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Les plaies d’une nation éprouvée ne peuvent être soignées par des mots, des déclarations de bonne intention. Un peuple avide de changement ne saurait se contenter des discours démagogiques et des déclarations populistes devenus le sport favori de « Tôgôfobali« (celui qu’il faut éviter de nommer). Ce n’est pas en intimidant la presse et la classe politique, en faisant régner la terreur sur le pays qu’on a le respect, l’estime et surtout la caution du peuple pour se cramponner au pouvoir.

Un dirigeant compétent et ambitieux, parle moins, mais agit plus. Mais quand on entend des citoyens dire : qu’est-ce que celui-là a encore à nous dire aujourd’hui, il faut avoir la sagesse de comprendre que la lassitude s’installe et que le peuple est désabusé. Qu’attendent concrètement les Maliens de leur armée ? L’unité et la bravoure pour réunifier le pays.

La bravoure, ce n’est pas prendre un pays en otage au nom d’un quelconque idéal, noble fut-il. La bravoure ? Un militaire doit avant tout le démontrer sur les champs de bataille, sur les champs de l’honneur. Quelles que soient ses motivations, un officier d’armée doit avoir l’humilité de ne pas inutilement occuper le petit écran pendant des heures alors que les 2/3 de son pays sont occupés par des forces rebelles et islamistes. Où sont alors la fierté et l’orgueil du galon qu’il arbore si fièrement ?

Comme l’écrivait si pertinemment un jeune confrère de la place, « le ridicule ne tue plus au Mali. Sinon comment comprendre que le chef du CNRDRE consacre son temps à la quête du pouvoir dans les salons feutrés de Bamako et continue de chauffer à blanc l’opinion avec des campagnes de propagande (marches et meetings de soutien à son Comité) savamment orchestrés un peu partout à travers le Mali, sauf bien sûr dans les régions du Nord (Tombouctou, Gao et Kidal) tombées entre les mains des bandits armés et des terroristes de tout poil par la faute d’un coup d’Etat qui n’a pas fini de révéler tous ses secrets« .

« … Chacun doit savoir que les soldats sont les défenseurs des peuples et non leurs pilleurs ou leurs bourreaux et encore moins les asservisseurs de leur pays« , avait dit Soundiata Kéita à Tiramakan et à ses chasseurs en les envoyant en mission spéciale auprès des Bambaras et Peuls de nombreuses régions (Soundiata, la Gloire du Mali, La Grande geste du Mali, tome II).

Que celui qui s’est autoproclamé comme le seul habilité à diriger la transition politique au Mali sache que : « L’homme, en tant qu’individu fait d’os et de chair, de moelle et de nerfs, se nourrit d’aliments et de boissons. Mais, son âme et son esprit vivent de trois choses : voir ce qu’il a envie de voir, dire ce qu’il a envie de dire et faire ce qu’il a envie de faire. Si une seule de ces choses venait à manquer à l’âme, elle en souffrirait et s’étiolerait sûrement« (La Charte du Mandé nouveau). Les Maliens ont été soumis à cette privation pendant 23 ans. Ils n’ont nullement l’intention de renouveler cette amère expérience.

Nous sommes tous conscients des maux qui gangrènent notre pays et nous sommes tous animés de cette volonté de changement. Mais, quand on veut changer, on montre soit même l’exemple. Et ce n’est pas en commettant des entorses à l’orthodoxie financière pour faire fonctionner un organe qui n’a rien de constitutionnel qu’on va incarner cet espoir de changement.

Ce n’est pas non plus par la terreur du chantage financier sur ceux qui sont accusés d’être « mouillés« par des supposées affaires de corruption ou d’enrichissements illicites qu’on peut passer aux yeux du peuple comme le « Zorro du kokadjè« (le justicier de la transparence). Quand on dit que le Mali est vaste, c’est sans doute par la superficie. Sinon, il est tellement étroit que tout se sait plus rapidement qu’on ne devine.

Ne plus changer pour changer

Les Maliens ne sont plus dupes des discours démagogiques et populistes avec lesquels on tente de les endoctriner depuis un certain 22 mars. Ils savent que le putsch n’est pas cette baguette magique qui changera les choses dans leur pays. Ce changement, il est nécessaire et inévitable, mais il ne se fera pas du jour au lendemain. Il ne le sera que par un travail de longue haleine et avec la participation de tous les Maliens.

Il ne sera que lorsque chacun assumera sa partition en se confinant dans son rôle. Et le rôle d’une armée, c’est la défense des populations et de l’intégrité territoriale de leur pays. Le changement est avant tout dans l’évolution des comportements, donc des mentalités. Et ce n’est ni la force militaire, ni la règne de la terreur, ni l’oppression qui peut produire ce résultat.

De nos jours, il faut vraiment être atteint d’une grave myopie intellectuelle et faire preuve d’une incroyable mauvaise foi pour défendre que le Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’Etat (CNRDRE) peut apporter un quelconque changement dans notre pays alors qu’il se fait encore désirer sur le terrain où l’attend tous les Maliens depuis le coup d’Etat du 22 mars 2012 : le Nord-Mali !

Le chef de ce Conseil, qui veut se substituer au pouvoir, est actuellement en train de négocier la façon dont il va pouvoir revenir gérer la transition. « J’attire l’attention de tous sur un fait : les membres de ce CNRDRE ne savent même pas quoi faire et ne comprennent certainement pas la signification de leur mouvement. Le CNRDRE sous-entend rétablissement de la démocratie et redressement de l’Etat. Mais, depuis que cette junte est là on assiste à des interpellations arbitraires, des actes qui engendrent la haine entre les citoyens. L’Etat est tombé plus bas que terre. Le pays s’enfonce chaque jour davantage et l’économie nationale est en faillite… C’est pour cela que je suis tenté de dire, ne réclamez pas le changement pour le changement, réclamez le changement quand c’est nécessaire« , disait récemment un compatriote aux partisans de « Tôgôfobali« lors un débat sur Facebook.

Il a d’autant plus raison que c’est le « changement pour le changement« qui a conduit notre cher pays à l’Etat calamiteux où il était le 22 mars quand des inconnus sont entrés dans notre histoire par effraction et ont pris goût aux délices du Palais au point d’oublier rapidement les promesses faites au peuple et surtout les objectifs de leur coup de force. Quand tu attises les flammes de la haine, ne soit pas surpris que ta case soit consumée par les feux de la vengeance.

Il faudrait d’abord changer nos façons de faire, changer notre logique. Comme l’a défendu un autre intervenant dans le débat en question, « il faudrait s’ancrer davantage dans la réalité et les besoins des communautés, et non des groupes d’intérêt. C’est ce qu’il faudra faire pour commencer à changer le Mali, qui en a vraiment besoin. Il faut sortir du cynisme. Il faut se donner l’espace de réfléchir, hors des nécessités du pouvoir et des discours actuels, pour réinventer notre pays« .

Il ne faut pas surtout que « Tôgôfobali« pense qu’en disant cela que nous complotons nous aussi contre lui et son Conseil fantôme. Si c’est ce qu’il pense, nous lui rappelons alors ces passages de « Laisse-moi m’exprimer » de Tiken Jah Fakoly (African Revolution) : « Je ne veux ton pouvoir, pas besoin de l’avoir/Je ne suis pas ton miroir, mais ton cauchemar/ Je ne veux pas de ta gloire, j’ai de l’espoir/Je ne veux ton pouvoir, voila mon histoire/… Je suis comme un enfant, naïf et sans limite ; toi tu es vieux avec un regard désolant. Tu cours après le temps, mais le temps passe vite… Je n’irais pas me servir, n’aies pas peur, dans ton jardin…« !

Ce qui est sûr, c’est que Massakè kelen tilé tè Dounia ban (Tôgôfobali n’est pas le seul à avoir le monopole du bamanankan) : un seul roi ne saurait éternellement et impunément régner sur un peuple ! Et celui qui pense qu’il est le plus fort de toute une nation, qu’il est invincible, fait fausse route ! La réalité le rattrapera un jour et à lui aussi on exigera des comptes.

Nanti du pouvoir des armes, on peut sans doute voir venir partout le danger (sauf dans les régions du Nord) ou le complot partout et procéder à des arrestations arbitraires sous le prétexte fallacieux d’une tentative de porter atteinte à son intégrité physique. Mais, on ne pourra plus dicter sa loi à tous les Maliens, aussi rusé et puissant qu’on soit ! C’est cela aussi l’histoire d’un pays, d’une nation.

Dan Fodio

Les Echos du 16 Mai 2012