou de prendre position. Et pour causes : il a non seulement d’autres préoccupations en tête, mais il connaît mal le Maghreb et le monde arabe, et paraît, avant tout, soucieux de se garder les mains propres et libres. Mais très vite, le Président socialiste éprouve le besoin de rassurer tout le monde : ce qui, en soi, constitue une forme de choix, si minime soit-il.

Un message rassurant

Chaque jour, Bérégovoy communique à son Président des informations faisant état de l’inquiétude de la quasi-totalité des dirigeants arabes. En fait, ces derniers redoutent le “sionisme “ présumé de Mitterrand. Et la présence de ministres communistes au sein du gouvernement français laisse craindre, chez certains d’entre eux, un gel de leurs avions en France. Déjà, les capitaux fuient : il faut donc agir, et vite.

Alors, en un week-end, Bérégovoy et Védrine font le tour des résidences parisiennes des ambassadeurs arabes. Mais ces derniers les reçoivent comme on accueillerait… des Martiens. Pourtant, le message des visiteurs passe plutôt bien. Une message qui veut dire : “Ne vous inquiétez pas ; nous sommes des gens responsables“.

Deux semaines plus tard, au cours d’un déjeuner vraiment “glacial“, sinon tendu, François Mitterrand lui-même a l’occasion de répéter ces propos rassurants au roi Khaled d’Arabie Saoudite, de passage à Paris. Le souverain saoudien est ainsi le premier à être reçu à l’Elysée. Et son pays est le premier de la région visité, en Septembre 1981, par Mitterrand. C’est que le frère de ce dernier, Jacques Mitterrand, qui était Général d’Aviation à l’époque, a convaincu le Président français d’effectuer ce déplacement.

Réactions et contre-réactions

Le Parti Socialiste, lui, ne s’inquiète pas outre mesure de ce pragmatisme de Mitterrand. Mais ses analyses sur le Moyen Orient n’ont rien de révolutionnaire : ils sont proches de celles des travaillistes israéliens. En revanche, le PS tient à “sa “ préférence algérienne. C’est donc sur ce terrain qu’il entend se faire intransigeant, ses positions étant fortes.

L’Algérie de 1981 est encore puissante et influente. Et ses dirigeants ont été les euls, ou presque, à souhaiter la victoire présidentielle de Mitterrand. C’est dire que les liens entre le PS et le Front National de Libération (FLN d’Algérie) sont aussi étroits qu’anciens : mieux, ils sont même vitaux pour le PS. A tel point que les Algériens considèrent le PS français comme un ”lobby captif“ sur lequel ils estiment avoir une sorte de tirage spécial et permanent.

Mitterrand n’ignore rien de ces pesanteurs, qui le gênent pourtant. Il n’est pas non plus favorable à l’indépendance du Sahara Occidental qu’il perçoit comme un facteur de déstabilisation. “Un Etat de plus au Maghreb, ce ne serait pas un progrès“, estime-t-il. Et un référendum d’autodétermination du Sahara Occidental? “Pourquoi pas?”, répond Mitterrand : c’est que dans une lettre qu’il lui avait adressée, le roi Hassan II lui annonce qu’il va préconiser cette solution, lors du Sommet de l’OUA à Naïrobi (Kenya).

Mais le monarque marocain va plus loin : il demande à Mitterrand d’accepter qu’il puisse présenter cette concession (ledit référendum) comme…une requête formulée auprès de lui (Hassan II) par un certain nombre de puissances, dont la France. Mitterrand donne son accord : le premier contact entre les deux hommes est donc positif. “D’ailleurs, pourquoi négliger le Maroc, même si ce pays a “voté“ Giscard au lieu de Mitterrand ?“, pense le Président français.

En fait, Mitterrand choisit d’abord l’Algérie : c’est que le ”travail au corps” entrepris par Claude Cheysson y est pour quelque chose, beaucoup plus que celui du PS qui n’a pas de relais à l’Elysée. Mais il y aussi une analyse personnelle de Miterrand : avec le Maroc, les relations héritées du précédent septennat (présidentiel français) sont bonnes ; alors qu’avec l’Algérie, elles sont délicates. C’est donc là que l’effort doit porter en priorité, estime Mitterrand.
(A suivre)

Rassemblées par Oumar DIAWARA

24 Avril 2009