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Leur manège consiste à déclarer mort un fonctionnaire et à constituer un dossier pour empocher l’argent qui doit être versé aux ayant droit du défunt

jpg_ABD7F4.jpgL’histoire que nous vous proposons aujourd’hui est véritablement hors du commun. Elle relate les tribulations d’un enseignant déclaré décédé dans les fiches de la Fonction publique. Oui l’homme a vraiment trimé. Avant de rétablir la vérité. Puisque la fraude avait pris une avance longue de 1 millier km.

Le cas de notre enseignant donne une idée de l’ampleur de la fraude dans notre administration. Les fraudeurs ne reculent devant aucune astuce pour se remplir les poches. Dans leurs manoeuvres cupides, ils font beaucoup de mal à d’honnêtes citoyens qui n’ont que le tort d’avoir eu la malchance d’être dans leur collimateur.

« Aujourd’hui tout se paie et tout à un prix, il suffit de savoir négocier », disent les usagers de l’administration. L’affairisme, la corruption, la concussion, le trafic d’influence, le népotisme, la fraude sont devenus le lot quotidien dans nos services. Les campagnes d’éradication menées par les autorités ressemblent à des coups d’épée dans l’eau.

Pour suivre un dossier d’avancement, de reclassement ou pour régulariser des papiers, il faut effectuer des va et vient interminables, taper à toutes les portes de connaissances, parfois préparer une enveloppe financière pour les agents payés par l’État pour faire le travail. Inutile d’évoquer la perte de temps que cela engendre. Cette situation de corruption généralisée est devenue une gangrène au sein de nos administrations.

Réseaux de faux documents

« L’odeur de quelques poissons pourris peut rendre désodorisante toute la cargaison », dit un proverbe bambara. Malheureusement, elle est en voie de disparition l’espèce des agents qui mènent leur mission de manière intègre et consciencieuse.

La fraude est si ancrée dans nos moeurs que ceux qui tentent de conserver leur intégrité sont perçus comme des rêveurs, des ignorants et même des maudits. Certains documents administratifs se vendent comme du petit pain. C’est le cas des actes d’état civil, voire des permis de conduire.
Certains agents de l’administration ne se contentent plus de se faire «graisser les pattes» par les usagers.

Ils établissent des réseaux de faux documents pour se faire de l’argent. Notre enseignant a été victime d’un faux acte de décès établi à son nom pour le déclarer mort alors qu’il est bel et bien vivant.

Cheick Oumar Tidiani Sissoko, c’est son nom, est maître principal de l’enseignement fondamental en service au CAP de Torokorobougou. Cet enseignement vit paisiblement avec sa famille à Sogoniko. Chaque fin du mois, ils se rend à la banque pour toucher son salaire. Mais à la fin du mois d’octobre dernier, Sissoko s’est rendu à la banque pour faire un retrait. Il lui fut signaler que son compte n’était pas alimenté.

L’enseignant ne s’en est pas ému tout de suite. Il s’arma de patience en pensant que sûrement le virement n’était pas encore fait. Au bout d’un longue attente, il fit encore un tour à sa banque où on l’informa que son compte restait toujours vide. A la fin du mois de novembre, il se rendit à la banque et s’entendit répéter la même chose.

Étonné, l’enseignant téléphonera l’un de ses collègues qui figure sur la même liste de paiement que lui. Ce dernier l’informa que lui n’avait pas de problème de virement. Sissoko commença à s’inquiéter et se rendit au service de réclamation de sa banque. Il apprit que son compte était effectivement vide. L’agent de la banque lui conseilla d’aller voir au niveau du service des soldes du District.


Là, il n’a pas eu d’explication

Sissoko se rendit alors au service central des soldes. Après vérification de sa situation salariale, Sissoko découvrit avec stupéfaction qu’il avait été déclaré mort depuis deux mois. Un agent lui demanda de se rendre à la direction de la Fonction publique et du personnel.

C’est une agent du service des soldes du District qui a recommandé Sissoko auprès de la secrétaire du directeur de la Fonction publique. Celle-ci lui a ouvert la porte de son patron qui le reçut et l’écouta avant de l’envoyer à son tour chez un certain Maïga qui est chargé des dossiers. Maïga retrouva le dossier complet de Sissoko et le lui remit pour qu’il l’examine.


Horrifié par la découverte

L’enseignant remarqua que son acte de naissance original avait été remplacé par un document établi, il y a seulement trois mois. Figurait également dans le dossier, une lettre indiquant le décès de l’enseignant et son acte de décès. Sissoko fut horrifié par la découverte de ces documents.

Il demandera à connaître le nom de la personne qui l’a déclaré mort. Maïga lui signifiera que la personne qui a amené la lettre est un certain N’Diaye qui travaille dans le même service que l’enseignant. Le mystérieux N’Diaye aurait déposé cette demande au niveau de Kati, au nom de son ami défunt.

Après ces découvertes ahurissantes, Sissoko se rendit dans le bureau du directeur pour demander à celui-ci de l’aider à démasquer l’arnaqueur. Le directeur demandera à l’enseignant de revenir le lendemain avec les copies de sa pièce d’identité, de sa carte professionnelle et de son dernier bulletin de salaire. Quand il reçut les documents, le patron de la Fonction publique promit de tout faire pour remettre Sissoko dans ses droits.

Après un mois d’attente, Sissoko reçut le 2 décembre dernier une lettre de la direction de la Fonction publique et du personnel déclarant qu’il a été mis sur la position de décès par erreur dans les fiches et qu’il est désormais remis dans ses droits. Par conséquent, les deux mois lui seront payés.

Quand il reçut la bonne nouvelle, l’enseignant n’a pas manqué d’aller remercier Coumba d’avoir contribué à régler son problème. Cette dame lui expliquera qu’il venait d’être victime d’une arnaque des chasseurs de capital de décès. Leur manège consiste à déclarer un fonctionnaire décédé. Ils constituent ensuite le dossier et empochent son capital de décès. Malheureusement, la liste de leurs victimes commence à s’allonger.

« Un malheur n’arrive jamais seul« , disent les anciens. L’enseignant Cheick Oumar Tidiani Sissoko, au cours de ses démarches pour essayer de rentrer dans ses droits, a failli perdre la vie dans un accident de circulation non loin de la direction de la Fonction publique et du personnel.

L’homme n’arrive toujours pas à digérer sa mésaventure. « Mon seul souhait, c’est de rencontrer celui qui m’a déclaré mort. Je lui montrerai mes enfants et je lui dirais en face qu’il ont encore besoin de leur père. Plus jamais ça dans notre pays« , a conclu l’enseignant les yeux remplis de larmes.

Doussou DJIRÉ

Essor du 14 Janvier 2009