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Chouaïdou Traoré, candidat à la présidentielle 2013: «J’estime avoir des solutions à apporter aux problèmes graves qui se posent au pays»

Natif de Sikassao, Chouaïdou Traoré est un jeune candidat de 46 ans. A la fois journaliste, entrepreneur de presse et ancien diplomate, Traoré nous détaille ici les raisons pour lesquelles il a tenu à poser sa candidature pour devenir le Premier des Maliens. Interview.

Afribone: Nous avons connu Chouaïdou Traoré pour sa célébrité dans la presse pendant le mouvement démocratique de 1990-1991 mais après, on vous a perdu de vu sur la scène publique. Pourquoi ce retrait ?

Chouaïdou Traoré: Je n’étais pas un acteur politique. Je suis un journaliste. J’essaie de rentrer maintenant dans la vie politique. Il y a une grande différence entre un journaliste politique et un homme politique. C’est aux hommes politiques d’animer la scène publique. Mon rôle à moi, c’était d’être observateur, quelqu’un qui analyse les faits et les gestes de ces hommes politiques. Comme vous l’avez dit, j’étais actif depuis mars 1991. Après la chute de Moussa Traoré [Président de la République de 1968 à 1991], je me suis consacré à mes entreprises de presse que j’ai essayé de développer tant bien que mal, en créant le tout premier quotidien du Mali, «Nouvel Horizon», puis un autre quotidien, «Le Soir de Bamako». Après, j’ai eu la chance de sortir du Mali pour être Consul général du Mali en Arabie Saoudite où je suis resté sept ans.

Je possède également une imprimerie et une société de communication.

Vous êtes candidat à l’élection présidentielle de juillet 2013. Qu’est-ce qui vous a motivé à vous présenter quand on sait que vous n’étiez pas dans la course en 2012 ?

Jusqu’au 22 mars 2012, je me disais que les acteurs politiques que nous avions en face de nous pouvaient faire l’affaire. Mais avec le coup d’Etat, et tout ce que cela a démontré comme insuffisances dans la société, je me suis rendu compte que plus de la moitié de la population ne se reconnaissait ni dans le processus démocratique ni dans la gestion du pays. Cela montre qu’il y a une cassure profonde. C’est ce qui me motive à venir au devant de la scène parce que j’estime que j’ai des solutions à apporter aux sollicitations des uns et des autres ainsi qu’aux problèmes graves qui se posent au pays.

Peut-on avoir une idée de ces importantes difficultés ?

Tous ceux qui sont nés après mars 1991 ou qui avaient cinq ou dix ans en 1991 ne se reconnaissent pas du tout dans ce qui a été fait. Cela est très grave pour le pays. Le processus démocratique n’a pas de retombée sur leur condition de vie. De graves problèmes d’emploi, de moyens financiers ou de prises en charge de la famille, d’éducation, se posent à la nation. Ce qui a couronné le tout a été le sérieux problème de sécurité où les maliens ont découvert qu’ils n’avaient pas d’armée ; qu’ils n’avaient pas les hommes nécessaires pour assurer leur sécurité. Autant de problèmes qui méritent des réponses immédiates.

Vous avez été consul sous ATT. Cette proximité avec l’ancien chef de l’Etat ne peut-il pas vous handicaper face à vos adversaires politiques ?

J’ai été consul général. Cela veut dire chef de poste d’un consulat général notamment celui de Djeddah, qui s’occupe des problèmes d’encadrement de communautés. Je suis resté là-bas de 2003 à 2010. C’est une mission technique que je suis allé accomplir.

Mais ma proximité avec ATT ne date pas de cela. Ce n’est pas parce qu’il a des problèmes aujourd’hui que je vais le renier. Pour moi, c’est un grand frère que je connais de longue date. Je me rappelle quand il a pris le pouvoir en 1991, le premier journaliste avec lequel il a voyagé à l’étranger, c’était moi !

Nous sommes allés ensemble en Libye, au Burkina… Et depuis, nous avons gardé les meilleures relations possibles. Et cela jusqu’aujourd’hui quand même je n’ai plus ses contacts depuis quelques mois. Mais je me considère toujours comme son frère. J’estime que si cette proximité n’est pas un atout, elle ne peut pas être un handicap en ce sens qu’il peut me donner des conseils très utiles. ATT est un homme d’expérience malgré les problèmes que son régime a connu vers la fin. Quand on fait des erreurs, on est seul à assumer face à sa conscience et à l’opinion publique.

L’Etat a officiellement arrêté le premier tour de la présidentielle au 28 juillet 2013. Ce délai vous semble-t-il acceptable pour l’organisation d’un scrutin crédible et transparent ?

Bon… L’Etat sait ce qu’il fait. Il dispose de beaucoup de moyens, aussi bien intellectuels, financiers, qu’humains. Je fais entièrement confiance aux hommes et aux femmes qui animent l’état en ce moment en vue de la tenue d’un scrutin correct.

Le fichier électoral n’étant pas encore prêt, la carte NINA toujours pas arrivée à Bamako… Vous n’avez pas l’impression que dans ces conditions l’organisation matérielle du scrutin accuse du retard ?

Je crois que nous sommes dans les délais. Nous avons encore deux mois et l’Etat, en deux mois, est capable de beaucoup de choses.

Quelle appréciation faites-vous des conditions sécuritaires actuelles du pays, en rapport évidemment avec le scrutin ?

Je pense que ça va bien se passer surtout qu’il est prévu que les casques bleus de l’ONU soient déployés sur le territoire national. Cela va se faire dans les régions du nord mais il y aura une surveillance étroite dans les régions du sud également. J’ai confiance aux occidentaux qui travaillent sur ce dossier. J’ai confiance aux militaires maliens, surtout qu’un nouveau bataillon formé par les européens sera disponible dès ce mois de juin.

Les négociations en cours avec le groupe séparatiste armé du MNLA doivent aboutir à un «accord-cadre» censé être entériné par le président élu. Quelles sont vos réserves face à cet éventuel projet ?

L’accord-cadre est ce que le MNLA a souhaité pour définir les engagements entre lui et l’Etat mais quelque soit le document final qui sortira de ces négociations dont l’objectif est de permettre que les élections se tiennent sur l’ensemble du territoire national, il ne sera pas imposer au nouveau président.
Le souci de l’Etat malien est que le MNLA et les autres groupes armés acceptent que ce soit le nouveau pouvoir qui discute de leur revendication. C’est le nouveau président qui jouit de la légitimité nécessaire, de la tranquillité d’esprit et du temps nécessaire pour régler en profondeur ce problème.

Si vous êtes élu, quelles seront vos priorités pour remettre le Mali sur les rails ?

La première priorité est cette question sécurité qu’il faut résoudre en profondeur en dotant l’armée de moyens adéquats. Je me propose, aussitôt élu, de mettre à la disposition de l’armée toutes les conditions nécessaires, surtout l’équipement aérien permettant d’assurer un transport des hommes et du matériel de Bamako jusque vers les zones à risque.

Je me propose également de créer de nouvelles bases dans les régions du nord et faire en sorte que le plus grand nombre de ces bases soient dans la zone du Wagadou (à la frontière avec la Mauritanie) mais aussi vers la frontière algérienne dans le massif des Ifoghas. Ce seront des bases bien solides pour faire en sorte que l’ennemi, qu’il soit de l’intérieur ou de l’extérieur, ne puisse pas poser le pied sur une parcelle de terre du pays sans qu’on ne sache qui il est et qu’est ce qu’il entend faire.

La formation des hommes est également importante. C’est pourquoi je projette de mettre en place un programme de formation des militaires qui se fera dans le désert. Non pas que les gens ne seront plus formés à Ségou, Sikasso ou Koulikoro mais il s’agit de créer les conditions pour qu’il y ait des camps de formation dans le grand nord pour que les jeunes qui s’engagent dans l’armée puissent s’orienter facilement quand on les laisse dans le grand désert. Qu’ils apprennent les langues de ces communautés et sachent communiquer avec eux pour bien comprendre ce qui s’y passe parce que c’est notre pays. Aujourd’hui, quand tu as deux tamasheq dans l’armée, ils se parlent entre eux sans que les autres soldats comprennent ce qu’ils se disent. Avec le Tifnar, ils écrivent entre eux et on ne comprend pas ce qu’ils se disent. Ce n’est pas normal. C’est à nous d’apprendre.

L’un de mes grands projets va être aussi la création de services qui s’occuperont des vétérans de guerre , des anciennes guerres comme celle contre le Burkina jusqu’aux présentes guerres afin de créer les conditions pour leur permettre d’avoir des logements, de prendre en charge leurs chocs. On accompagnera ceux qui veulent quitter la vie militaire ainsi que les ayant droits de ceux qui ont été tués dans les conditions d’un don de soit pour l’Etat.

Vous parlez de diversification des camps militaires dans le nord. Ce projet n’est-il pas en contradiction avec les accords précédemment signés avec les mouvements rebelles ?

Je crois que les accords précédemment signés sont devenus caducs à partir du moment où il y a eu cette guerre. C’est fini là. Maintenant, nous repartons sur de nouvelles bases. Ça a été une erreur de supprimer les camps dans ces zones. Nous devons assumer ces erreurs et les dépasser.

Un autre projet que je souhaite rapidement mettre en œuvre est de multiplier le nombre de régions : passer de 8 à 11 ou 12 régions pour faciliter l’administration et la surveillance du territoire. Les postes de gouverneurs qui sont des postes nominatifs depuis les indépendances seront changés en postes électifs. C’est un projet auquel je tiens énormément. Cela permettra aux populations de prendre en main la destinée de leurs localités. Si Dieu me donne la chance de bénéficier de la confiance des maliens, je réaliserai ce projet très rapidement.

D’ici la fin de l’année, je ferai en sorte qu’on élise les premiers gouverneurs pour un mandat de quatre ans. J’associerai à cela un conseil régional qui sera également électif. Ce conseil aura un rôle délibératif dont les décisions seront exécutées par le gouverneur. Il y aura également un conseil économique régional dont le rôle sera consultatif. Ces trois structures électives permettront à la population de participer à la gestion publique des affaires et de contrôler ce qui se passe.

Et l’Etat dans tout cela ?

Il sera toujours là, représenté par les préfets qui auront un immense pouvoir : celui d’être l’œil et le regard de chaque ministre de la République, du président de la République. C’est le préfet qui va contrôler les forces de sécurités disponibles dans la région. Les structures électives que je viens de citer peuvent intervenir dans tous les domaines sauf ceux des affaires étrangères, de la défense et de la sécurité du pays.

J’ai des projets également pour le monde paysan . Un cultivateur qui n’a pas de titre foncier agricole, c’est un problème très grave. L’agriculteur doit bénéficier de titre foncier agricole. Il faut aussi renforcer l’agriculture familiale. Ces dernières années, la tendance a été de fortifier de grands groupes qui se sont installés à l’office du Niger, or la politique de la sécurité alimentaire repose essentiellement sur l’agriculture familiale. Nous devons trouver plus de moyens financiers à leurs accorder. Le titre foncier agricole peut donc permettre cela. Nous devons supprimer le fait que les «Tons villageois» garantissent les crédits de chaque personne. Ce n’est pas normal que tout le monde soit lié au crédit d’un seul paysan. Chacun doit être responsable de son crédit. Il faut permettre une plus forte distribution des produits qu’ils mettent sur le marché. Il y a lieu de renforcer la productivité agricole. Je ferai en sorte, avec mes partenaires, que chaque village puisse avoir un tracteur. Cela nécessitera également une décentralisation des services de réparation des tracteurs.

Pour l’école , je ferai en sorte que l’uniforme revienne. De la première année jusqu’au DEF, tous les élèves, sans distinction de [école] publique ou privée, doivent porter le même genre d’uniforme. Dans chaque école, il y aura une bibliothèque. Nous, nous avons bénéficié de ce privilège à notre époque. Ces bibliothèques ont été pillées pendant des années et n’ont pas été remplacées.

Je voudrais également introduire l’étude l’anglais et l’informatique dès la première année du cycle fondamental. L’objectif est de permettre à nos enfants d’apprendre avec les nouveaux moyens techniques.

Un autre projet qui me tient à cœur sur l’école est de faire en sorte que le DEF et le Baccalauréat soient professionnels. Dès la septième année, l’élève apprend une profession qui le prépare à un métier. Au cas où ses études ne vont pas loin, il aura une activité déjà toute trouvée qu’il peut pratiquer. Le pays a longuement souffert de cet handicap : les enfants sortent de l’école alors qu’ils n’ont rien appris pendant le temps consacré à l’école.

Mais tout ceci demande des ressources complémentaires…. Ou trouverez-vous l’argent ?

Par rapport à l’économie, il faut que nous gérions bien les ressources dont nous disposons. La corruption galopante doit cesser. Ma stratégie sera très simple : c’est de mettre la justice à contribution. Les dossiers de ces dix dernières années doivent être élucidés, à commencer par ceux du bureau du vérificateur général. Il y a des dossiers qui font ressortir plusieurs milliards de F Cfa de manque à gagner. Il faut étudier ces dossiers et punir les gens qui sont fautifs. A ce niveau, je travaillerai avec la cour d’assise qui permet de faire intervenir et les magistrats professionnels et un jury populaire pour trancher. La méthode peut amener les gens à avoir plus de retenue dans la gestion des biens.

Je réduirai également les charges de l’Etat par la suppression de certaines postes de dépenses. Il y en a trop.

Avez-vous déjà une idée des services à suspendre à cet effet ?

Il ne s’agit pas d’une suspension de services mais des postes de dépenses, en opérant des regroupements.

Quel est votre mot de la fin ?

C’est de remercier Afribone et d’appeler les maliens à m’accorder cette chance de pouvoir faire quelque chose de plus pour mon pays. Je ne suis pas un homme politique, j’ai été, toute ma vie, un professionnel dans ce que je fais et un homme du privé.

C’est vrai, j’ai travaillé sept années pour le gouvernement mais j’ai une très forte ambition d’amener mon pays dans l’arène internationale et de sortir la population de la souffrance qu’elle connait, Incha Allah.

NB: Cet entretien a été réalisé bien avant le début des négociations de Ouagadougou mais puisque la mise en ligne n’est intervenue que ce 25 juin, après la signature des accords entre les autorités de transition et le Mnla, nous avons cru nécessaire de demander l’avis du candidat sur ce document. D’ou cette dernière question à Chouaïbou Traoré.

Que pensez-vous de l’accord intervenu le 18 juin entre le gouvernement et les groupes rebelles du nord ?

Je crois que c’est un accord acceptable qui ouvre la voie à un dialogue franc pour l’établissement d’une paix durable. Le gouvernement s’est employé à faire en sorte que l’armée malienne se retrouve sur l’ensemble du territoire national. C’est un pas extrêmement important. C’est un accord qui permet d’instaurer un cessez-le feu.

Propos recueillis par Seydou Coulibaly

AFRIBONE | mis en ligne le 24 juin 2013