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Le charme des crocodiles de Bazoulé, au Burkina Faso, ne se révèle pas au premier regard. Il faut beaucoup de patience pour comprendre la fascination qu’exercent ces grands prédateurs tranquilles… Leur lenteur, leur immobilisme, qui peut en une fraction de seconde se changer en attaque fulgurante… Mais les hommes aiment jouer à se faire peur… Ou peut-être y a-t-il quelque chose de plus profond ?

Les crocodiles sacrés du lac de Bazoulé, au Burkina Faso, sont d’une espèce proche de celle des crocodiles du Nil, avec une queue courte qui ressemble à celle des dinosaures et une démarche alerte, qui évoque de gros lézards. Ils passent leur journée à flotter entre deux eaux sous les ardeurs du soleil de la savane…

Un pacte secret les lie aux habitants du lieu, pacte ancestral de non agression qui n’est que très rarement enfreint : les hommes reconnaissent leur caractère sacré, ils les respectent, et les nourrissent de poulets vivants apportés comme une offrande millénaire à leur appétit vorace.

Pourtant l’équilibre de la familiarité et de la terreur, de la dissuasion et de l’attirance réciproque, reste éternellement fragile. Les yeux mi-clos ne perdent pas un geste, les hommes aussi restent sur leurs gardes. Une forme de jeu silencieux s’établit entre les sauriens presque immobiles, un à un sortis des profondeurs du lac comme des profondeurs du temps, et les hommes qui viennent les observer et les nourrir.

Chacun se déplace avec prudence. Jamais un crocodile ici n’a eu à redouter un homme comme chasseur… Mais même s’ils en gardent mémoire, qui sait si l’animal sauvage ne se réveillera pas tout à coup en eux, avec son instinct de prédation ? Du coup l’approche se fait à pas de loup, chacun se jauge, dans l’incertitude permanente.

Car le plus fascinant dans cette rencontre impossible, c’est la radicale incommunicabilité. Rien n’a lieu, qui puisse ressembler à un échange… A part l’offrande des poulets, qui apparaît comme un don gratuit, la persistance séculaire d’un rite dont les origines sont perdues. Mais entre le dinosaure immobile et vorace à la fois, et l’homme fragile et fasciné, la distance ne se mesure pas dans l’espace, mais dans le temps.

Cette coexistence improbable est la juxtaposition de deux âges de la terre. Le crocodile est là comme de toute éternité, l’homme vient d’arriver. Mais qui durera le plus longtemps ? Qui restera le dernier ? Face au crocodile l’homme est confronté à son destin, il est le ludion un peu ridicule qui danse de jeunesse face à l’immobilité sage d’un ancêtre issu du fond des âges. Et nous sommes soudain renvoyés à notre condition d’enfants excités et futiles.

vendredi 3 janvier 2014 / par Olivier Zegna-Rata

Source : Afrik.com