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Il y a quelques mois, les autorités algériennes menaçaient de se retirer de la médiation qu’elles dirigeaient entre le gouvernement malien et l’Alliance du 23 mai pour le développement et le changement. Pour justifier leur menace, les Algériens accusaient certains médias maliens de mettre la bonne foi de leur pays en doute dans son rôle de médiateur. Pour eux, ces organes de presse étaient proches des autorités maliennes donc reflétaient l’opinion de Koulouba. Nonobstant le fait que cette médiation était devenue impuissante et inutile (la Libye s’étant révélée nettement plus efficace), les autorités maliennes, pour ne froisser personne, ont prié leurs homologues algériennes de revenir dans le processus de paix. Mais à l’évidence, il était difficile pour les autorités algériennes de croire qu’ailleurs, la presse peut être indépendante, que les journalistes sont libres de leur opinion. Difficile de penser autrement dans un pays où toutes les libertés, individuelles et collectives, sont quotidiennement bafouées.

L’Algérie est certainement un des rares pays, en ce vingt-et-unième siècle, où il existe une forme de liberté conditionnelle d’expression, une liberté accordée proportionnellement au degré de compromission, de pression, d’allégeance et de couardise. C’est sans doute fort de cette mentalité qu’en début de semaine, un journal algérois réputé proche du pouvoir s’est permis de porter des accusations extrêmement graves sur les plus hautes autorités du Mali. Accusées de duplicité dans la gestion de la lutte antiterroriste dans la bande sahélo saharienne, de complicité avec des groupes terroristes opérant dans la zone, groupes elles auraient remis des armes rendues par les ex combattants touaregs qui ont réintégré le processus de paix. Mauvaise foi ou amnésie pathologique, ces Algériens ne disent pas que depuis des années, c’est le président Amadou Toumani Touré qui a émis le vœu d’une conférence internationale sur les questions sécuritaires dans la Bande. Mieux, depuis plusieurs années, le Mali a requis des autres pays riverains de cette zone une coopération militaire active, et des pays occidentaux les moyens de combattre le terrorisme dont certains acteurs commençaient à investir le vaste et incontrôlable Sahara. Pour cela, le Mali était prêt à accueillir les travaux de ladite conférence et a toujours aménagé son agenda en fonction. Alors, comment comprendre la réaction de ces Algériens ?

Un pays tombé aussi bas

Pour comprendre comment ce pays est tombé aussi bas, il faudrait sans doute remonter le cours du temps, notamment l’histoire récente d’un pays plongé dans la guerre depuis 1992, lorsqu’une poignée d’officiers supérieurs de l’armée nationale populaire d’Algérie ont décidé de faire main basse sur le pays. Pour cela, ils n’hésiteront pas à mettre le pays à feu et à sang pour préserver des intérêts et privilèges menacés par la popularité et la victoire certaine du Front islamique du salut (FIS, crée le 18 février 1989). Cette guerre civile, de 1992 à ce jour, a fait plus de deux cents mille morts, avec une pointe en 1997 à la suite de massacres massifs. Que s’était-il passé ?

Bref rappel. Au début des années 1990, l’oligarchie militaire qui dirigeait (et dirige encore) l’Algérie s’était vue menacée par la popularité et le succès sans cesse croissants du FIS. Le front venait de remporter largement les élections locales, premières élections libres organisées dans ce pays. Il confortera cette avance en décembre 1991, à la faveur du premier tour des législatives. Or, le FIS ambitionnait de créer un Etat islamique. Ce qui n’était pas du goût des généraux qui dirigeaient le pays. Devant l’adhésion populaire dont il a bénéficié, le Front fut combattu avec la dernière énergie. Et pour cela, une stratégie véritablement machiavélique fut conçue et exécutée. Après avoir écarté le président Chadli Bendjedid jugé faible et trop tolérant, les tout-puissants généraux, à travers les services secrets dont la direction du renseignement et de la sécurité (DRS) confiée au tristement célèbre Mohamed Médiène dit Toufik, se mirent à exécuter leur plan diabolique : discréditer le FIS aux yeux du peuple algérien. Pour cela, le Groupe Islamique Armé (GIA que d’autres appellent groupe islamiste de l’armée) fut créé, équipé, armé et financé par les services secrets algériens pour perpétrer des actes terroristes. Ils le feront. Des enfants, femmes et vieillards furent kidnappés, mutilés, violés, égorgés. Le tout fut attribué, bien entendu, au FIS. Parallèlement, des tracts invitants les islamistes à prendre le pouvoir par les armes furent rédigés, toujours par les services secrets, et distribués. Le nouveau président, qu’ils avaient coopté, Mohamed Boudiaf, ne faisant plus leur affaire, fut assassiné en juin 1992. La violence fut même exportée : des attentats furent commis en France, en 1995. Tout ce macabre cirque n’avait qu’un but : faire porter le chapeau au FIS (qui pourtant ne prônait qu’un islamisme modéré, mais qui a également été infiltré et manipulé), mettre un terme au processus électoral, et justifier l’emprisonnement des islamistes modérés sur lesquels le peuple avait porté son choix. Le Front fut de fait dissous depuis le 4 mars 1992. Dès lors, l’état d’urgence qui fut instauré sera propice à toutes les dérives.

Un semblant de démocratie

A l’approche de la décennie 2000 interviendront plusieurs facteurs. Il n’y eut plus un seul mais plusieurs GIA. Les généraux, en effet, avaient perdu le contrôle sur ces groupes et, de ce fait, avaient de plus en plus de mal à les manipuler et à déterminer leurs actions. Ceux-ci commençaient à prendre des initiatives personnelles et à travailler pour d’autres groupes d’intérêts, notamment les milieux mafieux qui conjuguent politique et finance. Devenus de vulgaires mercenaires, ils ont favorisé l’émergence d’un islamisme radical qui avait trouvé le meilleur ferment dans la misère, la pauvreté, l’injustice, le sang et les larmes engendrés par les actions des GIA manipulés par des généraux. C’est toujours en Algérie et par des Algériens, que fut créé le Groupe salafiste pour la prédication et le combat GSPC) qui se livrera plus tard au réseau de terrorisme international, en prenant le nom de Al Qaïda pour le Maghreb Islamique. Entre temps, des élections furent organisées pour donner un semblant de démocratie à l’Algérie. Mais comme l’a confié au journal le Matin du 3 juin 2002 l’ancien Premier ministre Sid Ahmed Ghozali « la mascarade aventureuse n’apporte rien à la solution de nos vrais problèmes. Elle signifie une nouvelle régression par rapport à un processus démocratique. Elle est la continuation de la pratique de l’exclusion par un pouvoir qui n’a cessé d’allumer des feux successifs et de les attiser… »

Ce bref rappel et surtout les propos d’un de ses hommes d’Etat tendent à démontrer que l’Algérie est seule et unique responsable de ses propres malheurs. Ce sont ses dirigeants qui ont créé et entretenu le terrorisme et le climat d’insécurité permanente. Chez eux mais chez les autres aussi. Alors si quelqu’un devait répondre devant la Cour pénale internationale, c’est du côté de l’Algérie qu’il faudra le rechercher. On se rappelle que certains hauts responsables de ce pays ont abrité, assisté et aidé les rebelles et bandits armés qui écumaient le nord du Mali et du Niger. Bahanga y avait une résidence sécurisée. Le 23 octobre 1994, plusieurs témoins ont affirmé que c’est dans l’enceinte du consulat de ce pays à Gao que les rebelles se sont réfugiés après l’attaque de la ville, avant d’être exfiltrés vers l’Algérie. Du reste, certains officiers algériens n’ont rien à gagner dans la pacification et la sécurisation de la bande sahélo saharienne. Peut-on délibérément tuer la poule aux œufs d’or ? Cette bande, véritable zone de non droit, est propice à tout genre de trafics : armes, drogues, matériels militaires, voitures volées, produits divers. Si les acteurs de ces activités mafieuses sont connus, leurs commanditaires et principaux bénéficiaires le sont aussi. Il s’agit de ceux-là mêmes qui ont suffisamment de pouvoir sur les douanes et services de sécurité algériens pour faire passer hommes, armes et bagages sur le territoire algérien. Des ressortissants des pays étrangers sont soit enlevés en Algérie soit transitent par ce pays. Aujourd’hui, si les Algériens se mettent à chialer, c’est parce qu’ils ne sont plus seuls à avoir compris les énormes avantages que l’on peut tirer d’une zone de non droit. D’autres ont également investi le terrain et ont sans cesse des accrochages avec les hommes de main et complices des généraux. Une perte importante. Mais qui ne nécessite pas que l’on développe une coopération internationale pour sécuriser la zone.

En effet, la conférence internationale sur la sécurité, la paix et le développement tant souhaitée par le président malien a été plusieurs fois programmée mais toujours reportée. Plusieurs observateurs soupçonnent le chef d’Etat algérien d’être la cause de ces reports. Certains pensent qu’il ne pouvait s’absenter, occupé qu’il était à faire tripatouiller la constitution de son pays pour s’éterniser au pouvoir. Pour d’autres, il ne veut seulement pas, pour ne pas entendre certaines vérités crues, s’asseoir à la même table que certains dirigeants qui réussissent beaucoup mieux que lui. Quand on sait que les dirigeants algériens vouent une haine farouche et imprescriptible au Maroc et à la Libye, on n’est pas près de les réunir à la même table de discussion. Or, c’est ce dernier pays, la Libye qui, croyant bien faire, avait remis à l’Algérie le terroriste notoire, Abderrazak El Para. Pion (peut-être même une créature) des services secrets algériens, ce dernier fut vite relâché dans la nature.

La sécurité, une affaire de toutes les nations

Comme l’a dit et redit le président Touré, la sécurisation de la bande sahélo saharienne n’est pas l’affaire d’une seule nation. Le Mali est un pays paisible qui aspire à développer sa nation. Il est aussi un pays d’hospitalité qui accueille tous ceux qui aspirent comme les Maliens à vivre paisiblement. Mais également, c’est un pays qui sait prendre ses responsabilités, notamment en sévissant contre tous ceux qui veulent exporter leur guerre, propre ou sale, sur son territoire. Pour preuve, au moment même où certains responsables algériens, par le biais d’un nègre porte-plume, s’évertuaient à jeter le discrédit sur les autorités maliennes, à porter des accusations contre le président de la République et à falsifier l’histoire, les forces armées et de sécurité venaient d’arrêter, le 26 avril dernier, quatre islamistes armés, provenant sans doute de l’Algérie où ils fourguent d’habitude leurs marchandises. Il est vrai que le Mali ne doit servir ni de transit ni de marché à ses marchands de mort, qu’il ne doit pas non plus être le refuge de tous les hors-la-loi de la planète. Encore une fois, pour cela, il faut une concertation et une coopération à grande échelle.

Les Algériens sont-ils de cet avis ? Ou, plus exactement, ces généraux qui gouvernent véritablement l’Algérie, se nourrissent du sang du peuple algérien, prospèrent grâce à la misère du peuple algérien, se perpétuent sur les ruines de l’Algérie, ces généraux vont-ils laisser Bouteflika contribuer à la pacification de la bande sahélo saharienne ? Combien de chefs d’Etat algériens n’ont-ils pas été tués pour que les généraux gardent leurs privilèges ?

C.H. Sylla / Cheick Tandina

30 avril 2009