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une-15.jpgBakary était un chef de village sensible et tolérant envers la gent féminine.

Sa philosophie était simple: la femme est si sacrée qu’elle ne mérite aucun sévice corporel de la part de l’homme, encore moins de son mari. N’est-elle pas la grand-mère, la mère, la sœur, l’épouse ? Ne mérite-t-elle pas, par conséquent, assez d’égards et d’attention pour ne pas être battue ?

Aussi, le chef Bakary institua, dans le village, une loi interdisant à tout mari de bastonner sa tendre moitié. Et celui qui s’avise d’enfreindre cette règle est à son tour tabassé et soumis à une diète qui consiste à l’isoler dans une case pendant une semaine.

Depuis lors, dès qu’une femme se plaignait au Conseil de village pour avoir été molestée par son mari, les gardes au service de Bakary allaient le cueillir, le rosser copieusement et le jeter au «cachot». Au bout d’une semaine, le pauvre mari sortait de sa prison, ramolli et diminué.

Du coup, les hommes du village n’osaient plus hausser le ton devant leurs épouses. Alors les plus sournoises et mijaurées d’entre elles en profitaient allègrement. Désormais, il suffit qu’un homme gronde ou tance un tant soit peu sa femme pour que cette dernière court immédiatement se plaindre auprès du Conseil du village. Et la sentence correctionnelle s’abat aussitôt sur le «coupable».

La grève des hommes

Finalement écœurés par leur calvaire, tous les hommes décidèrent à l’unanimité d’y mettre fin. Mais comment? A force de réflexions et d’entrevues secrètes, ils trouvèrent enfin la solution : la grève.

Une grève qui consistait, pour chacun, à bouder sa femme et à déserter la couche nuptiale pour de bon. Du reste, la chose fut aisée, d’autant plus qu’à présent, ils redoutent tous leurs femmes, tant ils souffrent de leurs caprices et lubies dus à leur suprématie.

Alors, les premiers moments de liberté et d’euphorie goûtés et consommés – le temps de savourer leur victoire -, les femmes commencèrent à ressentir les effets de cette rupture.

Le regret des femmes

Alors, sans crier gare, les louanges des femmes, jadis adressées au chef de village et ses conseillers (pour les avoir libérées du «joug» des hommes), se transformèrent subitement en maugréades de malédictions. Emancipation, d’accord, mais pas à ce point-là, se rebiffèrent-elles.

Aussi, n’y tenant plus, toutes les femmes du village s’en allèrent soumettre le «problème» à la femme du chef de village qui, à son tour, peaufina son « plan de bataille », ou plutôt de vengeance.

Le plan de madame Bakary

Un jour, Bakary appela sa femme, lui donna du riz et des poulets, en lui disant : «Tu vas nous préparer du bon riz au poulet, comme tu sais si bien le faire. J’ai invité tous les conseillers et notables du village pour un festin, après la prière du vendredi.»

Madame Bakary prépara le riz, la sauce et les poulets, mijota le tout avec amour et appela son mari : «Mon ami, viens voir si c’est bien fait, et goûte toi-même». Et elle mit un peu de riz dans un beau petit plat, l’assaisonna et l’orna d’une cuisse de poulet.

Bakary expédia cet avant-goût en quelques secondes et s’écria : «Tu es un véritable cordon bleu, ma chère ! J’ai toujours dit qu’on ne doit pas maltraiter une femme. Et tu as vu comment les femmes du village sont heureuses, depuis que nous avons institué cette loi ?» . Sa «chère» femme se contenta de hocher la tête et de sourire. Si seulement Bakary savait ce que renfermait ce sourire et ce que sa femme se disait in petto : «Tu ne perds rien pour attendre, mon cher ami !»

Après la prière du vendredi indiqué, tous les invités se donnèrent rendez-vous au siège du Conseil de village. On n’attendait plus que les plats du festin annoncé. Après les palabres d’usage, Bakary envoya deux jeunes gens chez lui pour ramener les plats à manger.

Mais ils y trouvèrent la femme de Bakary couchée sur son lit, enveloppée dans des couvertures, tremblante et gémissante. Les jeunes envoyés, très gênés, lui firent néanmoins la commission de Bakary. Alors la «malade» leur répondit : «Je suis vraiment désolée. Voyez-vous, depuis hier, je suis sur ce lit, et je n’ai même pas pu me lever, à plus forte raison préparer».

Les envoyés s’en retournèrent informer Bakary de ce qu’ils ont vu et entendu. Ce dernier, incrédule et commençant déjà à perdre patience, les envoya de nouveau voir sa femme, en leur criant: «Dites lui que les invités sont pressés et n’attendent plus que le manger !»

Mais arrivés chez la femme de Bakary, cette dernière montra aux envoyés une grande tasse fermée : «Ouvrez vous-mêmes cette tasse. C’est le riz qu’on m’avait donné à préparer depuis hier : il est toujours là. Je suis seule et sans aide, et je ne me sens toujours pas bien. Je l’ai déjà dit à votre chef, mais il ne veut rien entendre. Il ne veut même pas qu’on vienne m’aider. Il est fou, je vous dis !»

1-20.jpgPris au piège

Les envoyés s’emparèrent alors de la tasse de riz non préparé et allèrent la présenter à Bakary. Alors, ce dernier s’emporta : «Comment ! J’ai moi-même goûté le riz, la sauce et même mangé une cuisse de poulet que ma femme m’avait présentée. Qu’a-t-elle donc fait avec toute cette ripaille? Ah non ! Qu’on aille me la chercher !»

Alors, les envoyés de Bakary se mirent à échanger des murmures, puis, de convive en convive, la rumeur fit le tour de l’assistance : c’est donc vrai que le chef de village entame un grave début de folie. C’est son comportement inattendu même qui le prouve.

Néanmoins, pour lever le voile sur tout doute, on amena la femme de Bakary, livide et titubante. Alors, pour le perdre et le discréditer, elle démentit tous les dires de son mari avec tant d’aplomb et d’assurance que l’auditoire, ému, se tourna comme un seul homme vers Bakary : tous les yeux étaient chargés d’accusation.

Mais comble de fourberie, sa femme enfonça le clou : «Ce que vous ignorez, et que j’ai toujours caché, c’est que mon mari, notre chef de village, est fou. Mais ses crises de folie surviennent par intermittences : souvent, il est calme, souvent, violent. Hier soir, il m’a battu à mort. C’est pourquoi j’ai la fièvre.»

Et la machiavélique femme, de placer son estocade finale : «En fait, j’ai honte de le salir en public, lui, notre chef de village. Et puis, je ne veux pas qu’on me taxe de ce que je ne suis pas : une mauvaise femme désobéissante envers son mari. Enfin, j’avais honte de me présenter devant vous sans avoir préparé ce que tout le monde attend : le déjeuner. Je vous demande tous pardon !» Et elle se mit à verser abondamment ses larmes de crocodile.

Aux mots accusateurs de sa femme, Bakary bondit vers elle, aveuglé par la rage. Mais on le retint à temps, on l’immobilisa, le ligota comme un fagot de bois, et l’entraîna vers le cachot aux oubliettes.

Le Chef de village venait ainsi d’être victime de la loi qu’il avait lui-même instituée : celle qui voulait que tout homme qui bat sa femme soit bastonné à son tour et jeté au cachot pendant une semaine.

Bakary avait tout simplement oublié que ce que femme peut, seul Dieu le sait, et il allait l’apprendre à ses dépens. Néanmoins, on ne le tabassa pas, car on était persuadé de sa folie. Alors, son hypocrite femme intervient : «Attendez, les hommes ! Il n’est pas responsable de ce qu’il a fait; ménagez-le donc, je vous en prie. J’ai sur moi une potion de ma grand-mère, censée apaiser ses crises de folie. D’habitude, c’est ce qu’on lui administre dans de tels cas. Tenez-le bien et faites-la lui boire».

Le calvaire carcéral

Avant que Bakary ne boive de force la potion, sa femme s’approcha alors de lui en faisant mine de le consoler. Mais elle lui chuchota cyniquement à l’oreille : «Ce que tu vas boire là, mon ami, c’est mon urine. Je vais ainsi te prouver qu’aucun être humain ne peut juger de quoi une femme est capable».

A ces mots, Bakary écuma davantage de rage, ruant dans les brancards et se débattant de toutes ses forces. Mais les villageois, convaincus d’emblée qu’il est fou, le maintinrent solidement et lui firent ingurgiter tout son «remède».

Très tôt le lendemain, sa femme, toute pimpante et radieuse, passa la tête par la fenêtre du cachot et lui asséna, encore plus méchamment : «Regarde ce que je tiens là, mon ami : ce sont mes déchets. Je vais les mélanger à ta sauce, et tu vas manger ton plat. Q’est-ce que tu en penses?». Du coup, Bakary se mit à sangloter de rage impuissante. Il s’écria au point de s’étrangler : «Moi ? Jamais je ne mangerai ça ! jamais, tu m’entends? Sale hypocrite, ignoble garce !» Mais son épouse éclata d’un rire sarcastique et répliqua sèchement : «Mais si, tu mangeras cette merde, mon ami ! Tu mangeras même jusqu’à t’en lécher les doigts, tu vas voir !»

Les cris véhéments et grossiers de Bakary ne faisaient que conforter l’opinion de ceux qui l’entendaient : le chef de village était devenu réellement fou. Aussi, les gardes postés à l’entrée de sa geôle prirent ses divagations pour une autre crise de folie. C’est qu’ils n’avaient pas remarqué la femme de Bakary qui s’éclipsait de l’autre côté de la geôle. A midi, ce fut le même cérémonial : la femme apporta à Bakary son repas à la sauce « agrémentée » et ses geôliers le lui firent avaler de force.

La métamorphose

Au bout d’une semaine de ce régime alimantaire fait des détritus de son épouse, c’est un Bakary anéanti, vaincu et soumis qu’on fit sortir se son cachot. Bizarrement, il s’était littéralement métamorphosé : il était devenu serein, souriant même et s’exprimant avec raison. A croire que dans son cachot, il avait rencontré le Messie.
C’est qu’entre temps, son astucieuse femme n’était pas restée inactive : partout dans le village, elle avait déjà semé la rumeur que grâce au «remède» qu’on lui administrait en taule, son mari était complètement rétabli de ses crises de folie.
Les villageois restaient pourtant méfiants envers Bakary. Mais après bien des tests, ils durent se rendre effectivement compte que leur Chef de village était désormais sain d’esprit. Aussi, après délibération, ils le réintégrèrent dans sa fonction de Chef de village.
Après tout, Bakary a toujours été un bon Chef de village.

Pourtant, les villageois sentaient que quelque chose avait changé en lui. Mais quoi? Les villageois n’allaient pas tarder à le savoir, et les femmes, à l’apprendre à leurs dépens.
Les hommes en profitèrent pour égratigner leur Chef de village par d’acerbes quolibets adroitement administrés dans son dos. Et les plus mécontents, fustigeaient : «Lui Bakary qui se plaisait tant à administrer le bâton de sa justice pro-féminine. Le voilà qui en est devenu lui-même la victime. Ça l’apprendra à devenir plus raisonnable et moins niais. A-t-on idée de corriger les hommes sous le prétexte de vouloir défendre les femmes?»
Dans les regards indirects et sournois des villageois, Bakary percevait une sorte d’indulgence empreinte pourtant d’une certaine ironie. Mais face à cette attitude, il demeurait aussi calme qu’un fakir, sachant que ses moindres faits et gestes, la moindre incartade de sa part, seraient aussitôt interprétés comme une rechute de sa «folie». Depuis la fin de son calvaire carcéral, Bakary avait revu son opinion à l’endroit des femmes : désormais, il n’éprouvera aucune compassion, ni aucune pitié envers elles. Et elles allaient s’en rendre compte à leur tour. Bakary ruminait tout simplement sa revanche. «Tremblez à votre tour, femmes du village !» Gronde-t-il intérieurement.

(A suivre)…

Oumar DIAWARA

Soir de Bamako du 09 et 10 mai 2008