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La chefferie traditionnelle est-elle aujourd’hui une coquille vide ? Que reste-t-il de l’autorité des chefs de quartier ou de village ? Des questions que beaucoup de gens se posent aujourd’hui. Jadis, le chef du village avait statut de pouvoir suprême, d’autorité politique, judiciaire et morale. Aidé de ses conseillers, il était aussi le garant des us et coutumes.

Dans la société traditionnelle, la chefferie découle de la quête de gouvernance. En effet, comme l’écrivait l’historienne Mme Bintou Sanankoua dans sa communication lors d’un colloque, « le Mali a mis au point, très tôt, des modes de gouvernance qui lui ont permis d’organiser dans la paix, la stabilité et la sécurité, les rapports entre les différentes composantes de la société, les modes de production économique et de transmission du pouvoir ».

L’éminence grise avait ajouté, « il a élaboré des outils et mécanismes pour régler les crises et les conflits internes et externes. Les gouvernants tiraient la légalité et leur légitimité des référentiels culturels, sociaux et économiques internes. La nécessité de l’autorité est culturelle.

Elle est profondément et anciennement ancrée dans les esprits dans cette partie de l’Afrique ».
En poursuivant son raisonnement, Mme Bintou Sanankoua écrivait que l’âge donnait la légitimité. On choisissait le dirigeant en fonction de l’âge, le plus âgé étant celui qui se rapprochait le plus des anciens.

Le pouvoir se transmettait de frère à frère par ordre de naissance. Une assemblée d’adultes formalisait le choix. Elle pouvait décider de faire régner un frère plus jeune si l’aîné, pour une raison ou une autre (maladie, débilité, incapacité évidente), n’était pas en mesure d’assumer la charge.

Ainsi, le choix des dirigeants était trop important dans ces sociétés, pour que tout le monde y participe. Il était réservé à une élite gérontocratique minutieusement sélectionnée. N’importe quel vieux ne pouvait accéder au pouvoir. Il devait appartenir à l’élite qui tient sa légitimité soit de la conquête, soit de l’appartenance à la descendance des dirigeants.

Le pouvoir restait toujours dans la même famille et le même clan. Toute velléité de changement provoquait une crise. « Pendant toute la période précoloniale, les problèmes liés à l’exercice, à la gestion et à la transmission du pouvoir ont été régis par des mécanismes internes », précise-t-elle dans cette contribution qui s’inscrivait dans le cadre du colloque organisée par l’IRG et l’Arga en janvier 2007 à Bamako. Elle s’inscrivait plus particulièrement dans la session de débat intitulé « le choix des dirigeants ».

L’évocation de la royauté ou de la chefferie traditionnelle semble a priori renvoyer à une réalité pré-coloniale que la colonisation et l’Etat moderne issu des indépendances n’ont pas réussi à définitivement abolir. Ce qui faisait dire à des chercheurs, lors d’un colloque organisé en novembre 1999 à Paris (France) que, « les autorités traditionnelles, plus que des survivances d’une tradition plus ou moins archaïque, sont des phénomènes parfaitement actuels dont il importe à des historiens de saisir les dynamiques et les enjeux ».

De cette rencontre scientifique, il ressort que les colons français ont tenté d’éliminer les chefferies traditionnelles pour s’imposer. Par contre, le colonisateur anglais s’est appuyé sur les autorités traditionnelles pour consolider leur pouvoir. Tous ces débats posent en fait la problématique des rapports entre l’autorité traditionnelle et les formes modernes de la représentation et de l’exercice du pouvoir.

Si les oppositions et les conflits sont nombreux, ils renvoient bien souvent les chefs à un rôle de relais locaux (parfois à la faveur d’une décentralisation politique voulue au plus haut niveau). Et, par la même occasion, ils inaugurent « une répartition spatiale des formes de légitimité ». Sans compter qu’on observe aussi maintes stratégies d’adaptation des forces dites traditionnelles à la modernité.

Elles devaient logiquement s’adapter à l’évolution de la société ou se condamner à disparaître du giron politique. Elles ont pris la première option.

C’est ainsi qu’on a vu ou qu’on voit des chefs de villages ou de quartiers jouer de leur capacité de mobilisation pour peser sur les grandes consultations nationales et œuvrer au renforcement de l’Etat central. Cela était fréquent sous la IIe République dont le régime avait fait de la chefferie traditionnelle des canaux de mobilisation pour dominer les esprits et s’assurer de larges scores dans des élections pourtant gagnées d’avance.

A l’avènement de la démocratie, des autorités traditionnelles ont voulu continuer à jouer à ce jeu. Mais, de plus en plus, les populations ne les suivent pas car conscientes qu’elles peuvent elles-mêmes monnayer leurs voix en y gagnant plus. Pour de nombreux chercheurs, « le retour tonitruant du traditionnel » dans le jeu politique ne fait que signaler la domestication de la modernité et de la démocratie par des moyens traditionnels.

Mais, toujours est-il que l’autorité de ces chefs, comme d’ailleurs celle de l’Etat, ne cesse de s’effriter au gré des processus comme la démocratisation, la décentralisation.

Des processus permettant à l’autorité politique de mieux contrôler la chefferie traditionnelle en pesant sur son mode d’élection. Ce n’est pas pour rien que l’élection des chefs de village, de quartier et de fraction est pilotée par le ministère de l’Administration territoriale et des Collectivités locales.

La lignée, la succession patriarcale… ne comptent plus. Chacun peu postuler à un poste de conseiller et se faire élire chef. Démocratie oblige !

Alphaly

27 Juin 2008