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Des élus locaux proches du pouvoir et des membres d’organisations de la société civile, généralement considérés comme “poil à gratter” du gouvernement, décident de faire cause commune pour concevoir, mettre en oeuvre et suivre des programmes de développement basés sur de réelles préoccupations des populations. Bref, elles veulent donner un vrai sens à la démocratie au Burkina Faso.

La société civile représente-t-elle alors plus qu’un alibi démocratique du gouvernement? C’est la grande question (entre autres) que s’est posé le Coordinateur du réseau des Journalistes en Afrique pour le Développement (JADE), M. Souleymane Ouattara.

Aperçu du pays

En 1984, la Haute Volta devient le Burkina Faso -“Pays des Hommes Intègres”– sous Thomas Sankara, qui applique un régime marxiste. Blaise Compaoré, son second, le renverse en 1987, puis engage une libéralisation politique et économique.

En 1991 et 1998, Compaoré est élu Président avec de hauts pourcentages. Aussi, l’Opposition boycotte à chaque fois les élections, laissant ainsi le candidat quasi seul en lice. L’on soupçonne surtout Compaoré d’avoir trempé dans l’assassinat du Héros National, Sankara.

Et l’affaire du Directeur de l’organe ”L’Indépendant”, Norbert Zongo, qui enquêtait sur la mort du frère du Président et qui fut retrouvé mort en 1998, ne redore guère le blason du Président élu et réélu.

En 2005 a lieu la dernière élection présidentielle que l’Opposition ne boycotte pas : c’est qu’on pense à un changement. Mais lors d’un scrutin qui mobilise 50% de la population, Blaise Compaoré, contre toute attente, est réélu à 80% des voix : il n’y pas eu trop de fraudes, cette fois-ci. Ce qui s’explique par la mise en place d’une machine de communication présidentielle bien huilée, et par le fait que l’Opposition s’était caractérisée par sa désorganisation et ses luttes intestines.

Au plan régional, le pays a été très affecté par la crise ivoirienne qui a mis son économie à mal, sans compter le retour massif au bercail de Burkinabés désormais sans travail. Compaoré est souvent accusé de soutenir la rébellion du Nord de la Côte d’Ivoire, tandis qu’il accuse, lui aussi, la Côte d’Ivoire de fomenter des attentats contre sa personne.


Le rôle de chacun dans la démocratie

Au Burkina Faso, les cadres de concertations sont-ils une version moderne de “l’arbre à palabres ”? Toujours est-il que la profusion et le formalisme de ces lieux d’échanges en limitent très souvent l’efficacité. Pourtant, ces lieux d’échanges sont mis en place par décision administrative, pour faciliter les échanges d’information et la synergie entre acteurs du développement dans les villages, provinces et régions.

C’est pourquoi, lorsque des responsables d’organisations de la société civile et des présidents des conseils régionaux, installés après les élections municipales de Juin 2006, décident de mettre en place un ”cadre de concertation permanent”, les observateurs s’interrogent. Est-ce un forum de plus ou un réel espace d’échanges et d’influence des politiques?

A cet effet, le Secrétaire Exécutif du Groupe de Recherche et d’Action sur le Foncier (GRAF), M. Pierre Aimé Ouédraogo, précise : “ Des cadres formels existaient certes ; mais celui-ci s’en distingue, car notre partenaire va poser la question du rôle de chacun pour le suivi du Cadre Stratégique de Lutte contre la Pauvreté (CSLP)”.


Et d’interroger :
Qu’est-ce que les organisations de la société civile devraient faire à l’échelle régionale ou nationale, pour éclairer les conseils régionaux, dans le suivi de la mise en oeuvre du CSLP? Quelles informations les organisations de la société civile devraient produire, et selon quel rythme? Quel mécanisme d’interpellation mettre en place pour permettre, aux conseils régionaux, d’actionner les organisations de la société civile, et inversement?”.

Le but de ce partenariat naissant est de faciliter un dialogue plus direct entre les élus de 11 des 13 régions du pays et quatre réseaux d’associations travaillant respectivement sur le foncier rural, la sécurité alimentaire, l’eau, l’assainissement et l’artisanat. A titre d’exemple, le Réseau Foncier Rural-GRAF dit formuler des recommandations plus pointues sur la vitalité de l’exploitation paysanne, dans la grande et la petite irrigation.

Cela permettra, aux pouvoirs publics, de disposer de recommandations concrètes et opérationnelles pour revitaliser les exploitations paysannes sur les grands et petits périmètres, en lien avec l’option officielle affichée de promotion de l’agro-business. D’ores et déjà, les différents réseaux sont à pied d’oeuvre : révision d’indicateurs, conduite d’études, organisations de rencontres…


Stratégie de contournement

Si ce partenariat semble aussi prometteur, c’est qu’il fait l’affaire des deux parties. Au Burkina Faso, la société civile vit un paradoxe. Elle est de plus en plus sollicitée pour apporter sa contribution dans la mise en oeuvre des politiques de développement définies par le

gouvernement. Elle le fait à travers la conduite d’activités sur le terrain et en essayant de rendre plus efficace le suivi d’évaluation du CSLP.
Mais dans les faits, sa contribution n’a pas vraiment permis d’infléchir les politiques publiques. Sa participation serait même en recul, car le gouvernement envisagerait de ne lui accorder que le statut d’observateur, lors des prochaines revues du CSLP.

On s’est rendu compte que ce sera difficile de faire ce plaidoyer de façon directe avec le gouvernement. Car ça peut être la confrontation, voire le blocage, à cause de l’éternelle suspicion gouvernement- société civile, sans oublier le flou sur la notion même de société civile. C’est pourquoi nous pensons que les conseils régionaux sont les mieux placés pour nous aider à parvenir à notre but“. Ainsi l’a analysé Pierre-Aimé Ouédraogo.

En fait, il s’agit d’un mariage d’intérêt entre partenaires consentants et qui se partagent les rôles. Les organisations de la société civile produisent des résultats fiables. Et les conseils régionaux légitimes et investis de pouvoirs -donc tolérés par le gouvernement- s’approprient ces données pour les mettre sur la table des négociations.

Le choix de faire équipe avec les conseils régionaux ne doit rien au hasard. En plus de leur légitimité, ils sont légalement investis de concevoir et mettre en oeuvre les actions de développement dans leur zone. Faire le lien entre les thèmes de réflexion de la société civile et les préoccupations des conseils régionaux s’imposait dans un souci d’efficacité.

Mais quel contenu faut-il donner à ce partenariat?

Les Organisations de la Société Civile (OSC) pensent que les élus nouvellement installés ne doivent pas se lancer dans des actions tous azimuts. Ils leur conseillent plutôt d’identifier les bonnes questions. Quels rôles doivent jouer les acteurs? Quels moyens mobiliser, et pour quels objectifs? Quelles sont les vraies préoccupations à prendre en considération? Et comment?

Les réponses à ces questions constituent un préalable pour la société civile qui ajustera ses centres d’intérêt en conséquence. Le bon fonctionnement d’un tel mécanisme permettra aux OSC, dont le but affiché est d’influencer les politiques, de répondre à une telle demande en vue du changement. De ce fait, les OSC gagneront en crédibilité, vu la pertinence de leurs données.

Cette crédibilité devrait permettre, aux conseils régionaux, d’interpeller plus souvent la société civile qui dès lors, sera plus critique vis-à-vis de sa démarche et de ses ambitions. La construction d’une vision nouvelle de la société civile pourrait passer par là.


Rassemblées par Oumar DIAWARA

20Novembre 2008