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Environ 500 000 litres de boue de vidange sont quotidiennement déversés sur le seul site de l’aéroport Bamako-Sénou. Du déchet liquide qui submerge pendant l’hivernage le village de Gaouna, situé à 5 km en contrebas, dans la commune rurale de Kalaban-coro.


-maliweb.net- « Le déversement des boues de vidange a été un désastre », se plaint le septuagénaire Bassi Traoré qui a vécu toute sa vie sur ces terres. Depuis cinq ans, raconte-t-il, le liquide d’excréments a envahi son champ. Son verger « Sahel Fruits », jadis fort de 500 pieds de différentes variétés de mangues, a perdu la moitié de sa production. La boue fécale, asséchée à cette période de mars, recouvre le sol de son champ. L’odeur nauséabonde qui répugne tout visiteur n’est pourtant pas ce qui agace le vieil homme, mais plutôt l’acidification du sol à laquelle il assiste impuissant ces dernières années. Pour rendre à nouveau ses terres fertiles, Bassi n’a trouvé mieux que de faire transporter dans son champ des déchets avec tous les sachets plastiques.


« Boire l’eau de robinet à Bamako, c’est boire la matière fécale », affirme avec certitude Moussa Dembélé. Le voisin du vieux Bassi montre de la main l’espace naturellement déserte qui sert de passage à l’écoulement des boues de vidange pendant l’hivernage. Un canal artificiellement approfondi, creusé pour non seulement empêcher l’épandage des boues de vidange dans les champs, mais aussi drainer cette eau acidifiée jusque dans la rivière qui traverse le village de Gouana. Une rivière qui selon Moussa se jette dans le Djoliba au niveau de Kabala, où se trouve la plus moderne station de pompage de Bamako.


Un problème de santé publique


C’est un fait, les boues de vidange menacent la santé des populations de Bamako. Mais l’urgence est à Gaouna. Mamoutou Traoré, l’imam du village, s’étonne que sa voix ne soit pas entendue dans cette affaire. Avec le chef du village, l’imam Traoré explique qu’ils sont allés voir les responsables de la décharge pour qu’ils aillent déverser ailleurs. « Ce sont les autorités qui leur ont donné cet espace » nous-ont-ils répondu. « L’eau est souillée », dit l’imam pointant du doigt l’eau pourpre puisée de son puits à notre présence. « On ne peut pas devenir un bon musulman sans une eau propre », affirme-t-il. Et d’ajouter : « Dans la mosquée, nous utilisons l’encens pour pouvoir prier ».
Ce 08 mars, la sage-femme du village Sidibé Ramatou Coulibaly était en fête, parée dans son uniforme de circonstance, mais l’esprit occupé par l’affaire de boues de vidange. Pendant l’hivernage, raconte-t-elle, nous faisons face à une multiplication de cas de diarrhée, surtout chez les enfants qui non seulement boivent, mais aussi jouent dans les eaux stagnantes. « Ici à Gouana, les salades et les concombres pourrissent très vite », s’emporte Rokia Doumbia, une habitante rencontrée non loin du dispensaire. Pour Rokia, le fait que les légumes ne durent qu’une demi-journée prouve que c’est de la matière fécale.
Une atteinte aux droits humains…
Les mouvements d’humeur des populations et les plaintes formulées par une association locale ont amené l’ONG Water Aid a mené une étude sur la gestion des boues de vidange dans le district de Bamako. Le rapport final de l’enquête rendu public, en novembre 2019, souligne la « contamination des sources de provisionnement en eau potable » dans le village de Gouana.

Les mauvaises odeurs, la prolifération de moustiques, de maladies hydriques, la destruction des arbres fruitiers avec son corollaire de privation de revenus… sont autant de conséquences des boues de vidange sur le village de 15 000 habitants (recensement de 2009). Ces pratiques, a dénoncé Water Aid, dans son rapport constituent des « atteintes graves aux droits de l’homme », notamment les droits à l’eau et à l’assainissement reconnus par les Nations-Unies dans la Résolution du 28 juillet 2018.
« Les boues de vidange ne plaisent à personne, mais on ne peut aller sans ça », se défend Samou Samaké, président des vidangeurs de Bamako, interrogé par Maliweb.net sur leur responsabilité dans le malheur des villageois de Gaouna. C’est à la suite d’une grève en 2008-2009, explique-t-il, que la Mairie du district de Bamako a donné cet espace dans la zone aéroportuaire. Il devait avoir une station d’épuration, et l’eau recyclée devait servir à arroser les jardins de l’aéroport. «Depuis 10 ans, rien a été fait par les autorités », a accusé Samaké.
« Le projet de station d’épuration est en cours », assure Séréma Kanouté, responsable de la communication de l’Agence nationale de gestion des stations d’épuration du Mali (ANGESEM). La fin du Projet d’Appui aux Communes Urbaines du Mali (PACUM), explique-t-il, a ralenti la construction de la station d’épuration. La Banque mondiale a décidé de financer le projet. Aux dires de Kanouté, le démarrage du projet n’attend plus que la fin de l’Etude d’impact environnemental.


Mamadou TOGOLA/maliweb.net