Partager

Quitter Bamako pour Tombouctou ou du moins pour la région de Tombouctou dans les transports en commun relève du parcours du combattant. Il ne s’agit pas de faire le procès des transporteurs au Mali, mais plutôt d’attirer l’attention des autorités sur des comportements qui pourraient conduire demain à un drame national.

Tombouctou est à, environ, 900 km de Bamako. Pour les ressortissants de cette région, chaque retour au bercail est synonyme de psychose, de dépenses et de difficultés. La voie, menant à là, est parsemée d’embûches et d’incertitudes.

De Niaréla (quartier populaire de Bamako) à votre destination dans la région (Tombouctou, Goundam, Diré, Tonka ou Niafunké), les conditions de voyage sont presque identiques. Des camions sont transformés en cars pour transporter personnes et marchandises tous les jeudis à destination des localités précitées. Une véritable catastrophe !

En ce jeudi 3 juillet 2008, nous avons été convoqués à la gare par le propriétaire du « Camion-car » que devait nous mener à Goundam. Il faut préciser que j’ignorais tout de ces véhicules, mais mon frère en savait beaucoup. Très tôt le matin, nous débarquons avec nos bagages et nous sommes parmi les premiers passagers à être enregistrés. Départ fixé à midi.

A l’heure H, la gare était pleine comme un œuf, prise d’assaut par des voyageurs ordinaires, des petits commerçants et autres accompagnateurs. Se frayer un chemin dans cette gare qui fait dos au cimetière de Niaréla relève de la croix et de la bannière.

Le car n’était pas encore prêt, les apprentis s’activant à faire monter des bagages et des marchandises. Alors même que l’Etat interdit le transport « Marchandises et personnes » dans un même véhicule. Mais, puisqu’il n’y a pas de suivi, les transporteurs violent la décision. Et ça roule bien pour eux.

A 15h, le chargement est terminé. Les passagers sont priés de se présenter pour l’appel et la vérification des billets. Mon frère et moi étions encore parmi les premiers à découvrir l’intérieur du car. Des chaises de presqu’une demi place sont alignées par 7 sur 8 rangées. Alors, un petit calcul me permet de dire que nous serons 56 dans ce car à la dimension d’un mini car de 35 places.

Et ma surprise fut grande en découvrant les conditions dans lesquelles nous allions entamer ce long voyage de Goundam via Mopti-Douentza-Tombouctou (la route de l’espoir). Le car était déjà bourré de marchandises notamment des sacs de riz, des bidons d’huile, des cartons de savons, etc.

Impossible d’imaginer que nous sommes dans un véhicule de transport de personnes. Quand tous les passagers ont pris place dans le car, une grande peur m’envahit et j’ai dû me poser des questions. Rester ou sortir de ce car dans lequel la personne humaine est bafouée ? Mon frère a très vite compris mon angoisse et décida de me rassurer. « C’est de cette manière que les gens vont chaque semaine dans ces cars ; alors laisse tomber… », me dit-il.

Etonné par sa réaction, je décide quand même de l’écouter. Les cris des enfants, provoqués par le surnombre et la chaleur, annoncent presque le début d’un calvaire. Tenez-vous bien, au départ du car, plus de 80 passagers étaient à bord. Ce nombre ne prend pas en compte les enfants et les bébés. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire cette remarque : « Cela pourra-t-il continuer ? »

Le car a finalement pris la route de Tombouctou avec son chargement de plusieurs tonnes de bagages et de marchandises. Balançant à droite et souvent à gauche, il traverse le pont Fadh et s’arrête quelques minutes plus tard dans une station d’essence à Faladié.

Certains passagers en profitent pour se dégourdir les jambes ou prier, car ils en ont vraiment besoin vu l’état du « Camion-car » et son chargement.

Le premier arrêt du car pour le contrôle s’effectue à la sortie de Bamako, c’est-à-dire au poste de Niamana pour les véhicules qui partent pour Ségou, Mopti, Gao, Kidal et Tombouctou. Le convoyeur qui est le responsable du car pendant le voyage prend son cahier et se dirige vers les agents.

Les passagers décident de ne pas sortir cette fois du car prétextant qu’il a déjà pris assez de retard. Le convoyeur revient quelques instants après, le car repart et quitte définitivement la capitale.

Après ce départ, je fais remarquer à mon voisin, un homme de teint clair, la cinquantaine environ et qui avait sur ses jambes son fils de quatre ans, que les agents n’ont même pas quitté leur poste pour voir le car. Il rétorque en me disant qu’ils l’ont certainement observé depuis leur poste. J’exprime malgré tout ma déception devant un tel comportement par des agents censés protéger les populations.

Aucun contrôleur, qu’il soit de la police, de la gendarmerie, ou de la douane, n’a daigné sortir sa tête pour voir à quoi ressemble ce car qui transporte à la fois des vies humaines, mais aussi des marchandises. Ma remarque fit réagir beaucoup de passagers. Certains affirment sans ambages que seul l’argent intéresse les contrôleurs. Les infractions, que pourront commettre les transporteurs, importent peu.

D’autres ne se posent pas assez de questions et disent clairement que ce sont des corrompus qui ne se soucient nullement de la vie des personnes. J’ai écouté attentivement les différentes réactions et j’ai compris qu’au-delà des contrôleurs, les populations elles-mêmes sont aussi responsables des malheurs qu’elles vivent. Chacun de nous pouvait dénoncer ces agissements dignes d’une autre époque.

A la sortie de Yirimadio, il y a aussi le premier poste de péage. Les tarifs vont de 500 F à 3 000 FCFA selon le véhicule et par poste. Le péage est souvent couplé au pesage, mais sur la route qui mène à Tombouctou, il n’y a pour l’instant aucun poste de pesage.

Est-ce à dire que les routes qui mènent vers Ségou, Mopti et Tombouctou n’ont pas besoin d’être protégées ? En tout cas, les populations s’interrogent. De Bamako à Mopti en passant par Ségou, plusieurs postes de contrôle ont été traversés. Le scénario est le même qu’à la sortie de Bamako. C’est dans ces conditions que le car s’immobilise le vendredi à 5 h du matin au poste de contrôle de Sévaré.

Ici, les agents ont d’autres préoccupations, ils se présentent à l’entrée du car et exigent pour la première fois un contrôle d’identité. Les passagers se fixent avec des regards interrogatifs, mais décident finalement de se soumettre au contrôle. Une vingtaine parmi eux ne dispose pas de la carte nationale d’identité.

Il faut alors payer une amende de 1 000 FCFA pour enlever le reçu, valable pendant 24h. Le car fut bloqué une heure durant pour que les contrevenants régularisent leur situation. Mais à aucun moment, il n’a été question du surchargement du car comme si les agents de l’Etat sont aveugles ou décident sciemment de ne rien voir. Nous poursuivons le chemin pour Douentza que nous atteignons juste après la prière du vendredi.


Route de l’espoir ou du désespoir ?

Dans cette ville située à près de 200 km de Tombouctou, les commentaires vont bon train. Les passagers, avec leurs expériences diverses, prédisent le temps qu’il faut pour atteindre Tombouctou où le car devait traverser le fleuve par bac afin d’atteindre la Cité des 333 Saints. Mais tout le monde est convaincu que la traversée ne se fera pas cette nuit, puisque le bac suspend ses activités à partir de 18 h. Personne n’avait aussi émis des réserves sur les chances d’accéder au fleuve.

A 14h 55, nous quittons Douentza, mais également la route bitumée pour une route en gravier rouge.

On l’a appelé « la route de l’espoir » à cause du fait que ceux qui l’empruntaient par le passé pouvaient faire plusieurs jours sur le tronçon. Les travaux effectués sur ce trajet pour près de 2 milliards de FCFA ont réduit cette traversée du désert à quelques heures. Ils ont provoqué également beaucoup d’espoir chez les populations de la ville sainte, d’où l’appellation « Route de l’espoir ».

Cet espoir s’est désormais transformé en cauchemar, en désespoir. L’espoir suscité n’est plus qu’un souvenir. Tenez-vous bien, parti pour quelques heures, le voyage a finalement pris près de 23 heures.

La route Douentza-Tombouctou a perdu toutes ses qualités. Elle n’est que l’ombre d’elle-même avec ses trous, ses fossés creux, des sables mouvants et que sais-je encore. Pour défaut d’entretien, la route de l’espoir est devenue, pour tous ceux qui l’ont emprunté ces jours-ci, une route du désespoir.

De Douentza à Tombouctou en passant par Bambaramaoudé, le seul village qu’on traverse sur le tronçon, il n’y a pas eu de répit, en ce qui concerne l’état de la route.

Arrivés à Bambaramaoudé vers 19h 30, les passagers ont été invités à se relaxer pendant quelques minutes et à grignoter si possible quelque chose. Près d’une heure après, le klaxon sonne et les passagers prennent d’assaut le car qui quitte le village à 21h 15.

L’état de la route reste le même. Le chauffeur prend peur et décide d’être très prudent. Ce qui n’empêche pas le véhicule de s’embourber à plusieurs reprises. Mais le pire arriva lorsque après 30 km de route, et à plus de 60 km de Tombouctou, le car tombe en panne sèche. Passagers et transporteurs restent bouche bée.

Aucune explication valable ne pouvait convaincre les passagers. Le convoyeur s’éclipse dans l’obscurité et trouve un coin où se cacher en attendant un miracle puisque chacun est convaincu que la solution ne pouvait venir de Tombouctou car le bac avait suspendu ses activités.

C’est dans un tohu-bohu que trois jeunes décident d’aller à la recherche de carburant à Tombouctou ; laissant derrière eux des passagers désespérés. Chacun s’est résigné à accepter cette nuit pénible où l’on ne sait même pas situer les quatre points cardinaux. Nous prenons notre mal en patience et nous décidons de dormir, laissant certains passagers éveillés par leur angoisse.

Le samedi, à 6h du matin, dans ce désert sans aucune trace de vie, les trois jeunes parurent miraculeusement comme dans un rêve et transportant 20 litres de gasoil. Notre joie était immense. Chacun se précipite vers eux pour les féliciter, les embrasser et leur dire merci.

Ils étaient partis à 12 km où ils ont trouvé un autre car du même genre en panne. Celui-ci a vu son levier cassé dans un embourbement. Ses passagers ont dû patienter plus d’une journée avant la réparation. Le propriétaire de ce véhicule est plus prudent que celui du nôtre. Il avait une réserve en carburant. Il nous a sauvés.

Après ce dépannage, nous poursuivons notre lamentable route et atteignons le fleuve de Tombouctou vers 14 h. Le temps pour les uns de manger et pour les autres de prier, le car traversa et nous sommes dans la ville sainte aux environs de 15h 30, le 3è jour du voyage.

Il faut souligner ici que la ville sainte est tout simplement un passage obligé. Les passagers de notre car sont de Goundam, Diré, Tonka et Niafunké. Ce n’est pas pour eux le moment de lancer un ouf de soulagement puisqu’il reste pour ceux de Goundam 80 km à parcourir, 125 km pour ceux de Tonka et 170 pour les passagers de Niafunké. C’est finalement le samedi à 19 h que le car s’immobilisa à la gare de Goundam appelée « DIRGA ».

Trois jours pour atteindre Tombouctou, Goundam, Diré, Niafunké ! Trois jours de calvaire et d’angoisse, trois jours de désespoir, trois jours d’interminables questionnements et trois jours pour parcourir seulement 900 km.

Sommes-nous réellement dans le même pays ? Sommes-nous réellement en sécurité ?
Voilà entre autres questions que l’on est en droit de se poser au terme de cette odyssée.

I. Maïga

21 Juillet 2008