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Il s’agit d’un triste dérapage du langage présidentiel et des simagrées d’une pathétique cohorte de professeurs.

Les Maliens ont écouté, parait-il, avec une attention soutenue la causerie du président ATT à l’occasion du 8 mars, journée de célébration des femmes à travers le monde. Au détour d’un round up des problèmes les plus pressants qui assaillent le Mali, Amadou Toumani Touré a lâché, dans un bambara qu’il comprend très bien et dont il saisit la subtilité linguistique : « Bè bi ba bolo ».

Pour les non-initiés à la langue de Da Monzon Diarra, la traduction qui me parait la plus appropriée est : « Que chacun en fasse à sa tête ». La phrase du président de la République, inusitée et franchement familière, a suscité des réactions diverses. Pour les uns, il n’a fait qu’exprimer son ras-le-bol face à la tendance atavique du Malien à refuser la méthode et l’organisation. Pour les autres, c’est juste une confirmation de l’incapacité du pouvoir actuel à combler les attentes des Maliens.

Une chose est cependant sûre : En homme averti et expérimenté, familier des échanges et versé dans l’art de la communication par la séduction, ATT n’a commis ni un lapsus ni un propos qui dépasse la pensée. Il a bel et bien dit une chose : Je suis incapable de régler les problèmes actuels du Mali et advienne que pourra ! Cela ne souffre d’aucun doute.

Pourtant, à la lecture de quelques articles publiés par la presse après cette malheureuse sortie du président, je suis tombé sur un certain nombre de « commentateurs » pour lesquels, visiblement, le peuple malien souffre tellement de crétinisme qu’il est incapable de comprendre ATT. A ce que l’on sache, ni en bambara ni en français, ATT ne s’exprime dans la prose senghorienne de l’académicien. Son langage est « terre-à-terre », c’est un « homme du peuple qui ne souffre pas de complexe devant les intellectuels » aiment seriner ses thuriféraires.

Alors, dites-moi : Par quelle acrobatie linguistique certains « journalistes » versent-ils dans l’injure en criant au vulgum pecus qu’il n’a rien compris des propos du président et que le locataire de Koulouba, par cette « boutade », voulait demander… aux femmes de s’impliquer dans l’éducation de leurs enfants. ATT suggérait donc aux femmes de mieux s’occuper de leurs progénitures. Vraiment ? Donc, avant l’arrivée d’ATT, les femmes maliennes ne s’occupaient pas de leurs enfants…

Mais là n’est pas l’offense. Je trouve insupportable que cette piètre gymnastique intellectuelle s’accompagne de leçon de morale : Fermez-la et laissez le président travailler ! C’est ce même président qui affiche des « réalisations kilométriques », dont on dit qu’il a changé la face du Mali qui vient de dire qu’il ne peut rien faire. Il faut choisir : est-il le travailleur infatigable ou le roi Lear qui demande à son peuple de se débrouiller ?

C’est une hypocrisie inconcevable qui se déroule actuellement au Mali. ATT et ses proches ont été assez généreux pour nourrir, aux frais de l’État, une camarilla d’individus incompétents, malhonnêtes, égoïstes et sournois. Des personnes très proches du président, m’ont avoué combien leur boss est déçu de certains individus en qui il avait placé une confiance aveugle, qu’il se sent pris en otage par une espèce particulièrement dégénérée de prédateurs pour lesquels la morale et l’honneur sont d’étranges inventions religieuses. Cela ne le dispense cependant pas de ses responsabilités d’élu et de chef de l’État. La confession spontanée d’ATT est simplement symptomatique d’un mode de gouvernement : l’impunité et le laxisme.

La banalisation de l’État et la promotion de l’incivisme. Il n’y a aucune chance de changement au Mali d’aujourd’hui : Le vol, le mensonge, la rancœur, la trahison, la corruption, l’indiscipline, l’incivisme ont de beaux jours devant eux. Parce que, ATT ne sanctionnera jamais les prédateurs et incompétents qui chantent ses louanges. Et ces sangsues ne mordront pas la main qui les nourrit. « Bè bi ba bolo », des centaines de milliers de Maliens l’ont compris et ce, depuis Moussa Traoré. Ils essaient de gagner leur vie avec les moyens du bord.

Mais, il faut faire attention, car « bè bi ba bolo » a des limites. Un jour ou l’autre, ATT devra prendre ses responsabilités devant l’histoire et agir. La ruse, les doux mots et la flatterie ne sont pas un mode de gouvernement. On ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs et il y a aujourd’hui une masse de Maliens qui pense que crier sa soumission au chef est le meilleur moyen de gagner sa vie. Erreur. Tôt au tard encore, c’est le peuple en entier qui paiera le prix de ces errements. « Bè bi ba bolo », certes, mais il faut ajouter : « Ni fama ka tè sé, fantan sa don de sera. »

Au fait, il serait important de demander aux griots du Mali de reprendre leur place car ils ont de la rude concurrence par les temps qui courent…

Ousmane Sow

Journaliste, Montréal.

27 mars 2008.