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Que la CENI soit une commission électorale ne fait aucun doute pour personne. Mais qu’elle soit indépendante ne cessera peut-être jamais d’alimenter les chroniques et les conversations. Du moins, tant que le processus de désignation de ses membres et de la composition de son bureau n’évoluera pas. Ce qui est déjà certain, c’est que, pour cette année, la Ceni suscitera encore plus de défiance et de méfiance.

Parce que, cette contestable institution temporaire a décidé, pour la supervision des prochaines communales, de se doter d’un président partisan en lieu et place du traditionnel représentant de la société civile. Et quel président ! Le secrétaire politique d’un mastodonte de la scène politique malienne. En l’occurrence, Seydou Traoré, ancien ministre de l’agriculture, plus connu pour sa gestion jugée par beaucoup douteuse de la lutte contre le criquet pèlerin, il y a de cela quelques années.

De quel parti est-il ? De l’Adéma Pasj. C’est-à-dire le parti politique le plus contesté du pays, perpétuellement accusé par ses adversaires, à chaque élection, de faire de la fraude et de la corruption ses sports favoris. L’histoire politique malienne est émaillée de plaintes contre ce parti.

Il a connu le désastre et atteint le fonds en 1997 lorsque même la Cour constitutionnelle, qu’on peut difficilement accuser d’être anti-Pasj, a annulé les résultats d’élections législatives fortement contestés par tous les autres partis. Le désastre de 1997 a fortement influencé l’évolution de la vie politique et a profondément affecté son paysage. Plusieurs partis politiques avaient décidé, en effet, de ne plus faire confiance en aucune administration, de se constituer en un collectif d’opposition, de laisser l’Adéma seul maître à bord.


Le consensus a sauvé les partis politiques

Les Abeilles n’ont pas hésité alors à se renforcer davantage, à s’implanter encore plus, à torpiller des formations politiques déjà fragilisées par l’inaction et le manque criard de moyens. Et à emprisonner ses leaders. Cela a duré cinq longues années. Jusqu’à ce que Amadou Toumani Touré intervienne avec son plan de sauvetage de la classe politique par la gestion consensuelle du pouvoir.

Même le Pasj, qui venait de passer dix ans à la tête de l’Etat y a participé aux côtés de ses anciens ennemis du Coppo. Les uns et les autres avaient horreur de se déclarer de l’opposition. Le premier parce qu’il ne voulait pas décrocher du pouvoir, les autres parce qu’ils ne voulaient plus entendre parler d’opposition. Il semble qu’aujourd’hui encore, majorité et opposition se soient entendues, comme en 2002, et ont décidé de ravir à la société civile les commandes de la Ceni. Vont-ils continuer à s’entendre avant, pendant et après les prochaines élections, au point d’accepter les résultats qui en seront issus ? Rien n’est moins sûr.

Personne, à commencer par ses anciens amis, n’a confiance en une Ruche de plus en plus boulimique. Parce qu’au fil des ans, ce parti s’est spécialisé dans des pratiques et méthodes qui n’ont rien à envier à ce qui se passe dans certains pays où le mot démocratie est tabou. Mais les autres partis politiques, à défaut de pouvoir compter sur une Ceni qu’ils ne maîtrisent pas, peuvent toujours avoir recours à la justice. Celle-ci est-elle disponible et surtout crédible ?


La justice est-elle disponible et surtout crédible ?

Pas certain. La famille judiciaire connaît actuellement quelques remous dont le directeur national de l’administration de la justice essaye d’occulter les vagues. Dans un point presse, il s’est prononcé sur deux affaires qui ont effrayé plus d’un justiciable. La première, c’est la démission du substitut du procureur de la République près le tribunal de première instance de Kati.

Lequel aurait préféré rendre le tablier plutôt que de subir des pressions de sa hiérarchie. Laquelle lui aurait demandé de requérir contre la mise en liberté provisoire d’un boucher, dans une banale affaire de bœuf écrasé par un quelconque automobiliste et revendu par son berger.

L’affaire aurait pu connaître un heureux épilogue dans un pays où, en raison de la solidarité et des liens sociaux, même des cas d’homicides involontaires sont traités à l’amiable. Mais il se trouve que le propriétaire de la bête est riche et influent, qu’il n’aurait pas apprécié que la carcasse de son animal soit cédée à vil prix, qu’il voudrait que des têtes tombent, qu’on lui aurait dit que la justice pourrait être instrumentalisée.

Le substitut démissionnaire, quant à lui, a déjà bénéficié de la solidarité et du soutien de certains magistrats qui ont, comme lui, la volonté de donner à la justice une figure plus reluisante que la tête d’hydre que beaucoup lui prêtent. La deuxième affaire qui affecte la famille judiciaire est relative à la nomination d’une vingtaine de huissiers de justice.

L’un de ceux-ci serait trempé dans une histoire de faux et usage de faux. Le ministre, en l’absence de toute condamnation définitive s’est donné la liberté de le nommer à un poste où il serait contesté par ses collègues. Lesquels seraient à la base de la fuite qui a permis à la presse de se délecter de cette affaire.

Une troisième affaire pourrait éclabousser la famille judiciaire. Elle aurait opposé, à Kayes, un magistrat, encore un substitut du procureur, et aux auxiliaires de justice que sont les policiers. Le substitut se serait opposé à l’arrestation d’un homme accusé d’être un des six assassins présumés d’un adjudant-chef de la police.

Alors que les flics conduisaient au commissariat les suspects qu’ils venaient d’appréhender, l’un de ceux-ci parvient à tromper leur vigilance et à se réfugier au tribunal, dans le bureau du substitut. Pourquoi le bureau de celui-ci ? Et pourquoi le magistrat aurait-il refusé dans un premier temps de le livrer à ses poursuivants ? La question hante encore les esprits.

Pour une fois, le tout-puissant Syndicat autonome de la magistrature (SAM) est perplexe et ne sait pas à quel siège se vouer. Peut-être mettra t-il à profit ces affaires pour poser sur la table de relecture les questions relatives aux pouvoirs et à l’indépendance des juges de siège, des chambres d’instruction et des parquets, aux désignations et nominations des procureurs et substituts. Sous d’autres cieux, les districts attorneys sont élus.

Cheick Tandina

13 Octobre 2008