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1-22.jpgLe chef de village, Bakary, avait fini par comprendre qu’à trop bien traiter et défendre les femmes, il risquait d’y laisser des plumes. Il l’avait appris à ses dépens en instituant, dans son village, une loi qui consistait à punir tout homme qui maltraitait sa femme par une bastonnade en règle suivit d’un enfermement au cachot d’une semaine. Traitement qui lui fut infligé suite aux mensonges de sa propre épouse, complices des autres femmes du village (voir article précédent).

Quelques jours après sa libération et sa réhabilitation à dans ses fonctions de « chef de village », une femme se présenta devant la Cour de justice, geignant et reniflant à fendre l’âme. C’était la femme la plus battue du village.
Et son mari – une armoire à glace – était tout le temps battu à son tour et jeté en prison. C’est que pour un oui ou un non, il se jetait sur son épouse tel un ouragan et se mettait à la cogner avec des “han“ de bûcheron : c’était là justement la professon du brutal époux.

Ce jour-là, on traîna l’homme devant le Conseil du village qui le somma de s’expliquer. Alors, il se mit à bredouiler, craignant d’avance le sort qui l’attendait. Mais le Chef de village, Bakary, le calma et le mit en confiance : «Ne crains rien, et dis-nous seulement ce qui s’est passé».

La loi a changé !!

Toujours peu rassuré, l’homme tenta de se défendre : «Je vous jure que je ne l’ai pas touchée ! Je l’ai seulement menacée de la battre si elle ne réchauffait psa mon eau de bain demain matin. D’ailleurs, il y a lonngtemps qu’elle a cessé de le faire. Et depuis que vous avez institué cette loi, ma femme est devenue intraitable. Je n’ose même plus lui adresser la parole…»

Brusquement, un autre homme lui coupa la parole : «Ma foi, c’es bien vrai. La mienne me fait du chantage tous les jours : elle menace d’aller se plaindre auprès du Conseil de village si je ne rentre pas à une certaine heure, où elle dirait que je l’ai battue». Des murmures de désapprobation s’élevèrent de partout dans l’assistance.

Du coup, Bakary se sentit visé, sinon accusé : on n’attendait plus que sa décision finale, sinon qu’il mît fin à cette loi absurde qu’il avait instituée. Alors, il prit un double fouet à lanière de cuir posé près de lui et le tendit d’autorité au mari cerbère qui avait battu sa femme. Après avoir imposé silence à l’assistance, Bakary lui dit : «Prends ce fouet, car c’est toi qui va en avoir besoin aujourd’hui».

A ces mots, l’homme s’affola, et son regard alla simultanément de Bakary à l’assistance, croyant à une ruse du Chef de village. Aussi se mit-il à protester avec véhémence : «Dougoutigui, croyez-moi, je vous jure que…» Mais Bakary lui remit de force le fouet entre les mains et ordonna : «Prends ça, je te dis ! Et vous autres les hommes, prenez cette femme par quatre et maintenez-là solidement. Et gare à vous si jamais elle s’échappe» !

On ne se le fit pas répéter deux fois. Comme un seul homme, tous les gaillards de l’assistance se ruèrent sur la femme et la plaquèrent au sol, les quatres membres aux quatre points cardinaux. C’est ce moment qu’attendaient tous les hommes depuis belle lurette.
Alors Bakary s’adressa au mari : «Et toi, qu’attends-tu pour la fouetter? Tabasse-la, et cela, jusqu’à ce que tu sois fatigué». Et Bakary retourna à sa place et se désintéressa du spectacle. Mais l’homme se contenta d’assener quelques coups à sa femme, sans conviction.
Pourtant, à la cadence des coups, on sentait se disputer en lui l’amour pour sa femme et l’esprit de vengeance qu’il nourrissait contre elle. Il est bien vrai aussi qu’il n’est pas commode de bastonner sa tendre moitié en public, quelle que soit sa faute… Dès qu’elle eut reçu sa “punition”, la femme se releva, tête basse, et sans aucun murmure ni reproche, s’écplisa sans demander son reste. Elle était tellement estomaquée par ce brusque revirement de situation en défaveur des femmes qu’elle ne savait plus ce qui s’était réellement passé entre les hommes.

La donne a changé
Bakary réclama de nouveau silence. Il se dressa d’un air solennel et dit à haute voix : «Pour commencer, je demande pardon à tous. Ce qui m’est arrivé est non seulement de ma faute, mais m’a ouvert les yeux. Et j’en ai déduit qu’avec les femmes, il faut d’abord sévir avant de réparer ensuite les dégâts. J’ai surtout compris qu’il ne faut jamais prendre exclusivement le parti des femmes, car elles finissent toujours par en abuser un jour».

Bakary toussota et continua sa tirade : «Ma propre femme est parvenue à me rendre fou aux yeux de tous, et tout le monde s’est laissé prendre au piège, malgré mes dénégations. J’ai tout simplement vu de quoi est capable une femme. Lorqu’elle t’accuse, tu es condamné. Mais lorsqu’elle te défend, tu es sauvé».

Le Chef de village se redressa davantage et décréta : «Désormais, aucune femme ne viendra se plaindre d’avoir été battue, car elle sait ce qui l’attend ici. Pour ma part en tout cas, la leçon a suffi, et il faut tourner la page. Dorénavant, le linge sale des ménages se lavera en famille.»

Il y eut quelques secondes de silence, comme si le temps s’était arrêté. Et brusquement, un tonnerre d’applaudisements acceuillit la tirade du Chef de village. Non loin de là, un groupe de femmes observait la scène. Et parmi elles, la femme de Bakary qui le regardait en souriant d’amour et de fierté pour son homme.

«Ah les femmes ! Comment faire pour les comprendre tout à fait ?», s’interrogea Bakary à part lui. Et brutalement, il leur lanca, mais sans trop de conviction : «Et vous les dindes, là-bas ! Qu’avez-vous à regarder comme des revenantes? Allez plutôt vaquer à vos marmites, canailles hypocrites ! Allez, du balai, et n’oubliez pas que mon fouet à double lanière est toujours là !»

Les femmes n’entendirent pas la suite : elles s’égaillèrent de tous les côtés, et chacune s’engouffra dans sa case. Alors, l’assistance éctata d’un concert de rires, et on vida les lieux, avec une pensée d’admiration pour le Chef de village.

Arrivé chez lui, Bakary lanca à sa femme, sans la regarder : «Le vendredi prochain, après la prière, tu me feras le plaisir de préparer du riz aux poulets, le double de ce que tu avais préparé la dernière fois. Et tu feras tout cela à tes propres frais. Cette fois-ci, j’invite tout le village.»

Et Bakary foudroya sa femme du regard : «Gare à toi si jamais tu t’avisais de tomber malade cette fois encore ! Car non seulement je te ferai avaler mon urine et ma m…, mais je le ferai sans assaisonnement. Et ce que tu m’as fait endurer ne sera rien, comparé à ce que je te ferai subir, crois-moi

Au moment où sa femme tournait le dos pour s’en aller, le Chef de village lui lanca, toujours sans la regarder : «Et s’il te venait à l’idée de faire encore la maligne, je t’étranglerai pour de bon. On dira tout simplement que je suis redevenu fou, et ton affaire sera vite oubliée. Ainsi, je pourrai facilement te remplacer par une autre femme beaucoup plus jeune. Et où seras-tu pendant ce temps?»

Aussi étrange que cela puisse paraître, sa femme ne pipa mot : elle était redevenue aussi sage qu’une image, à l’instar de Bakary après la fin de sa détention carcérale. En fait, on avait même l’impression que sa femme appréciait ce changement de comportement de son mari.
«Ah les femmes !» , se répéta Bakary pour une enième fois, sans pour autant s’empêcher de lorgner admirativement la sienne du regard. Peut-être que cette dernière lui retorquait aussi la même chose, mais in petto : «Ah les hommes !»

Oumar DIAWARA

Soir de Bamako du 13 mai