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Telles une météo de montagne, les (é)motions populaires peuvent être aussi puissantes qu’instables. En 24 heures à Abidjan, on est passé du grand beau temps (la pulsion démocratique d’une foule quasi désarmée, poitrines nues face aux fusils d’une milice dictatoriale), au coup de tabac : un énorme pogrom ; la foule inhumaine, partageant sa haine ethnique avec les gendarmes, lynchait à tout va les “étrangers” nordistes et musulmans.

À vrai dire, les sentiments qui ont activé cet anticyclone puis ce cyclone ne sont pas si éloignés. Dans les deux cas, la frustration est le moteur de base. Le peuple, les masses, véhiculent rarement un programme politique commun.

Mais si un pouvoir totalitaire bafoue trop longtemps leur dignité, il arrive un moment où se dessine une unanimité par défaut : «Trop c’est trop !» (le slogan burkinabè depuis l’assassinat de Norbert Zongo), «Nous méritons mieux que ce pouvoir de brutes», «On n’en peut plus d’être pris pour des cons !». C’est presque toujours de ce genre de réaction, réclamant du respect, des droits, des contre-pouvoirs, que naissent ou progressent les démocraties. On venait de le vérifier à Belgrade. Gueï et sa “Brigade rouge” ont payé ce précédent.

Mais ce peuple “déchaîné” a aussi été abîmé par la frustration accumulée. Dans une remarquable conférence (Le Monde, 14/11/2000, cf. À fleur de presse), l’historien Mark Levene montre comment la paranoïa génocidaire s’enracine elle aussi dans une frustration exacerbée.

Les populations méridionales de la Côte d’Ivoire, frustrées de vivre dans un pays ruiné par un pouvoir escroc, fraudeur, manipulateur, sont vulnérables aux rhétoriques du bouc émissaire, de la solution finale : on glisse, sémantiquement puis réellement, du “coup de balai” au nettoyage ethnique, puis à l’élimination. D’où ces scènes d’horreur, trop évocatrices du Rwanda, ce demi-millier de victimes d’une chasse à l’homme dix fois plus meurtrière que l’héroïsme démocratique.

Ce qui obscurcit l’avenir ivoirien, c’est que l’héroïsme en question paraît finalement bien plus superficiel que la haine, quand bien même les leaders politiques semblent rechercher le retour au calme. Lors de la cérémonie du 9 novembre à la mémoire des victimes, dans le stade Houphouët-Boigny, le candidat “nordiste” Alassane Ouattara a été conspué par un slogan crûment xénophobe : «Mossi dehors !» (les Mossis sont une ethnie majeure du Burkina voisin).

Mais le vainqueur aussi, le président “sudiste” Laurent Gbagbo, a été hué quand il a voulu réunir dans un même souvenir les morts du 24 au 26 octobre : les “démocrates” des 24 et 25, les lynchés du 26 (Le Monde, 11/11/2000).

Ses supporters refusent le mélange.

La haine étant beaucoup plus inflammable et contagieuse que la démocratie, on mesure à nouveau la responsabilité de ceux qui l’ont attisée : Bédié ; puis Gueï ; puis Gbagbo, manœuvrant pour éliminer du scrutin présidentiel son rival Ouattara. Dans ce jeu mortifère, il a trouvé comme les autres des soutiens à Paris – conscients ou inconscients.

Pour pénitence, légère, le nouveau président et ses amis français doivent impérativement lire Dans le nu de la vie. Récits des marais rwandais (cf. Lire).

Laurent Gbagbo doit aussi faire entendre ces témoignages élémentaires à ses partisans du Front patriotique ivoirien, avant qu’une haine monstrueuse ne dévore leur âme.


SALVES

Du balcon parisien

Le leader socialiste ivoirien Laurent Gbagbo – opposant historique à Houphouët, donc à Foccart et au RPR – est un vieil ami de Guy Labertit, l’un des responsables Afrique du PS français.

La rue de Solférino s’est ralliée à la stratégie en deux temps de Gbagbo : mise à l’écart d’Alassane Ouattara pour un face à face avec Robert Gueï, le président de transition ; protection populaire du résultat de ce scrutin tronqué, avec l’aval d’une partie des militaires lassés de Gueï, excédés par sa “Brigade rouge”. Matignon a embrayé quand il a compris que cette stratégie pouvait l’emporter.

Nostalgique de Bédié, l’héritier renversé, en partie séduite par le libéralisme de Ouattara, la droite française n’a pas été assez unie derrière le général Gueï pour lui permettre de violer le verdict des urnes. À trop soutenir l’aspirant-dictateur, les groupes monopolistes Bouygues et Bolloré ont gaspillé de leur crédit.

Michel Roussin en particulier. Ce “Monsieur Afrique” de Bolloré, frère de Gueï en GLNF (Grande Loge nationale française), s’est magistralement planté : au tirage (les suffrages), au grattage (la métamorphose du résultat). C’est mauvais pour sa réputation d’homme de renseignement. Ce n’est pas malheureux pour la Côte d’Ivoire.

Ceux qui, après le vote, ont poussé Ouattara à réclamer dans la rue un nouveau scrutin présidentiel étaient peu avisés, et rarement désintéressés. L’adoption d’une Constitution évinçant injustement Ouattara, sans que celui-ci ne s’y oppose, conférait à sa revendication tardive l’allure d’un coup de force. La crispation sur l’ivoirité n’avait pas échappé aux observateurs : l’affrontement du 26 octobre était prévisible.

Il faudra des années de démocratie authentique pour décrisper la société ivoirienne et la lutte électorale. Laurent Gbagbo voudra-t-il et pourra-t-il mener cette cure ?

Ouattara, par ailleurs, était trop ostensiblement et depuis trop longtemps soutenu par les Américains, trop profilé “Banque mondiale” pour ne pas apparaître comme le candidat de la World Company.

Alertés par le déchaînement populaire, le trio Gbagbo-Ouattara-Bédié semble vouloir un scrutin législatif moins mouvementé, qui permettrait aux perdants de l’année écoulée de se refaire quelque peu. Cette échéance, prévue pour le 10 décembre, n’autorise guère d’écarts de langage.

Le gouvernement français a promis de réinjecter de la liquidité dans un Trésor ivoirien exsangue. Il a raison de subordonner ce renflouement au bon déroulement de ce nouveau scrutin.


RUFians

La chute de Gueï enlève un allié au warlord-président du Liberia, Charles Taylor, branché sur les connexions Ouagadougou-Tripoli-Paris. L’entrepreneur de guerre continue pourtant, grâce à sa filiale sierra-léonaise du RUF (qu’il approvisionne en armes et dont il écoule les diamants), à montrer sa capacité de nuisance dans la région.

Malmenées en Sierra Leone par une réaction internationale passagère, avec Casques bleus et commandos britanniques, les hordes du RUF se sont déversées plus au nord sur la Guinée, pays francophone. À la fureur de Jacques Chirac : sa bienveillance françafricaine envers Taylor suppose que celui-ci ne déborde pas de l’aire d’exploitation convenue – les contrées anglophones.

Résultat : par l’entremise de Kadhafi, il est à nouveau question de réinsérer les tortionnaires du RUF dans le processus politique sierra-léonais. Jusqu’à s’apercevoir, de nouveau, que ce n’est pas leur job ?


Président explosif

Le Boeing de Gnassingbe Eyadema, président du Togo et de l’OUA, a brûlé le 21 septembre sur l’aéroport de Niamey.

Selon l’hebdomadaire nigérien Alternatives (22/09/2000), l’aéronef aurait en fait explosé 20 minutes après le début de l’incendie : «Cette explosion est due au fait que l’avion transportait, de sources concordantes, une importante quantité d’explosifs, des armements et des caisses contenant une importante somme d’argent».

Et de commenter : «Ce crash met à nu l’implication […] du président en exercice de l’OUA […] dans l’alimentation des foyers de tension un peu partout en Angola, Sierra Leone, Liberia… Déjà il y a un rapport de l’ONU qui le met en cause pour son soutien au RUF de Foday Sankoh et à l’Unita de Jonas Savimbi».

Le 28 octobre, ce même président de l’OUA était reçu en grande pompe par le président de l’Union européenne, Jacques Chirac, pour un déjeuner élyséen. Le lendemain, la photo de leur poignée de main euphorique s’affichait dans Le Journal du Dimanche.


Cartes rebattues, peuple abattu

Dans l’interminable partie de poker menteur sur le dos de l’ex-Zaïre, les chefs d’État ne cessent de se réunir pour soi-disant favoriser la paix, tout en se préparant de plus en plus clairement à relancer la guerre. Y compris en jouant aux alliances musicales (comme les chaises).

Kabila rejetait, de fait, les accords de paix de Lusaka. Chacun admet aujourd’hui qu’ils sont caducs, et espère faire évoluer en sa faveur la situation militaire.

La perspective d’un deal franco-américain et angolo-ougandais autour du groupe rebelle de Jean-Pierre Bemba (Billets n° 86) semble s’éloigner, en dépit des efforts du manitou Jean-Yves Ollivier. Le désaccord viendrait, dit-on, des connivences de Bemba avec la rébellion angolaise Unita.

En réalité, Paris et Tripoli ont surenchéri, s’efforçant de rallier un front francophone, anti-US, autour des leaders congolais et angolais, Kabila et dos Santos.

Cela s’est d’abord manifesté lors du sommet tenu à Kinshasa le 27 octobre. Quatre chefs d’État de la zone franc ont rejoint les deux précédents, en une esquisse d’Afrique latine du Centre-Ouest, sous leadership angolais : le Gabonais Bongo, le Congolais Sassou Nguesso, le Centrafricain Patassé et l’Équato-Guinéen Obiang (Le Soir, 02/11/2000).

L’objectif affiché par cette alliance se retrouve dans l’accord de paix dont Kadhafi a obtenu la signature douze jours plus tard, à Tripoli : retrait de toutes les forces étrangères opérant sur le sol congolais, mise en place d’une force d’interposition africaine pour «garantir la sécurité sur les frontières du Rwanda et de l’Ouganda».

Tous les pays belligérants ont signé cet accord, bien qu’ils soient convaincus qu’il est inapplicable ou ne sera pas appliqué : on ne voit pas quels contingents africains voudraient et pourraient neutraliser les rebelles ougandais et les Interahamwe rwandais, basés au Congo-K et soutenus en sous-main par Kabila. Sans parler des rebelles burundais, en pointe dans les contre-offensives de Kinshasa.

L’absence de réponse crédible à ce défi sert certes de prétexte à Kigali et Kampala pour maintenir, voire accroître, leur emprise militaire sur l’ex-Zaïre. À cet effet, ils viennent ou tentent de réorganiser les rébellions qu’ils parrainent à Goma et Bunia.

Mais chacun triche à qui mieux dans cette partie, le sort des peuples concernés paraît le dernier souci des leaders africains en conflit, les arbitres internationaux fuient un terrain miné : les Casques bleus sont moins proches que jamais, l’ONU est aux abonnés absents- d’autant que Washington et Paris se sont focalisées sur d’autres “batailles”, Bush/Gore et Chirac/Jospin. Bref, au Congo-K, les belligérants n’attendent plus rien que du rapport de forces.

De nouveaux combats d’envergure favoriseront les ingérences occultes de l’hémisphère nord (des USA à la Chine). Une guerre continentale sans nom va se prolonger et peut-être s’étendre, les morts se multiplieront parmi des populations exténuées. Agressées de tous côtés par une configuration guerrière de plus en plus complexe et incontrôlable, elles voient se détruire leurs dernières infrastructures de survie.

Ces populations outragées ont un besoin urgent et un droit élémentaire : la paix.

N’y a-t-il personne pour représenter valablement leurs souffrances, engager une pression déterminée sur les vrais responsables, débusquer de leur confort les débiteurs de ce droit à la paix ? Au lieu d’honorer leur dette, ceux-là font de la figuration à l’ONU et l’OUA, signent ou bénissent une profusion d’accords-bidons, tout en laissant carte blanche à leurs vendeurs d’armes, leurs recruteurs de mercenaires, leurs officines barbouzardes, leurs entreprises prédatrices 1 et leurs réseaux mafieux.

1. La presse évoque trop peu ces enjeux concrets de la guerre du Congo-K. Il faut se souvenir, avec Sven Lindqvist (Exterminez toutes ces brutes, Le Serpent à plumes, 1999, cf. Billets n° 86) que depuis plus d’un siècle le Congo est livré aux prédateurs. La chute de Mobutu a suscité un maelström, avec au centre le magot.


Exploitation familiale

Il n’y a pas plus de dialogue national à Brazzaville qu’à Kinshasa, mais plutôt un échange familial : les secteurs les plus juteux de l’économie du Congo-B, plus extravertie que jamais, sont impartis à l’épouse de Sassou II, Antoinette, au grand frère Maurice Nguesso, aux neveux Edgar et Willy, au cousin Bruno Itoua, etc., postés aux gros robinets du pétrole, des importations, du transit, de la loterie, du téléphone mobile.

C’est quand même plus facile que la démocratie pour les principaux interlocuteurs du chef de cet État patrimonial : le parrain Jacques Chirac, le gendre Omar Bongo, et l’occupant Eduardo dos Santos.


Hénin, et deux, et trois…

Sorti du trou abyssal du Crédit Lyonnais, le virtuose financier Jean-François Hénin est parti faire de chauds investissements en Afrique : dans le pétrole et le bois du Congo-B (au grand bonheur du trésor de guerre de Sassou II) puis dans les forêts centrafricaines (réjouissant la campagne électorale d’Ange-Félix Patassé).

Le Mali est pauvre, mais il est riche d’une mine d’au moins 96 tonnes d’or (environ 6 milliards de FF). Pour mettre fin à ce paradoxe, Hénin vient d’offrir ses miraculeux services au président Konaré (La Lettre du Continent [LdC], 01/11/2000).

Totem et tabou


Le président tchadien Idriss Déby a eu son totem : « la pose de la première pierre (sic) de l’oléoduc Doba-Kribi » (LdC, 01/11/2000). En présence d’une belle brochette françafricaine : Paul Biya, Michel Roussin, Loïk Le Floch-Prigent. Les groupes français ont déjà décroché pour 17 milliards de FF de contrats : Bouygues, Bolloré, Alcatel-Alstom, Schneider, Suez-Lyonnaise et Vivendi.


La bataille continue pour le gros marché de la “sécurité” de cet investissement plutôt controversé. Les sociétés tricolores PHL, de l’ancien gendarme Philippe Legorjus, et Geos, familière à l’ancien patron du Renseignement militaire, Jean Heinrich, sont sur les rangs.

Avec ce totem, et 25 millions de dollars de bonus versés par Exxon, Déby se sent d’attaque pour les scrutins présidentiel et législatif du premier semestre 2001.

Pour mieux les assurer qu’en 1996, il a fait voter un redécoupage électoral inique, et le verrouillage de la Commission électorale nationale “indépendante” (CENI). Les négociations de l’opposition sur ces sujets paraissent vouées à l’échec : Déby et son clan jouent leur survie politique.

Militairement, ils ont décidé d’«en finir avec Togoïmi», le chef de la rébellion basée au Tibesti. Les associations des droits de l’homme de Moundou dénoncent l’enlèvement forcé de jeunes écoliers pour les emmener au front. Le sud du Tchad est un pays de cocagne : pétrole et chair à canon.

Les victoires électorale et militaire dépendent largement du soutien libyen. Porter atteinte au “Guide” est donc un tabou. Pour l’avoir enfreint, le vieux fonctionnaire Djarama Garonde, auteur d’une libre opinion dans N’Djamena Hebdo, et le directeur de cette publication, Nicolas Begoto, ont été arrêtés. Ils sont passibles de deux ans de prison. Le premier aurait été fort maltraité : il a osé dénoncer les ratonnades qui ont fait des centaines de victimes noires en Libye (cf. Billets n° 86).


Séduisant Soudan


Le Soudan et le Tchad connaissent un même problème Nord-Sud
: le pouvoir appartient au Nord, le pétrole est au Sud.

Nous avons suivi dans ces Billets la montée parallèle de l’extraction de l’or noir et de l’indulgence occidentale envers le régime intégriste de Khartoum, adepte de la purification ethnique.

Avec bientôt 30 millions de tonnes de pétrole annuelles, on s’approche de l’adoration. Le Parlement européen demeure le seul obstacle à la reprise de l’aide économique de l’Union : cette instance démocratique reste sensible à l’excès des atteintes aux droits de l’homme…

Le groupe Renault a moins d’états d’âmes. Il a installé une ligne d’assemblage de ses camionnettes dans le nouveau site industriel “Djihad” (!). Elles serviront entre autres à l’armée nettoyeuse (Vigilance Soudan, 10/2000).


Inter de Bamako

21 Juillet 2008