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Un nombre impressionnant de nos compatriotes a fui au Burkina Faso. Ces hommes, femmes et enfants vivent entassés dans des camps de fortune installés à la hâte en plein désert et manquent de tout malgré les efforts des autorités burkinabè et des organisations humanitaires

jpg_gandafabou.jpgDepuis le déclenchement des hostilités dans le nord de notre pays, des milliers de Maliens fuyant les combats arrivent chaque jour au Burkina Faso. Hommes, femmes, personnes âgées, enfants, ont parcouru des centaines voire des milliers de kilomètres, bravant les températures les plus hostiles du désert, les vents chauds, la faim, la soif. Selon, la commission nationale pour les réfugiés au Burkina Faso (CONAREF), de janvier 2012 à ce jour, plus de 46.000 Maliens ont officiellement franchi les frontières burkinabé.

Dans le pays des « hommes intègres », nos compatriotes ont massivement convergé vers la région du Sahel dont la capitale régionale est Dori. Cette région se caractérise par un climat désertique et un sol sablonneux. Les grands camps de refugiés maliens sont concentrés dans les provinces de l’Oudalan et du Soum. La province de l’Oudalan abrite les vastes camps de Férrerio et Gadafabou. Quant au Soum, il accueille les camps de Mentao nord, sud et centre.

Toutes ces provinces sont frontalières avec notre pays. Situé en plein désert, le camp de Gandafabou est distant près de 600 kilomètres de Ouagadougou. Pour y aller, le ministère de la Sécurité du Burkina Faso nous a fait accompagner par un agent de sécurité. Mais dans ces zones, un agent de sécurité seul ne suffit pas. Il faut recruter un guide local qui maîtrise les pistes du désert. Un paysage de dunes de sable, de montagnes, piqueté de quelques rares arbres épineux. La chaleur est torride. Les températures varient entre 20 et 55 degré selon les heures de la journée. L’eau est une denrée rare ici, donc il faut en charger le maximum dans le véhicule avant de prendre la route.

C’est dans ce désert inhospitalier que vivent nos compatriotes réfugiés en terre burkinabé. Ici, chaque jour, afflue un flot ininterrompu de personnes déplacées. Des familles entières à dos de chameaux ou entassées dans des charrettes tirées par des ânes arrivent, drapées de voiles multicolores pour se protéger du vent chaud et sec du désert. Les rares véhicules qu’on aperçoit sont pleins à craquer. Les nouveaux arrivants sont si exténués que certains perdent momentanément l’usage de leurs jambes. Ils sont rapidement pris en charge.

Amertume.

A Gandafabou, ce qui frappe d’emblée, hormis le dénuement, c’est la diversité des ethnies. Ici, ils sont touaregs, arabes, bellahs, peulhs (torobé et diallobé) mais aussi sonrhaïs, dogons, dafing. Dans le camp, la vie est organisée en fonction des affinités géographiques, ethniques et culturelles. Chaque groupe forme ainsi un quartier d’une cinquantaine de tentes. La gestion du camp est assurée par un comité composé de représentants de tous les quartiers.

Ce comité est présidé par Mustaph Ag Mohamed, un technicien de santé. Originaire de Tibérint (sud de Tombouctou), il a quitté le pays avec sa fraction depuis la mi-janvier à dos de chameaux et d’ânes escortés par un véhicule. « Nous sommes des Maliens réfugiés au camp de Gadafabou », se présente-t-il. Nous sommes, pour la plupart, partis sans rien emporter, seulement quelques couvertures et voiles pour se protéger du soleil et dormir.

Certains ont pu faire venir des chèvres dont le lait sert à nourrir les enfants. Tous les jours, des gens arrivent par vagues successives. » Notre interlocuteur révèle que le camp abrite différentes catégories de personnes : agents de l’administration, porteurs d’uniforme, agents de santé, comptables, enseignants, agents de projets et d’Ong, commerçants, élèves et étudiants. Selon Mustaph, le camp de Gandafabou compterait aujourd’hui plus de 7000 réfugiés. Il explique que la plupart de ceux-ci arrivent ici parce que le site est situé à seulement 40 kilomètres des frontières du Mali.

Les réfugiés ne sont pas bien informés des péripéties de la crise que traverse notre pays. Ici, en plein désert, ils n’ont accès aux informations que grâce à une radio satellitaire avec laquelle le vieux Mohamed Ag Assodane capte RFI. « Dieu est grand, c’est lui seul qui peut sauver le Mali », lance Mohamed AG Assodane, les larmes aux yeux.

Il venait d’apprendre sur la « radio du monde » les arrestations de personnalités politiques et militaires à Bamako. « J’ai donné toute ma vie au Mali pour apprendre aux enfants du Nord, l’histoire de Soundjata, de Damonzon, de Samania Bassi etc., surtout l’intégration des peuples. Aujourd’hui, je me retrouve ici avec ces enfants fuyant les exactions aussi bien des rebelles que de nos frères du sud. C’est malheureux », se désole le vieux sage. Cet autre vieux, assis de côté, fulmine : « Nous ne nous reconnaissons ni du Mali ni de l’Azawad.

Les rebelles nous ont chassé et ont détruit nos biens, toute une vie de labeur est détruite par cette rébellion ridicule. Pire, nos enfants qui vivaient au sud et qui étaient nos espoirs sont chassés et traités de rebelles. Nous sommes donc doublement victimes de cette crise. C’est pourquoi, nous sommes venus ici. Et Dieu merci, nous arrivons à dormir ici sans être inquiétés par qui que se soit. Vous voyez, Dieu m’a donné 9 filles que j’ai toutes mariées aux militaires sudistes pour favoriser un métissage des cultures, gage de paix. Aujourd’hui, je me retrouve ici avec mes 9 filles et mes petits enfants.

Elles ont dû quitter leurs maris pour échapper aux exactions, aux moqueries et aux insultes. C’est un déshonneur. Comment expliquer cela à mes petits enfants », lance-t-il en larmes en ajoutant que même si les choses redevenaient normales, il ne souhaite plus repartir au Mali. « Toute ma vie, j’ai n’ai fait que fuir. Tantôt, on a armé nos frères contre nous, tantôt c’est nous qu’on a armés contre nos frères. On est dans un cycle de vengeance sans fin. En tout cas, je suis assez vieux, je ne veux plus être obligé de m’enfuir devant mes petits enfants.

Je compte rester au Burkina, ou aller au Niger ou dans un autre pays où je pourrai vivre le petit restant de ma vie en paix », souligne l’octogénaire très remonté. Chaque réfugié a ainsi son histoire et ne se fait pas prier pour la raconter. Mais celle de la famille Guindo est la plus triste. En effet, cette famille était installée à Gao quand les rebelles ont attaqué la ville. La mère de famille, une femme touareg, a pris ses six enfants pour rejoindre son époux à Mopti. Elle réussit à embarquer ses trois grands garçons dans la voiture de son cousin touareg qui projetait également d’aller mettre sa famille à l’abri à Mopti.

Malheureusement, à l’entrée de Mopti, ce dernier a été pris pour cible par des militaires. Bien que blessé, il réussit à rebrousser chemin pour rejoindre Douentza, d’où le plus âgé des fils de Mme Guindo réussit à conduire la voiture jusqu’à la frontière burkinabé. L’homme rendit l’âme là-bas dans les bras de son épouse et des trois enfants de sa cousine. Mme Guindo, après plusieurs acrobaties, rejoignit une semaine plus tard ses enfants. Le chef de famille et ses frères et sœurs rallieront plus tard le camp de réfugiés. « Mes enfants sont traumatisés et ils ne sont pas prêts de retourner maintenant », assure, très émue, cette mère de famille.

Le témoignage d’Adam Maïga, une ressortissante de Kidal, est aussi saisissant. « C’est le sauve-qui-peut à Kidal. Il n’y a plus de nourriture ni même d’eau potable. Nous sommes arrivés ici par hasard. Nous avons marché pendant une semaine avant de tomber sur un véhicule conduit par un Touareg qui a nous amené jusqu’ici. Certains de mes enfants sont partis en Algérie, d’autres au Niger. Ma famille est complètement dispersée. Deux de mes frères sont portés disparus. Nous n’avons aucune nouvelle d’eux », raconte-t-elle.

Aide insuffisante et inadaptée.

Comme si le malheur s’acharnait sur ces compatriotes venus trouver un peu de paix au Burkina Faso, leur arrivée au camp de réfugiés ne marque pas la fin de leurs épreuves. L’approvisionnement du camp en eau est, en effet, aléatoire. Les citernes affrétées par le gouvernement burkinabé et les associations humanitaires pour ravitailler le camp peinent à vaincre les dunes de sable pour atteindre les tentes.

Le dispositif sanitaire qui a été installé souffre, lui, de l’absence d’un personnel suffisant pour prodiguer ne serait-ce que les soins de base. Sans compter le manque de médicaments. Pire, l’absence de latrines accroît malheureusement le risque de propagation de maladies contagieuses. Cependant, le plus grand problème reste l’accès aux produits de première nécessité. Les dons spontanés faits par des particuliers et les Ong sont essentiellement composés de mil, une céréale très peu utilisée par les populations du nord, et les quantités offertes sont très insuffisantes.

Les enfants sont les plus affectés par cette situation de malnutrition. « Nous saluons les efforts déployés par l’Etat burkinabè, les secours apportés par la communauté internationale travers le HCR et le PAM, mais tous ici reconnaissent que cet appui est insuffisant, car chaque fois, une nouvelle colonie s’installe dans le camp. Ici, un véritable lien de solidarité et d’entraide s’est tissé entre nous. Elle se fait sans distinction ethnique, ni régionale. Le lait issu de nos animaux est partagé entre tous les enfants », explique Moussa Ag Elmoner, le maire de Gossi, aujourd’hui réfugié à Gandafabou. L’édile assure que les réfugiés se sont intégrés dans la localité et respectent scrupuleusement les us et coutumes des populations autochtones.

Il précise que leurs préoccupations sont identiques à celles relevées dans les autres sites. Il faut rappeler que le Premier ministre burkinabé, Luc Adophe Tiao, a rendu visite la semaine dernière à nos compatriotes de Gandafabou pour s’imprégner de ce qu’il a qualifié de catastrophe humaine. « Nous sommes conscients que vous vivez dans des conditions difficiles. Mais vous êtes venus à un moment où notre pays traverse une crise alimentaire. Il est donc difficile pour nous de vous donner tout le confort pour votre séjour », a souligné le chef du gouvernement burkinabé.

Il a promis aux réfugiés la sécurité et le minimum vital pour assurer leur alimentation, l’éducation de leurs enfants, leur santé et la prise en charge de leur bétail. « Notre souhait est que la paix revienne vite au Mali. C’est pourquoi le président du Faso, le médiateur travaille à cela. Mais après la crise, tous ceux qui veulent rester au Burkina Faso, nous les accueillerons à bras ouverts », a-t-il ajouté, invitant les réfugiés à vivre dans la paix avec les populations autochtones.

Les assurances du chef du gouvernement burkinabé ainsi que l’hospitalité manifestée par les citoyens burkinabé apportent sans doute un peu de baume aux cœurs de nos compatriotes réfugiés qui ont été contraints de tout abandonner pour se retrouver dans des camps où presque tout manque. Mais la situation pourrait virer à la catastrophe humanitaire si des actions urgentes ne sont pas entreprises pour améliorer les conditions de vie des réfugiés de Gadafabou. L’hivernage qui se rapproche à grands pas pourrait aggraver leur situation.

Envoyée spéciale

Doussou Djiré

vendredi 4 mai 2012

Essor