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jpg_une-2623.jpgComme tous les matins, je me lève tôt pour aller balayer dehors, sous les arbres plantés au pied du mur d’enceinte. Dès les premiers coups de balai, je sens une odeur écoeurante qui achève de me réveiller. Je regarde donc de plus près, et je découvre quoi de matin bonheur comme ça ? Des excréments humains! Hé Dieu ! Moi, je n’ai pas quitté mes parents au village pour venir balayer ce genre de choses à Bamako! Les larmes me montent aux yeux. Que faire ? Si je ne balaie pas, ma patronne va encore dire que je n’ai pas fait mon travail… mais d’un autre côté, je n’ai pas du tout envie de nettoyer cela. J’essuie du revers de la main, une larme qui m’a trahie.

– Sitan ?

C’est mon nom. C’est la vieille dame d’en face qui m’appelle. Je n’avais pas remarqué qu’elle était assise sur sa terrasse et ne devait avoir rien perdu du spectacle que j’offrais depuis mon odorante découverte. Elle est en quelque sorte la représentante des locataires mais il y a belle lurette que plus personne ne l’écoute. Et ce matin, je n’étais vraiment pas d’humeur à discuter avec quelqu’un qui ne servait à rien. Mais comme je viens du village et que chez nous on respecte les cheveux blancs, je ravale mes larmes de rage et je lui dis donc bonjour et m’enquiert de la manière dont elle a passé la nuit même si, vous vous en doutez, je n’en ai que faire.

– Je suis sûre que c’est ce petit sot de Madou qui a fait ça. Je l’ai vu sortir de là tout à l’heure. Il a les oreilles aussi dures que de la pierre.

– Il est déjà parti à l’école ?

– Pas encore.

– Merci, tantie.

C’est pour cela qu’on dit chez nous « qu’un jour, tout finit par servir »! Mon premier réflexe est de pénétrer dans cette maudite demeure et d’aller me plaindre aux parents de ce veau de Madou, un gosse mal élevé mais je me ravise très vite. Son père est un petit monsieur sans aucune autorité et sa mère, une jeune femme dépassée par les événements et qui croit que dans le voisinage, on s’en prend toujours à tord à son fils adoré. Or, je voulais ôter l’envie de recommencer à ce chenapan. Sachant qu’il passe forcément devant notre porte pour se rendre à l’école, je me remets à balayer, en évitant soigneusement de toucher au paquet laissé par le coquin. Le voilà alors avec son sac sur le dos s’avancer vers moi, je fais celle qui ne le voit pas et dès qu’il arrive à portée de main, je l’attrape par le bas de son pantalon. Il veut crier. Je lui colle une main sur la bouche et je le trimbale jusque devant le cadeau qu’il m’a laissé.

– Ramasse!

Il s’agite en faisant non de la tête. Je dégage ma main.

– Mais ce n’est pas moi!

– Tu as menti! C’est toi. Intervient Tantie du haut de son balcon.

Le garçon se met à brailler pour attirer les siens.

– Tu la fermes et tu ramasses avant que je t’en colle une.

– Je vais le dire à ma mère.

– J’ai peur. Je lui réponds avec mon regard le plus noir. Il se calme.

Comme je suis gentille, je lui tends un de ces fameux sachets noirs qui remplacent souvent les oiseaux dans les arbres. Il l’attrape et se met à la tache. Au moment où il jette le tout dans leur poubelle qui occupe illégalement la rue depuis que je suis arrivée dans ce quartier, attirée par les cris du gamin, la mère se ramène.

– Mais qu’est-ce qui se passe ici ?

Est-ce que je me donne la peine de répondre ? Même pas. Elle vocifère, vitupère et entraine son garçon dans la maison, probablement pour lui laver les mains. « Moi, une mauvaise voisine ? ». Entre elle et son fils, je ne sais même pas qui est le plus mal élevé.

Bon, an kan bin sini !

Barakeden

Mercredi 5 février 2014