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Le militantisme exemplaire

Il y a bientôt 28 ans (17 mars 1980) que le militant engagé pour la cause du Mali et de l’école en particulier, Abdoul Karim Camara dit Cabral, a été assassiné. L’homme aura marqué de son empreinte le front scolaire en tant que leader estudiantin et donné du fil à retordre aux autorités militaires de l’époque pour l’avènement d’un Mali libre et démocratique. Les Maliens ne peuvent que regretter la perte de cet « homme de devoir ».

« Cabral le téméraire », « Cabral le patriote », « Cabral l’audacieux »… ainsi le qualifiaient ses camarades de lutte. Abdoul Karim Camara dit Cabral, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’aura pas failli à sa mission et répondait toujours présent là où ses compagnons l’attendaient. Pourtant, il avait hérité d’une Union nationale des élèves et étudiants du Mali (UNEEM) ciblée comme l’un des ennemis jurés du pouvoir tyrannique de l’Union démocratique du peuple malien (UDPM). Le contexte n’était donc guère propice au militantisme avec le durcissement du ton par le régime de GMT.

Les années 1977-1980 avaient été émaillées de rudes représailles par l’impressionnant dispositif répressif du régime militaire. Car les étudiants n’avaient pas arrêté de contester les décisions « impopulaires » du pouvoir sanguinaire comme, par exemple, la conditionnalité de l’accès à toutes les écoles supérieures à un concours direct et à un concours professionnel ouvert aux bacheliers de l’année en cours et aux travailleurs remplissant les conditions requises. La distribution des bourses pour l’extérieur intervenait aussi dans le même cadre.

C’est dans ces conditions où personne n’osait lutter à visage découvert contre le régime de Moussa Traoré que le jeune Cabral a décidé de combattre l’inégalité et l’injustice qui régnaient dans le monde scolaire et estudiantin malien, jusqu’à son arrestation le 16 mars 1980. Il voulait donc atteindre des objectifs que le « courage suicidaire » de son prédécesseur Tiébilé Dramé n’avait pas permis de concrétiser. Cabral, selon de nombreux témoignages, était épris de paix et de justice et voulait même, au prix de sa vie, instaurer les meilleures conditions d’études au Mali. Les revendications du mouvement scolaire qu’il dirigeait concernaient les bourses, la régionalisation des lycées ; la suppression de la 10e commune…

« Un miroir »

La réalisation de ses ambitions passait d’abord par l’instauration du dialogue auquel l’UDPM s’était refusée. Certes, Cabral n’a pas vécu assez pour voir l’avènement de la démocratie au Mali, mais il y a grandement participé à travers ses idéaux et son comportement incitatif. Il est tout un symbole pour non seulement ses compagnons, mais aussi pour le peuple malien tout entier. Emblème de la liberté et du bien-être social, il l’est. L’Amical des anciens militants et sympathisants de l’UNEEM (Amsuneem), qui regroupe ses compagnons de lutte et qui a été créé en 1991 après la chute du régime autocratique, est un creuset démocratique puisant dans les idéaux des martyrs de la lutte héroïque, à commencer par Cabral, le « reflet » de toute une génération.

Tout en soulignant l’éternité de la pensée de Cabral, le secrétaire général de l’Amsuneem, Cheick Mohamed Thiam rappelle couramment l’idéal pour lequel Cabral s’était battu. « Consciencieux, travailleur, fuyant la vaine publicité, Cabral était le miroir où chacun de nous allait vérifier la justesse de son opinion. Si le culte de la personnalité est couramment perçu comme une marque de faiblesse, il n’en est rien dans le cas particulier où les idées pour lesquelles notre camarade fut assassiné sont immortelles », affirme-t-il. Un autre compagnon du leader emblématique témoigne que Cabral est « un homme qui a fait don de sa vie pour qu’aujourd’hui soit ».
En tout cas, les Maliens sont reconnaissants de ses œuvres prémonitoires d’un Mali démocratique. Et ils ont toujours au travers de la gorge son assassinat et la polémique pendante sur le lieu de sa sépulture. Nos compatriotes ne ménagent aucun effort pour rendre hommage, tous les 17 mars, au combattant martyr.

Ogopémo Ouologuem
(stagiaire)

MODIBO DIALLO, COMPAGNON DE LUTTE DE CABRAL
« Cabral croyait en tout ce qu’il faisait »

Dans l’entretien qui suit, Modibo Diallo, directeur du Mémorial Modibo Kéita et ancien compagnon de lutte de Abdoul Karim Camara dit Cabral, assassiné en 1980 suite une grève d’étudiant, témoigne que le leader estudiantin était un homme de conviction qui croyait en tout ce qu’il faisait.

Les Echos : Dans quelles circonstances avez-vous connu Cabral ?

Modibo Diallo : On s’est connu à l’Ecole normale supérieure en 1977 dans le cadre des activités culturelles. A l’époque, j’étais le secrétaire aux activités culturelles. C’est lors du montage d’une pièce de théâtre de la troupe où il y avait Dramé, Samba Lamine Sow, Moussa Makan Camara, King Sokoura, etc. que j’ai personnellement côtoyé Cabral. Il a été un des militants le plus engagés et assidus aux activités.

En 1978, nous avons milité ensemble au sein du bureau de l’Association des étudiants de l’Ecole normale supérieure (ADEENSUP). Moi j’étais le secrétaire général et lui le secrétaire administratif. Ensuite au niveau de l’Union nationale des élèves et étudiants du Mali (UNEEM) où j’occupais le poste de SG et lui de secrétaire à l’information. Alors comme on était du même établissement, il était devenu mon plus proche collaborateur.

Les Echos : Que retenez vous de lui ?

M. D. : Cabral était un type très engagé. Il croyait en ce qu’il faisait. Il croyait en la justesse de ses convictions. C’était un homme honnête qui ne calculait et ne reculait pas. Il avait un avantage, je dirais même un don : l’éloquence, c’était un très bon orateur. Il faut aussi dire qu’il était un brillant étudiant car à l’époque, on ne pouvait pas devenir leader au sein de l’UNEEM sans être un étudiant modèle.

Les Echos : Quand on l’arrêtait en 1980, vous étiez en France, ce fut un choc pour vous non ?

M. D. : Le choc était d’autant plus terrible qu’inattendu. Vu son engagement, son arrestation ne m’a pas surpris, c’était une éventualité, car l’environnement socio-politique s’y prêtait, mais je ne m’attendais pas à la façon dont on l’a tué. Je ne peux pas traduire ici avec les mots ce que j’ai ressenti comme choc. Son assassinat a renforcé mon ardeur à poursuivre le combat dans lequel nous étions engagés.

Les Echos : 28 ans après sa mort, un flou total règne autour de la localisation de sa tombe…

M. D. : Pendant combien d’années, en tout cas de 1980 à 1991, on ne savait pas qu’on allait connaître l’emplacement exact de la tombe de Cabral. Mais en 91, nous apprenions qu’il repose dans le cimetière de Lafiabougou. C’est, semble-t-il, un soldat que je ne sais comment a identifié la tombe… De toute façon, la vérité finit par triompher un jour. Si la tombe qu’on nous a montrée n’est pas la vraie, on le saura un jour.

Propos recueillis par
Idrissa Sako

CE QUE J’EN SAIS
Péril sur l’héritage

17 mars 1980-17 mars 2008 ! Voilà 28 ans qu’un espoir de la nation malienne, notamment de sa jeunesse, était brisé à travers l’assassinat d’Abdoul Karim Camara dit Cabral.

Bientôt donc trois décennies de deuil sans qu’on sache réellement dans quelles conditions notre camarade a été prématurément et sauvagement arraché à la vie. Depuis l’avènement de la démocratie, un système pour lequel Cabral s’est sacrifié, cet anniversaire est traditionnellement célébré par ses amis, la société civile et surtout les plus hautes autorités maliennes.

N’est-ce pas que Cabral mérite plus qu’un simple sacrifice à la tradition, qu’un simple « hommage de la nation ». Une nation amnésique au point d’oublier que personne ne sait encore dans quelles conditions le héros célébré est mort. Et qu’on ne sait même pas s’il repose réellement à l’endroit supposé l’être ? Ce qui est sûr, c’est que Cabral a été torturé ! Il a subi des tortures que peu de tortionnaires osent infliger même à un ennemi pris en flagrant délit de complot. Des témoins de ce crime vivent toujours en toute impunité.

Ennemi ? Cabral l’était pour le régime dictatorial et tyrannique de Moussa Traoré. Il l’était parce qu’il avait réussi à éveiller les consciences par rapport au drame vécu par le peuple. Il l’était parce qu’il était parvenu à ébranler un régime qui se croyait intouchable et invincible à cause de la terreur qu’il faisait régner sur ses opposants. Un pouvoir craint à cause de Kidal et de Taoudenit ! N’empêche que beaucoup de gens ont préféré mourir au fond de ces trous perdus que de courber l’échine et taire leurs opinions ou renier leurs convictions.

Le leader estudiantin, toujours populaire dans l’opinion publique, est mort il y a 28 ans dans des circonstances très douloureuses. Un assassinat célébré comme un repère dans la quête démocratique du peuple malien, surtout de sa jeunesse. Ce crime est l’un des fondements du 26 mars 1991 dont les élèves et étudiants ont été les fantassins. Comme le disait Cheick Mohamed Thiam dit Mamoutou (le secrétaire général de l’Amsuneem), il y a deux ans, « ce lundi 17 mars 1980 qui fut pour toute la jeunesse de l’époque et plus particulièrement pour sa frange estudiantine, une cruelle journée ».

Des bourreaux réhabilités

Mais, il est inadmissible que même la démocratie n’ait pas encore réussi à faire justice à Abdoul Karim et à sa famille. Il est vrai qu’un monument Cabral a été édifié à un important carrefour de Bamako (Lafiabougou Tabacoro, Commune IV du district), mais ce leader charismatique s’est battu pour la liberté et la justice.

Et le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre, la meilleure reconnaissance qu’il attendrait de ce peuple, c’est que ces assassins répondent de leur crime. Une promesse non tenue des autorités de la IIIe République qui s’étaient engagées auprès de la famille de Cabral et de l’Amsuneem à faire toute la lumière sur les circonstances de la mort du leader estudiantin.

Pis, ce sont les bourreaux d’hier qui ont profité de l’impunité et du laxisme des démocrates pour réussir à se faire passer pour des victimes et obtiennent même, à notre corps défendant, une réhabilitation qui interpelle tous les démocrates de ce pays. Surtout qu’au même moment les martyrs, tous ceux qui ont pendant plus de 20 ans subi leur dictature et leur humiliation sont, eux, traités comme des « marginaux », des « nostalgiques » ou des « aigris sociaux ».

Malheureusement, il ne faut pas s’attendre à mieux car même certains « amis » de Cabral manifestent des signes de lassitude dans la surveillance du temple dont les fondations ont été solidement posées par Cabral. Certainement vaincus par l’usure et fatigués d’être écartés de la gestion politique, ils ont baissé la garde en faisant allégeance au pouvoir au détriment de la cohésion dont leur organisation l’Amsuneem a besoin pour continuer sa lutte. Et certainement le secret espoir de se faire enfin une place au soleil. Ne serait-ce que pour avoir une retraite tranquille.

« Aujourd’hui, l’association qui représente dans l’opinion publique les idéaux du leader estudiantin, assassiné par la soldatesque du pouvoir de la pensée unique, semble tourner le dos à cette vocation. Elle donne de plus en plus l’image d’un club d’amis qui veille plutôt sur les intérêts personnels de ses membres, au détriment de l’action pour laquelle Cabral est mort », écrivait un confrère en début d’année.

Et la réalité ne lui donne pas totalement tort car de nombreux « amis » se sont rués aujourd’hui dans les allées du pouvoir. « L’Amsuneem gardera le temple pour protéger les acquis de la révolution du 26 mars afin qu’on ne s’empresse pas de mettre une croix sur cette page exaltante de notre histoire », promettait son secrétaire général, Cheick Mohamed Thiam, à l’occasion du 27e anniversaire de l’assassinat de celui qui demeure toujours l’idole de la jeunesse malienne.

Avec la manifestation des appétits politiques dans ses rangs, l’association pourra-t-elle relever ce défi ? Une certitude : l’héritage de Cabral est plus que jamais en péril !

Alphaly

14 Mars 2008.