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La transition n’aura peut-être pas le temps dont elle a besoin pour rattraper ce qui au-delà des erreurs circonstancielles est en train de devenir une aberration sociologique. Nous en voyons deux formes. La première : le discours technocrate versus politique puis l’atomisation des forces sociales. Pour ce qui est du discours donnant toujours la préférence à un technocrate au profit d’un politique, il est compréhensible dans une certaine mesure. Surtout lorsque les partis politiques eux-mêmes se surveillent, se jalousent et préfèrent le naufrage collectif à l’émergence de l’un d’eux. En somme, le tragique avatar de ce qu’en son temps, Moussa Traoré, lui-même appelait le « gningotisme », c’est-à-dire le type de méchanceté made in Mali et nulle part ailleurs. Sinon comment comprendre qu’un politique soit écarté, par avance, d’un poste politique ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit présentement concernant les Premier ministrables de la transition. Dans de nombreux pays où on pense d’abord aux résultats que l’on veut atteindre avant de décider des critères d’exclusion, la question ne se pose pas. D’ailleurs sous ces cieux-là, passer pour un technocrate est une insulte gravissime, car cela veut dire un simple logiciel incapable de flexibilité, de dépassement et de générosité pour la cité. La question n’est pas de savoir si X ou Y militent dans des partis politiques ou les dirigent mais s’ils sont des hommes et des femmes compétents et intègres.

Être Premier ministre, chef de la transition ou chef de la junte, c’est d’abord être dans une position politique. L’amalgame homme politique égale compromission et ou pourriture n’est pas acceptable. Et nous le disions en 2002 où les polotiki mogow – appellation péjorative en bamanan des professionnels de la politique – : toutes les avancées majeures de ce pays sont le fait de forces politiques, en clandestinité ou à visage découvert. Ceci dit, les politiques eux-mêmes auront prêté le flanc. Ils étaient conscients de la caricature dont ils étaient l’objet. Ibrahim Boubacar Keita avait même mis au goût du jour une formule qui n’aura pas prospéré : « réhabiliter la politique ».

C’est pourtant un impératif. Car seule cette consigne appliquée permettrait aux forces politiques de reconquérir l’espace perdu, de ne pas être vu comme les lépreux des temps modernes. La transition en cours offre l’opportunité unique d’une pause-évaluation sur les forces et faiblesses de notre démocratie, ses opportunités et ses menaces. Si les partis politiques, une force aujourd’hui atomisée et en cela desservant le pays plutôt que de le desservir, se ressaisissaient en partant vers les fusions, au lieu des fronts éphémères, ils ouvriraient la voie pour tous les autres segments de notre société.

La fusion mais aussi la purge. Car un parti ne peut être créé que pour le seul ventre de ses leaders. Il ne peut être un facteur de perversion de la morale publique ni un vecteur de la corruption électorale, celle-ci étant la mère de toutes les corruptions. Quand on est élu par la corruption, on gèrera par la corruption, ce n’est pas plus compliqué. Nous pouvons aller aux futures élections dans une autre disposition d’esprit et dans une nouvelle configuration. C’est valable pour tout le reste : la presse et la société civile notamment. La qualité donc du produit plutôt que la quantité. Aucune démocratie ne peut survivre à la médiocrité et à la distraction. Tel est, en tout cas, l’avertissement du 22 mars 2012.

Adam Thiam

12 Avril 2012