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Sans doute la fabuleuse chanson dédiée à ces trois pays qui avaient concocté un éphémère projet de fédération, ne dit rien à nos enfants. Pour ceux-ci, du reste, Modibo Kéita peut bien être le vendeur de pompes d’occase sous les bois de la Sema à Badala, Sékou Touré un revendeur de « jakartas» chipées, et Kwame Nkrumah le nouveau DJ d’une boîte branchée.

Mais nos enfants sont des victimes et nous les coupables, coupables d’avoir retenu le témoin, coupables d’avoir organisé l’amnésie, coupables enfin de toutes les souillures, y compris celles des valeurs qui nous ont jusque-là fondé. Cependant, les quinquas et les plus âges savent toute la symbolique du titre de cette chronique et nous leur épargnerons un rappel oiseux et nous bornerons à dire ceci : le trait d’union a disparu, l’enthousiasme aussi, mais les pays sont restés, chacun avec sa réalité.

Dans cet ensemble mort-né, comme toutes les velléités fédérales de ce continent assailli qui n’a pourtant d’autre parade à ses douloureux problèmes d’intégration nationale que la seule intégration régionale, où se situe le Mali ? Et pourquoi réveiller aujourd’hui les fantômes ? La réponse est simple : Obama a choisi l’un de ces pays, le Ghana, pour y effectuer sa première visite africaine. Il s’adressa à l’Afrique du pays de Nkrumah, il y a juste trois décennies, avec un coup d’Etat tous les ans, une monnaie dévalorisée, bref toutes les tares des « Etats faillis », mais qui est aujourd’hui un pays modélisé, adulé, ascendant.

Pour tous les observateurs, la réussite du Ghana n’est due ni à son port, ni à son sous-sol, ni à son cacao seulement, mais au sens civique de ses citoyens, à la sincérité et à la qualité de son projet démocratique, à sa gouvernance respectueuse des règles universelle au lieu des particularismes dangereux et méprisants dans lesquels on cherche à confiner l’Africain, comme si de celui-ci, les gènes étaient incompatibles avec la performance.

La Guinée donc ? Un pays au relief édénique, un des premiers laboratoires du panafricanisme progressiste où ont vécu Nkrumah, Carmichael, Makeba et d’autres consciences politiques de l’époque, un pays au sol fertile et au sous-sol scandaleusement pourvu, mais hélas un château d’eau qui a soif et qui vit dans le noir. Cinquante ans de gouvernance d’arriération et de sang, et aujourd’hui un Etat poussif, qui a cessé de croire, et dont le chef, sans doute une autre exception africaine, ne se prive pas de dire sur les plateaux de télévision que «son modèle ce n’est ni la France ni l’Amérique c’est le Mali»

Du coup, lorsqu’on est Malien, on se pince. Que peut envier Moussa Dadis Camara à ce pays, qu’en tant que journalistes, nous critiquons tous les matins que Dieu fait ? Il répond lui-même : les progrès du Mali rendent jaloux. Exactement comme le Malien que nous sommes peuvent envier la réputation faite au Ghana ? Certainement.

L’homme fort de Conakry dit simplement qu’il n’y a pas cru quand il a trouvé Bamako métamorphosé depuis sa première visite. Il évite de donner les repères de temps qui sont nécessaires pour reconstituer les périodes de référence -et c’est sage- . Mais ce qui est sûr, au lieu de l’envier, nous Maliens pour l’extraordinaire potentiel dont regorge le scandale géologique qu’est son pays, c’est le patron de la Guinée qui envie le Mali avec ses 300 mille kilomètres carrés de désert, ses hivernages capricieux et ses thermomètres fous.

Mais nous avons, au moins l’électricité et l’eau, même si tout le monde ne les a pas et que de sérieux efforts restent à faire pour en démocratiser l’accès et pour Dadis c’est déjà beaucoup, car sa capitale vit dans une obscurité pré industrielle.

Il est évident, en écoutant le chef d’Etat guinéen sur le Mali, que de l’intérieur nous avons tendance à banaliser ce qui a été fait, à croire que tout ça c’était acquis d’avance. Nous n’intégrons pas dans notre réflexe quotidien la profondeur et la signification des changements intervenus. D’ailleurs, ce qui semble nous intéresser, plutôt que les réalisations, ce sont les non-réalisations, les revendications. C’est bien sain, en démocratie, surtout une démocratie acquise par césarienne, avec la douleur que l’on sait. Et c’est ainsi la loi de la vie.

Le ying et le yang. Donc le creux de la Guinée et la bosse du Ghana. Entre les deux, le Mali, notre pays. A l’égard duquel des impatiences sont souvent manifestées, mais qui sont simplement le reflet de l’amour que lui portent ceux de ses enfants conscients que l’enjeu ne se situe pas entre nous, mais entre nous et l’extérieur.

Adam Thiam

10 Juillet 2009.