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En novembre 1973, Amilcar Cabral, secrétaire général du PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert) tombait sous les balles des colonialistes portugais à Conakry. Ce jour-là les élèves et étudiants du Mali ont défilé en masse dans les rues de Bamako et devant l’ambassade de Guinée pour dénoncer ce crime odieux. Sept ans plus tard, son disciple et émule, Abdoul Karim Camara, secrétaire général de l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali (UNEEM) tombait, à son tour, un 17 mars 1980 sous la torture de la soldatesque du CMLN-UDPM.

Du combat pour l’émancipation des peuples de Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert à la lutte héroïque pour l’amélioration du sort des élèves et étudiants maliens, on peut dire que l’histoire s’est répétée dans un bref laps de temps. Cependant près de trente ans et plus après ces événements dramatiques, le mystère reste entier sur les circonstances de la mort des martyrs de la révolution.

Certes, le président Ahmed Sékou Touré a porté le deuil d’Amilcar Cabral mais ses assassins courent toujours la rue au pays de Vasco de Gama. La plus grande satisfaction étant l’accession à l’indépendance des colonies portugaises grâce à la lutte héroïque du PAIGC et des nationalistes angolais du MPLA d’Agostino Neto épaulés par les soldats cubains.

Au Mali, on se demande encore si la mort de Abdoul Karim Camara ne fera pas partie des «Grandes énigmes de l’histoire»d’Alain Decaux tout comme l’assassinat de John Kenne-dy le 22 novembre 1963 à Dallas. On se croirait dans une nation amnésique au point d’oublier que personne ne sait exactement dans quelles conditions précises il est mort et où se trouve sa vraie tombe.

La vérité porte sur deux questions essentielles : qui a tué Cabral et qui a donné l’ordre de le torturer ? Ironie de l’histoire, à quelques variantes près ces mêmes questions ont été posées lors du procès de son bourreau à savoir qui a tiré et qui à donné l’ordre de tirer sur les manifestants en mars 1991 ?

Personne n’a répondu. Et ainsi une triste page de notre histoire immédiate venait d’être définitivement enterrée sous une étrange conspiration du silence après que le général Moussa Traoré lui-même ait assumé la responsabilité morale du massacre et que l’armée ait demandé pardon au peuple.

Aussi, le meilleur hommage qu’on puisse rendre à Cabral, ce n’est pas d’aller se pavaner chaque année le jour anniversaire de sa mort au cimetière de Lafiabougou, une gerbe de fleurs à la main, ni de lui ériger un monument digne de Lénine. Justice doit lui être rendue car son sacrifice participe de la quête démocratique du peuple malien à travers la jeunesse estudiantine.

En un mot, Cabral est le précurseur de l’avènement de la démocratie au Mali. Mais, au lieu que les bourreaux payent, pour leur crime, aujourd’hui ils ont pignon sur rue, profitent largement de l’impunité que leur accordent les «démocrates». Ils tirent partie du vent de la restauration qui souffle sur le pays pour se transformer en victimes.

Mais le pire était encore à venir. Regroupés au sein de l’Amsuneem, les vrais faux amis de Cabral viennent de fouler ses idéaux au pied en dévoyant le sens de sa lutte. Ils se sont rués dans les allées du pouvoir sans doute fatigués d’être écartés de la gestion politique du pays, dans le secret espoir de se faire enfin une place au soleil. Ils viennent grossir ainsi le lot de tous ces politiciens opportunistes dont la seule motivation est la recherche d’une rente viagère.

«L’Amsuneem gardera le temple pour protéger les acquis de la révolution du 26 mars afin qu’on ne s’empresse pas de mettre une croix sur cette page exaltante de notre histoire», disait récemment le secrétaire général de ce club de copains, Cheick Mamoutou Thiam, à l’occasion du 27e anniversaire de l’assassinat de Abdoul Karim Camara.

Entre les vœux pieux et la réalité, il y a loin de la coupe aux lèvres. La seule certitude est que le plus grand regret de Cabral aurait été de constater que, malgré tous les sacrifices consentis, l’école malienne continue d’aller, plus que par le passé, à vau-l’eau.

Mamadou Lamine Doumbia

17 mars 2008.