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Puis la vie reprendra ses droits, entre la course au prix de condiment et les pressions d’une société qui ne se questionne plus. Parmi nous, rares sont ceux qui diront à leurs enfants ce qui s’est passé ici, il y a dix huit ans, pourquoi cela s’est passé, et ce que la nation a fait d’un butin arraché dans le sang. Or pour le Mali d’aujourd’hui, aucun mois ne devrait avoir le même parfum que mars. Il ne devrait pas s’agir d’un simple arrêt sur image, d’un court moment de feint recueillement, encore moins d’une occasion de remuer le couteau dans la plaie pour le seul plaisir de faire mal.

Ce que mars doit être, pour nous, est ce qu’octobre est à la solidarité, et décembre au sida. Mais sans folklore, sans bling-bling, sans hypocrisie, sans procès d’intention. Et sans aucune concession quant à l’évaluation de nos performances et de nos faillites sur deux aspects qui constituaient la lame de fond de l’insurrection populaire : l’amélioration de la qualité de vie des Maliens et les avancées démocratiques du pays. Mars 2009 offre le recul et les opportunités nécessaires pour cela puisque notre démocratie a dix-huit ans, l’âge légal de la maturité.

Et si certains acteurs nous ont quittés, comme Me Demba Diallo, Bakary Karambé, Kary Dembelé, Kadary Bamba, Mamadou Lamine Traoré et d’autres auxquels nous rendons hommage, plusieurs autres acteurs vivent et notre démocratie a la chance unique d’avoir des présidents, tous acteurs de mars 1991 et du projet qui en est sorti. D’abord Amadou Toumani Touré, actuel chef de l’Etat, patron d’une transition saluée et auteur du coup d’Etat qui a mis fin au bain de sang dans la nuit du 26 mars 1991.

Ensuite, Alpha Oumar Konaré, premier président démocratiquement élu adulé dans certains milieux, vilipendé dans d’autres pour avoir été pendant dix ans le centre et l’épicentre de la vie politique du Mali. Le Général Moussa Traoré, renversé, jugé, puis gracié et qui, dans une dignité qui l’honore et honore la République a pris ses distances avec la politique. Il y a enfin, un autre acteur qui supplante tous les autres, à savoir le peuple. C’est lui qui est descendu dans la rue, c’est lui qui élit, et c’est de lui que tous tiennent leur légitimité. Nous devons pouvoir trouver, en tant que nation, une forme de dialogue, loin de l’esprit de compétition et l’ego pour nous évaluer. C’est le peuple des compressés, des étudiants et élèves confinés au manque total qui se sont insurgés.

Dix huit ans après, il est bon, sans donner dans l’auto-validation ou les justifications de réfléchir sur ce qui a été fait pour la nation, en terme de création et de redistribution de richesses, donc ce que nous faisons réellement, au-delà des chartes et des lois, pour que les 9 millions de producteurs ruraux tirent le meilleur profit possible de leurs activités. Il est bon, puisque mars 1991 était, à notre avis, également la revendication confuse d’une autre forme d’Etat, celle qui permet aux citoyens d’exercer leur rôle de contrôle, que nous puissions, cette année, voir où nous en sommes, en ce qui concerne le processus de décentralisation, mais également le mode de représentation, donc la qualité de l’élection et les ambitions pour de bonnes élections.

Il est bon que nous tirions les leçons de dix huit ans de pratique des partis politiques et de la société civile moins pour déplorer leurs faiblesses que pour les corriger, parce que ces entités participent de la démocratie. Il est bon que tous nous réfléchissions aux vrais indicateurs de performance d’une démocratie, différemment du classique nombre de titres de presse privée ou de radios libres. Surtout, il nous faut sincèrement, mesurer le chemin parcouru par les medias publics, ce qui reste à faire et comment le faire. Il nous faut informer la nation de ce qui est fait pour un Etat, une administration, des institutions plus efficaces et plus légitimes, notamment la justice, parce qu’elle est la colonne vertébrale du projet de bonne gouvernance dont la révolution de mars 1991 était porteuse.

Cette introspection, cet exercice de sincérité et d’humilité doivent avoir rang de prière aux morts pour le mouvement démocratique. En l’honneur des victimes, jeunes et adultes, aux femmes de courage et de décision qui ont offert la poitrine pour que ce jour soit. En l’honneur de leurs pères et mères qui, eux, seront sincères, ce jour, dans leur recueillement, revisitant le dernier geste et se rappelant la dernière parole de leur enfant fauché au coin de la rue par l’ivresse du pouvoir, la seule folie à laquelle Jupiter condamne ceux qu’il veut perdre.

Dix huit ans après les rafales qui ont endeuillé le pays, il nous faut un peu plus que l’apothéose de la seule journée du 26 mars. Nous devons construire la dynamique qui nous permet désormais de mieux analyser et comprendre la signification profonde de mars 1991, de méditer les aléas de la démesure, et d’étudier les raisons et la structure de la colère de toute une nation. Il nous faut le faire, car il y a dix huit ans, la baraka des ancêtres a voulu que les dégâts soient limités et que le sang versé serve au rayonnement du pays. Mais le prix payé était élevé et les risques trop grands. Nous pouvons et devons en tirer tous les enseignements. C’est à ce prix que nous serons une société d’acquis et de progrès mesurés.

Adam Thiam

06 mars 2009